Même idée dans Stuart Mill, Essaie sur la religion
la science divine est dérivée. Mais alors, dira-t^on, Dieu n*est plus souverainement parfait. Cette conclusion est hâtive : Tintelligence divine , aussi bien que sa puissance, a pour limite nécessaire lé contradictoire. Dieu ne peut réaliser un cercle car» ré ; il ne peut davantage prévoir ce qui de sa nature ne se prévoit pas.
Jouffroyades envolées métaphysiques qui sont étrangères à ses prédécesseurs. C'es{ un moraliste, et, pour lui, la morale plonge ses racines dans la science de Tâme et de Dieu. De là les préoccupations et les tressaillements que lui cause la pensée de l'au-delà. Toutefois, ce n'est pas en métaphysique, c'est en psychologie qu'il se meut avec le plus d'aisance et de bonne fortune. Voyez en effet avec quelle netteté il esquisse l'apparition et le développement de l'idéal auquel la liberté doit en fin de compte s'adapter tout entière.
Socrate, sur son lit de mort, avait un sourire de dédain pour ces philosophes de la vieille Grèce qui prétendaient fonder la science sur la causalité. L'homme, à son sens, n'avait qu'un moyen de découvrir les lois de la nature : c'était de se demander' la fin qui semblait leur conve-
nir. Jouffroy eut une pensée analogue et qui ne dut pas paraître beaucoup moins neuve au temps où il vivait. Nous avons déjà vu qu'il rompit avec l'école anglaise et la plupart de ses contempo» ràins sur la valeur de la méthode^ psychologique. Il s'en sépara également sur un autre point qui n'a guère moins d'importance. Â ces tenants de la méthode de Bacon qui l'entouraient et faisaient reposer tout le savoir sur la causalité, il vint dire qu'au moins en psychologie le principe dont il faut partir est' la finalité.
Ce qu'il importe de connaître d'abord, c'est notre destinée, notre fin^
Cette fin, nous ne pouvons la déterminer que par l'examen de nos tendances : d'une part, Ja méthode est légitime, car il y a un ordre fondamental dans la nature ; d'autre part, tout autre procédé risquerait de ne pas aboutir.
Mais nos tendances ne nous sont point données avec la vie dans leur plein et harmonieux développement. Elles sont susceptibles d'évolution ; c'est peu à peu qu'elles s'épanouissent, à la façon des plantes et des fleurs. Par là même, les suivre à partir de leur apparition à travers les transformations que le temps leur apporte: telle est la première tâche de tout psychologue qui s'est rendu compte
HIST. DU PBOBLKMK AU XIX'' SIKCLE t>5
de sa mission. Et delà rétiide pénétrante que JouttVoy lait de révolution de la liberté, particulièrement de son idéal rationnel.
Au début de la vie, nous obéissons aux impulsions aveugles de la nature. Nous sommes le jouet des mobiles, dont l'action est fatale. C'est toujours la tendance la plus forte qui l'emporte. De là l'inconstance continuelle et intinie des enfanté, cette mobilité qui « se peint dai^s leurs traits, dans leurs mouvements, dans leurs idées, et en fait à la fois la grâce et le caractère » .
Néanmoins, à travers la nécessité de cette vie primitive apparaissent déjà les premières lueurs de la liberté. Derrière les représentations qui mènent l'enfant à leur guise, il y a un fond de spontanéité c'est-à-dire un certain pouvoir de produire par soimême l'action ou la série d'actions conformes au but proposé. Et c'est là ce que nous pouvons nousmêmes saisir sur-le vif, lorsque, en face d'un obstacle à surmonter, nous sentons nos forces dispersées se ramasser tout à coup et se concentrer sur un seul point. La présence de la fin provoque alors dans le sujet qui la perçoit un acte qui trouve en lui son principe, qui est déjà une ébauche de la liberté.
Cependant la liberté, entendue au sens absolu du mot, la liberté qui.a'est pas seulement sponta-
néité, mais enceré pouvoir de choisir, n'apparaît complètement qu'avec la raison elle-mênie, et, u«e fois apparue, se développe à sa suite. Que fait donc la raison à l'égard de la liberté?
D'abord, elle s'aperçoit bien vite que les tendances de la nature, livrées à elles-mêmes, dépourvues de toute mesure et de toute prévision, s'y prennent fort HMil pour aboutir à la plus grande satisfaction possible de l'individu. Il leur faut une^ discipline, et l'on passe ainsi de ia morale du plaisir à celle de l'intérêt bien entendu. Mafis là ne s'arrête point le l'Ole de la raison : à côté de l'intérêt, elle fait bientôt, par voie de généralisation, jaillir l'idée du bien lui-même. L'intérêt est le bien de l'individu, non le bien en soi. La raison, dont le propre est d'abstraire, ne tarde pas à remarquer que, de même qu'il y a du bien pour nous, il y en a pour toutes les créatures, quelles qu'elles soient ; qu'ainsi le bien particulier de chaque individu n'est autre chose qu'un élément du bien universel, de l'ordre absolu ; et cet ordre absolu lui apparaît comme obligatoire : c'est une loi. Dès lors, la liberté, qu'enchaînait d'abord l'activité brute des tendances, qui a trouvé dans l'intérêt bien entendu sa première expansion, est en face d'un idéal à la fois plus noble et plus compréhensif, celui de la
réalisation du bien en nous et au dehors de nous, celui du respect de l'ordre universel, l'idéal du devoir.
