Système de la nécessitai iv» leçoçi
cretOy qui déjoue la prévision ; c'est la liberté séparée de son idéal immanent, et par là même réduite au pur caprice.
Des objections psychologiques JoufTroy passe aux objections métaphysiques elles-mêmes. Sur ce nouveau domaine, l'idée dont il s'inspire principalement, c'est que tout sytème qui nie la liberlé doit être impitoyablement rejeté comme une funeste erreur ; car il faut sauver d'abord les principes qui intéressent la destinée humaine. Or, qui attaque la liberté, sape du même coup ces principes par leur base. De plus, on peut dire, en se plaçant au point de vue purement scientifique, que tout désaccord fondamental entre la théorie et l'action est un mauvais rêve. Entre la métaphysique et la morale, il y a quelque part un principe d'harmonie. Partant, toute philosophie qui attaque la liberté doit être tenue pour entachée de quelque vice secret, qu'il ne s'agit plus que de découvrir ^ .
Fort de cette noble et profonde pensée, qui tient aux racines de son être moral, Jouffroy condamne successivement et sans aucune hésitation, avec la rigueur d'un mathématicien, et le septicisme qui, n'osant rien affirmer, n'affirme pas non plus la liberté; et le phénoménisme qui, en supprimant
- 1. Même pensée dans Schelling, Philos, der offenbarung .
tout sujet d'inhérence, ne laisse plus de place cpf au mécanisme des phénomènes ; et le mysticisilléexagéré qui consiste à croire que l'homme ne peut réagir contre ses impulsions, bien qu'il ait un germe de liberté ; et surtout le panthéisme, sous quelque forme ingénieuse qu'il déguise «e« colossales erreurs; car, s'il n'y a qu'une substance, il n'y a par là même qu'un principe d'action. N<ms n'agissons plus nous-mêmes; c'est Dieu qui agît en nous. Nous lïe sommes plus causes, et l'on voit sombrer à la fois liberté et personnalité.
Tout système qui implique l'universelle nécessité, est erroné par le fait. Mais alors comment l'omniscience de Dieu s'accorde-t-elle avec la liberté de l'homme ? Si Dieu est omniscient, c'est qu'il prévoit, et d'une manière infaillible, tous les actes que feront jamais tous les hommes. S'il les prévoit avec une telle sûreté, c'est quMls sont déterminés d'avance ; et s'ils sont déterminés d'avance, comment restent-ils encore libres ? Le propre d'un acte libre n'est-il pas d'être indéterminé?
Jouffroy sent vivement ce que la difficulté a de pressant ; mais il ne se croit pas tenu d'y répondre. Notre savoir est borné, dit-il ; noua ne pouvons prétendre à l'explication de toute chose, A chaque pas, notre esprit s'arrête dans la science de
la nature devant des comment qui resteront d'éternels mystères. A plus forte raison doit-il en être ainsi, lorsqu'il s'agit de Dieu. Nous connaissons la liberté, et c'est un des deux termes à concilier dans la question. Mais l'autre terme, Dieu, demeu*re pour nous l'être insondable. Tout ce que nous savons de lui, tout ce que nous connaissons de son intelligence en particulier, se fonde sur certaines analogies de notre savoir avec le savoir de l'Éternel, Mais jusqu'où va la justesse de ces analogies? C'est ce que nous ignorons, c'est ce que nous ignorerons probablement toujours. Dieu, pour nous, c'est l'a* bîme : il est inutile d'en vouloir pénétrer l'infinie nature.
Cependant, Jouflfroy ne s'en tient pas à cette fin de non-recevoir. Il hasarde timidement une réponse. Nous avons une faculté qui nous révèle le présent, une autre faculté qui nous manifeste le passé et qu'on appelle la mémoire : à cela se bornent nos moyens de connaître. Pourquoi ne pas supposer en Dieu une faculté spéciale, dont le propre serait d'avoir l'intuition de l'avenir? Dès lors il serait facile de comprendre comment la science infinie de Dieu ne nuit pas à notre liberté. Une simple perception ne cause pas l'événement qui lui sert d'objet; elle en est, au contraire, l'effet, et le pré-
suppose. Comme on le peut voir, cette explication n'est pas plus neuve que valable. C'est une réapparition de cette vieille hypothèse qui consiste à considérer Tintelligence divine comme coexistante à tout ce qui sera jamais aussi bien qu'à ce qui est. Évidemment, il n'y a là qu'un semblant de solution. Dieu ne peut voir comme étant ce qui n'est pas encore. Aussi Jouffroy ne réussit-il pas à s'y arrêter: la force de la logique l'entraîne plus loin. Il émet une idée qui reviendra plus tard sous la plume de M. Secrétan, et qui, pour être quelque peu hardie, ne manque pas de profondeur *.
Si l'on parvenait, pense-t-il, à démontrer que la prescience divine est en contradiction absolue avec la liberté humaine, si l'on donnait à cette démonstration l'évidence d'une vérité mathématique, si l'on prouvait ce désaccord comme on prouve que deux et deux font quatre, dans cette hypothèse extrême, c'est la prescience divine qu'il faudrait consacrer. Pourquoi ? Pour le motif qui a déjà servi à la réfutation du déterminisme. La liberté est un fait ; la science divine n'est que le résultat d'une déduction, et de la plus laborieuse des déductionsi. La liberté nous est immédiatement donnée; la science divine est conclue. La liberté est primitive ;