‹ La libertéChapitre 32 sur 106 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

de la réalité. « Remarquons avant tout, dit Schel- «e ling, qu'il faut reconnaître une qualité dans tout « être réel. Il y a deux choses absolument differenfttes, à savoir : Fessence de Têtre, quid sit, et son « existence^ quad sit. L'une, qui est la réponse à « la question quid est f me fait pénétrçr dans la na- « tore de l'être donné, m'en fournit l'intelligence, « me met à même de le comprendre, de m'en force mer une notion, en d'autres termes, de l'en- « fermer lui-même dans mon concept. L'autre « point de vue, qui correspond au quod est ? ne « me donne pas seulement le concept de la chose, « mais encore un élément nouveau qui dépasse son « coocept et qui est Vexistence y>^ L'essence et l'existence sont donc deux éléments distincts, irréductibles de toute réalité concrète, de tout individu!. Et c'est pour n'avoir pas fait cette distinction fofidamentale que Hegel, au sens de Schelling, s'est égaré dans le tissu die ses déductions. D'après son système, l'essence n'exclut pas, elle implique rexistence. Ges deux choses ne font qu'un, et dès lors il nY a plus de place pour la liberté. La nécessité s'étend au développement de l'être tout entier. L'essence, en effet, est le monde de la raison pure, le monde de ce qui ne peut être autrement qu'il n'est. Partant, si tout se ramène à l'essence,

si l'essence est à elle seule la source de toute réalité, si elle contient non seulement le but, mais en-* core le principe de toute action, par là même de toute individuation, c'est fini : l'univers n'est qu'un mécanisme rationnel.

Aussi Schelling revient-il souvent à cette distinction qu'il établit entre l'essence et l'existence. C'est pour lui un sujet capital, sur lequel il ne veut laisser aucun doute ; car il sent bien que, si son adversaire a gain de cause en cet endroit, il n'a plus qu'à rendre les armes. Toute l'originalité de son système disparaît comme un songe.

Mais revenons à l'idée même de Schelling. En soi, l'existence se distingue de l'essence. De plus^la raison n'a pour objet que l'essence des individus. La raison,^n effet, ne se demande pas si telle chose existe, mais ce qu'elle est. Voici une plante : je saisis en elle un certain groupe de caractères qui la constituent. Ce groupe de caractères est réel en luimême, que le sujet où je le vois existe ou n'existe pas. Ce groupe de caractères a quelque chose d'universel, dç nécessaire, d'éternel. C'est la vraie réalité, la réalité fondamentale. Cette réalité, qui est de sa nature indépendante des individus : voilà l'objet, l'unique objet de la raison. Quant au fait de l'existence, il n'a rien de commun avec

elle ; c'est à l'expérience, et à Texpérience, seule de nous le manifester ^ Sur cette question Scbelling se rencontre avec Aristote, saint Thomas, ♦Suarez, qui ont soutenu cette idée que la science s'occupe des essences, non des individus.

Mais un point, sur lequel il difl'ère de ces philosophes, c'est la conclusion vraiment originale (|u'il tire de leur pensée. Si l'essence n'inclut pas l'existence, si d'autre part l'existence se montre réfractaire à toute élaboration rationnelle, nous avons du même coup deux motifs de penser que l'existence des objets est quelque chose de contingent, qu'il lui faut un principe en dehors du monde intelligible, qu'elle a sa raison explicative dans la liberté.

C'est donc une vérité démontrée, soit parja nature de l'idéal moral, soit par l'harmonie dont le monde nous fournit le spectacle, soit surtout par le caractère essentiellement contingent de toute existence : l'être primordial n'est pas éternellement en acte, mû par la nécessité de ses propres lois. Pour passer à l'acte, il a besoin d'un autre principe que le contenu même de la raison ; pour passer à l'acte, il lui faut une puissance active qui tire d'elle-même le commencement de l'évolution :

i. Philos, der o/fehbar., iv® leçon,

etcela, c'est la liberté. La liberté, voilà donc le fond de la nature ; voilà par là même, non seulement le principe de tout bien^ mais encore le principe de toute beauté, de toute science. Ainsi se détermine la notion vague d'être en puissance (lue nous avons d'abord rencontrée. Cet être en puissance, c'est la puissance du vouloir, c'est la liberté * .

Toutefois, faut-il se garder devoir dans la liberté que Schelling prête à l'Être infini un attribut qui n'a rien d'imparfait. C'est le désir de la vie qui a tiré l'être primordial de son sommeil ; et ce désir est une. faute, une sorte de défection morale. Schelling place ainsi le péché originel au sein même de la Divinité ; et c'est l'idée qui frappera Schopenhauer, sur laquelle il édifiera sa théorie pessimiste. Un jour le vouloir voulut vivre, dira-t-il : de là le commencement de tous les maux, qui ne peuvent être guéris que par le retour au pur vouloir 2.

Jusqu'ici nous n'avons parlé que de la liberté de l'Être infini. Il faut maintenant descendre de ces

i . ïbid. , xe leçon.

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