‹ La libertéChapitre 34 sur 106 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

]iasard dans le monde de la pensée. D'autre part, il n'est pas vrai que nous puissions nous soustraire à la sollicitation des motifs. « L'action libre procè- « de immédiatement de la partie intelligible de (( l'homme; mais elle ne peut être que déterminée. « Pour revenir à l'exemple cité, il faut qu'elle soit « ou bonne ou mauvaise. De l'indétermination absout lue à la détermination il n'y a pas de passage * ». Qu'est-ce donc que la liberté ? et ne va-t-elle pas disparaître de partout, après qu'on a pris tant de soin de lui faire sa place dans la chaîne des événements ? « Celui-là est libre, qui a pour loi de son « activité les lois de son être, et qui, soit au de- « dans, soit au dehors de lui-même, n'a pas d'au- « tre principe de détermination 2 ».

Mais alors, la liberté, c'est encore la nécessité? Oui, répond SchelUng, toutefois en un sens seulement. La nécessité de notre nature implique la liberté. « La nature de l'homme est essentiellement « son propre fait. Le moi^ dit Fichte, est son Qi œuvre à lui-même. Avoir conscience de soi « c'est se poser (Seiner hewustseinisi selbstsetzen)-». Et cette parole, Schelling l'adopte pour son compte. De plus, il essaye de montrer qu'elle s'appli-

i.Ibid.,p. 466.

^ 2./6id., p. 462.

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que à l'homme avec plus de justesse qu'à tout le reste. « Au premier moment de la création, Thomme n'était pas un être séparé de -Dieu ; et c'est là ce qu'on exprime sous une forme mythique en supposant un état antérieur à cette vie, où il jouissait à la fois de l'innocence et du bonheur. L'homme seul a pu se séparer de Dieu ; mais, il faut bien le remarquer, celte séparation a un caractère intemporel : elle s'est faite en dehors du temps, avec la première création, bien qu'elle en soit distincte ». C'est là, dit Schelling, une idée difficile à préciser, si l'on se place au point de vue du sens commun ; elle ne s'en accorde pas moins avec la conscience de chacun de nous : chacun sent que son essence est de toute éternité^ qu'elle ne s'est point produite dans le temps. La conséquence de cette doctrine, c'est que nous sommes libres et nécessités tout à la fois : libres dans le fait primitif qui a constitué notre essence, nécessités par les lois de cette essence ellemême. Personne ne pouvait empêcher Judas de trahir le Christ, pas même Judas. « Et cependant, (L Judas ne trahit pas le Christ par nécessité ; (( c'est une action qu'il accomplit avec une pleine «liberté ». On reconnaît à cette explication la pensée de Kant, bien que profondément modifiée.

Schelling lui a donné la forme de son esprit.

Telles sont les grandes lignes du système de Schelling. On peut y remarquer assez facilement de larges fissures. Iln'en est pas moins l'œuvre d'une grande âme et d'une puissante intelligence. Schelling est le premier penseur qui ait essayé de concilier la conception panthéiste, soit avec la liberté de Dieu, soit avec la liberté de l'homme. Jusqu'à lui, monisme et nécessité avaient toujours été synonymes. Qu'il n'ait pas complètement réussi dans sa difficile entreprise, c'est chose certaine. Mais il a laissé sur le problème qu'il a remué des aperçus nouveaux et d'une telle profondeur, qu'il faudra désormais en tenir compte. Il s'est mis par là au rang des plus grands philosophes. Le panthéisme est-il possible ou non ? La question dépend de la nature du mode. Le mode a-t-il en luimême une réalité, et une réalité assez pleine pour devenir un principe d'action? Tout est là; et c'est le nœud gordien de la philosophie.

Gomme il est facile de l'observer, cette grande métaphysique d'outre-Rhin ne ressemble guère plus à nos trouvailles psychologiques du même temps qu'une fresque de Michèl-Ange à un tableautin de Téniers. Néanmoins, la philosophie française et la philosophie allemande présentent à cette époque des analogies profondes, et d'autant

plus curieuses qu'elles ont eu à leur début un développement isolé. L'une et l'autre philosophies reconnaissent la primauté de la morale sur la science, et la fondent sur l'harmonie essentielle des choses : ce qui est bien est vrai, et la vérité ne se contredit pas. C'est là l'idée favorite et de Jouffroy et de Schellihg. En outre, Maine de Biran et Fichte s'accordent, sans se connaître, à partir du Moi; ils y découvrent l'un et l'autre la spontanéité, et, ce qui est plus singulier, quelque chose d'infini, d'absolu, d'impersonnel. Pendant la première moitié de notre siècle, il a passé sur l'Europe entière comme un souffle puissant d'idéalisme.

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