Fragm. du premier et du dernier fait de conscience
car c'est par lui et dans lui, c'est dans la conscience de nos premiers états que tout le reste nous apparaît. Le même fait enveloppe aussi le monde extérieur: car quel est celui qui, sur le témoignage spontané de son intelligence, ne croit pas ^u monde comme à lui-même ? Et cette croyance se fonde en réalité sur une perception confuse du principe de causalité. Il faut à nos représentations extérieures une raison explicative ; il n'y a pas seulement des intuitions, il y a desjugements instinctifs. Enfin, le fait primitif nous donne Dieu lui-même et sous plusieurs aspects à la fois. D'abord, n'est-il pasclair quelavéritéestabsolue, indépendante de notre raison? N'est-il pas clair que la vérité est universelle, identique pour toutes les intelligences? « Qui a jamais dit : ma vérité, notre vérité » ? N'estil pas clair que la vérité est nécessaire et par là même éternelle, immuable? Dépend-il de moi, dépend-il de quelqu'un que l'essence du cercle ou celle du triangle ne soit plus ce qu'elle est?Mais, si la vérité est à la fois une, nécessaire, éternellej immuable, on ne peuty voir qu'une face de Dieu luimême, un point de vue de l'intelligence absolue. De plus, a Leibnitz a dit : Il y a de l'être dans toute pro- « position. Or une proposition n'est qu'une pensée < exprimée, et dan^ toute propostion il y a de l'a-
« tre, parce qu'il y a de l'être dans toute pensée. « Mais ridée de l'être y à son plus bas degré, ^implique une idée plus ou moins claire, mais « réelle, de l'être en soi, c'est-à-dire de Dieu * ».
Dieu se révèle dans la vérité que nous pensons : cette vérité, c'est lui. Il se révèle également dans la pensée elle-même, et de deux manières : d'abord, notre raison est véritablement distincte de nous^ mêmes ; prise en soi, en tant que conscience de la "vérité, « la raison n'a aucun caractère de personnalité et de liberté ». Elle est une, nécessaire, éternelle, immuable, comme la vérité qu'elle contemple ; car objet et pensée ne font qu'un. La raison et les choses sont radicalement identiques 2. De plus, penser, c'est savoir qu'on pense, c'est se fier au principe de la pensée,c'est croire à l'existence de ce principe. L'être de la pensée implique Dieu, au même titre que l'être de la vérité. Ainsi, la raison enveloppe Dieu dans la première et la plus rudimentaire de ses affirmations. « Il n'y a pas d'athéisme naturel » .
Mais alors , comment expliquer les erreurs des penseurs et des peuples sur l'existence et la nature de la divinité? Ce fait, répond Cousin, a deux causes principales. Il est naturel à toute intelligence de
i.Jntroduc. à Vhist. de la philos. , lec. yi. 2. Ibid.
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n'avoir qu'un point de vue, et de croire en même temps que ce point de vue enveloppe l'univers entier : de là des exagérations. De plus, l'erreur se glisse presque invinciblement dans le travail de l'analyse, parce que l'analyse n'aboutit qu'à une énumération incomplète des éléments des choses.
Cousin voit une autre difficulté à sa solution. Comment admettre que la conscience spontanée soit le fait primitif? Elle l'est peut-être en réalité, maisnonpour nous. La conscience spontanée s'éva^ nouit nécessairement, quand nous essayons de l'observer. A cette objection subtile Cousin oppose une remarque assez profonde : a, Selon moi, dit-il, on ne « peut saisir le point de vue spontané qu'en le pre- « nant pour ainsi dire sur le fait, sous le point de vue « réflexif, à l'aurore de la réflexion, au moment pres- « que invisible où le primitif fait place à l'actuel, où «Ja^ spontanéité expire dans la réflexion ^ ». Il y a continuité des données de la conscience spontanée à travers la conscience réfléchie.
Triomphant de ses découvertes sur le fait primitif, le chef de l'éclectisme reproche à Maine de Biran « d'avoir passéà côté de la raison». Maison sait aujourd'hui que Maine deBiran ne s'en est point tenu à l'analyse qu'il avait d'abord donnée de l'ef-