Ainsi, liberté et raison s'éveillent au même moment et suivent une marche parallèle dans leur évolution solidaire, allant du bien de la tendance au bien de l'individu, du bien de l'individu au bien universel, du plaisir à l'intérêt, de l'intérêt au devoir. Et plus on monte dans cette hiérarchie de biens, plus on s'éloigne du monde *des impulsions mécaniques, plus on s'en émancipe ; par là même aussi, plus la liberlé tend à s'identifier avec l'ordre rationnel, avec le bien en soi. Ce qui est une ascension perpétuelle de l'âme vers la sainteté.
Si maintenant nous essayons de réunir comme en un faisceau les idées qui nous ont le plus frappé dans cette courte esquisse, nous pourrons faire les remarques suivantes: l*' Jouffroy a montré d'une manière définitive, en complétant la pensée de Maine de Biran , que la conscience saisit à travers tous ses états, tant passifs qu'actifs, l'unité et l'identité du moi . 2^ Il a été le premier des modernes à tenter une cri-
tique de ridée de liberté. 3« 11 a indiqué le rôle qu'il faut accorderàla finalité dans la science en général, particulièrement en psychologie. 4® Il a fait voir avec une rare netteté par quels degrés la raison s'élève à l'idée du bien en soi :- sa pensée sur cette question capitale est assez synthétique pour montrer comment la morale de l'intérêt, et même celle du plaisir, peuvent trouver place dans la morale <lu devoir.
Nous venons de voir la théorie de Jouffroy sur la liberté. Mais cette théorie ne suffit pas par ellemême à donner une idée juste de la tendance et du développement intellectuel de ce philosophe. J'y ajoute quelques considérations. Jouffroy n'eut jamais la cï-oyance facile. Sa conviction arrêtée fut toujours que la philosophie qui a posé tant de questions, n'en a résolu aucune, a La philosophie d, dit-il dans sa leçon d'ouv'erture sur l'histoire de la philosophie ancienne en 1828, «c comprend <( un très grand nombre de problèmes différentt^, « qui ont été agités dans les temps anciens com- <( me dans les temps modernes. Or, prenez un <( quelconque de ces problèmes, vous trouvez que c( ce problème est aussi peu résolu qu'il l'était
a du temps de Platon etd'Aristote». Getle même pensée, Jouffroy la formule derechef dans VOrgani^ sation des sciences philosophiques y dont il voulait d'abord faire la préface de l'édition des Œuvres de Reid. Cette pensée, il la reprend dans cette préface elle-même, qui est un des plus beaux écrits de ce profond , psychologue (1836). Mais là on trouve une idée nouveHe, et qui attriste autant qu'elle surprend. Au doute de fait, Jouffroy ajoute le doute de droit, « Nous croyons, dit-il, c'est un fait, « Mais ce que nous croyons, sommes-nous fon- (L dés à le croire ? Ce que nous regardons com- « me la vérité, est-ce vraiment la vérité ? Cet uni- « ver§ qui nous enveloppe, ces lois qui nous parai§- «sent le gouverner, que nous nous tourmentons à « découvrir, cette cause puissante, sage et juste que « sur la foi de notre raison nous lui supposons, ces a principes du bien et du mal que respecte Thu- « manité et qui nous semblent la loi du monde mo- « rai, tout cela ne serait-il pas une illusion, un rè- « ve conséquent, et l'humanité comme tout cela, «et nous qui faisons ce rêve, comme le reste? « Question effrayante, doute terrible, qui s'élève « dans la pensée solitaire de tout homme qui réflé- « chit, et que la philosophie n'a fait que ramener à « ses termes les plus précis dans le problème que
« les Écossais lui interdisent de poser ». Ce problème, la raison se le pose en vertu de ses lois. « Mais ic dé ce que la raison élève ce doute sur elle-même, « s'ensuit-il que la raison, qui peut l'élever, puisse « le résoudre? Nullement ^ ». Car ce doute sur ses principes, la raison ne le peut résoudre qu'avec ses principes, et c'est là un cercle vicieux. Nou9 n'avons donc pas la vérité absolue ; nous n'avons, comme l'a pensé Kant, qu'une vérité tout humaine 2.
Ainsi, c'est un fait sans cesse confirmé par l'histoire des individus aussi bien que par l'histoire des peuples : l'esprit humain n'est point assez fort pour se tenir de lui-même à la vérité. Qui rompt avec la religion positivé, se met sur la pente du scepticisme, où tout va bientôt sombrer. JoulTroy se laisse d'abord envahir par le doute religieux ; puis, malgré son besoin profond de croire, il finit par dresser en sa conscience un autel au doute philosophique. Ainsi s'ébranlent en «on âme jusqu'à ces croyances fondamentales dont la défense