Cours dephil. positm, iv^ leçon
qui, placée comme un soleil au sommet de la py^ ramide de la science, donnera Tintelligence de Funivers entier.
Évidemment, jamais système philosophique ne fut plus éloigné du libre arbitre que la théorie d'Auguste Comte : non seulement elle n'admet aucun principe métaphysique ; mais, dans les faits eux-mêmes, elle ne voit qu'un mécanisme brutal. Cependant Auguste, par une heureuse inconséquence, a prétendu sauver la liberté *.
Cette théorie, Stuart Mill l'adopte dans son fond, mais en y faisant des restrictions et des additions assez importantes. D'abord, il n'approuve pas le phénoménisme absolu d'Auguste Comte. Il y a, d'après lui, derrière le rideau des représentations sensibles, une possibilité permanente de les produire. De plus,il regarde le problème de Fexistence de Dieu comme une question ouverte. « La philosophie pod sitive, dit-il, maintient que, dans l'ordre existant d de l'univers ou plutôt de la partie qui nous en a est connue, la cause directement déterminante de « chaque phénomène est non pas surnaturelle, mais « naturelle. Il est compatible avec ce principe de « croire que l'univers a été créé, et même est con- « tinuellementgouvernéparune intelligence, pour-
U Catéchisme positiviste, p. 146; — Cours de philosophie poUtive. m.
« VU que nous admettions que le gouverneur in- « telligent adhère à des lois fixes, qui ne sont modi- « fiées ou contrariées que par d'autres lois de.même « dispensation et auxquelles il n'est jamais dérogjé « d'une manière capricieuse ou providentielle » \. Et ce tempérament, que Stuart Mill apporte à la philosophie de Comte,^ vient de sa théorie de la connaissance elle-même. Aux yeux du mathématicien, français, il y a des dérivations logiques, il y a. des connexions d'idées. Le philosophe Anglais, conformément à la tradition dominante des écoles de son pays, n'admet que des consécutions d'images. Par tant, nous n'avons, selon lui, que des connaissances de fait; nous manquons absolument de connaissances de droit. Tout ce que nous pauvon3 dire, c'est que certains phénomènes se sont toujours produits dans tel ordre et qu'il y ^ quelque chance pour qu'ils se produisent ainsi dans l'avenir. Notre science ne peut dépasser le champ de l'expérience. Par là même, qu'y a-t-il en dehors des faits ? C'est une question qu'il n'est pas moines présomptueux de résoudre par la négation que par l'affirmation. Nous n'avons pas de lien logique qui rattache les phénomènes à un au-delà.
1. Auguste Comte et le positivisme, p. 16. Traduct. de M. le 6^ G. Clemenceau.
Stuart Mill ouvre le réseau tissé par Auguste Comte. De plus, tandis que celui-ci s'acharne à n'employer que la méthode extérieure, celui-là, au contraire, pénètre dans le domaine de la psychologie et démolit une à une toutes les preuves de la liberté qu'on a fondées sur le téixîoignage de la conscience. A ses yeux, le sentiment du pouvoir n'est qu'une "illusion, a La conscience me dit ce que je fais ou ce « que je sens. Mais ce que je suis capable de faire <i ne tombe pas sous la conscience. La conscience « n'est pas prophétique ; nous avons conscience de « ce qui est, non de ce qui sera ou de ce qui peut « être. Nous ne savons jamais que nous sommes « capables de faire une chose qu'après l'avoir faite, <L ou qu'après avoir fait quelque chose d'égal ou de « semblable » * . Par conséquent, la conscience du pouvoir n'a de sens que si on la réduit à la reviviscence d'un fait ou souvenir : et dès lors^ toute la question est de savoir si nous saisissons l'acte libre sur le vif, si l'acte libre est impliqué dans l'effort. Or if n'en est rien. Il n'y a dans l'effort qu'un conflit de mobiles ; et dans ce conflit, je ne tire rien de moi-même : je suis passif. Si l'on constate que l'effort produit ufie certaine dépense d'énergie nerveuse, cet effet s'explique. La lutte des
i. Laphil. de Hamiltoriy c. xxvi.
représentations et des tendances ne se passe pas en un clin d'œil ; elle dure un certain temps, et de là. cette déperdition de force que Ton a remarqués. L'erreur est de croire que, dans Teffort, il y a d'un côté le moi^ de l'autre une énergie extérieure dont il faut triompher . Il est évident que , toutes les fois que je délibère, * je suis les deux parties enga- « gées dans la lutte. Le conflit a lieu entre moi et « moi )>. Je ne diffère pas des représentations qui se font concurrence au dedans de moi-même. Je n'en suis que la conscience ; et cette conscience, c'est encore elles. . r.
D'ailleurs, la liberté n'est point une condition de la vie morale, comme on Ta répété tant de fois. Qu'on supprime la liberté, il y aura toujours des personnes plus ou moins vertueuses, plus ou moins intelligentes, et par là même plus ou moins dignes de respect; il y aura toujours une harmonie naturelle des choses, un bien moral. Qu'on supprime la liberté, et le remords trouvera encore une raison explicative. La crainte du châtiment est devenue peu à peu le respect de l'ordre que le châtiment servait à protéger. Qu'on supprime la liberté, et les sanctions qu'on ajoute aux lois sociales n'en seront pas moins légitimées et par le besoin d'amender le coupable et par la rxécessité
de protéger le bien public contre ses adversaires *. - La liberté n'est pas prouvée, la liberté n'est nécessaire ni à la vie de l'individu ni à la vie de la société. Mais, d'autre part, elle n'est pas absolument impossible. Ce que l'on démontre, c'est qu'elle n'entre pas dans la série des faits observables. Partant, le problème de la liberté reste ouvert, comme toutes les autres questions de l'ordre métaphysique. Il est permis de croire à la liberté, parce qu'il est permis de croire que, dans d'autre planètes que la nôtre, le principe de causalité ne trouve plus son application. Comte etMill se sont placés au point.de vue expérimentaL C'est au nom de l'observation qu'ils nient l'un et l'autre la liberté. Herbert Spencer se met à peu près exclusivement au point de vue métaphysique, bien que les apparences plaident le contraire. Il parle aussi de science ; il fait successivement appel à la géologie, à la physiologie, à la chimie, à la physique. Mais, si l'on y regarde de près, on voit bien vite qu'au moins pour la liberté, cette vaste et indigeste érudition n'a de force qu'autant qu'on lui donne pour levier un principe qui dépasse la science. C'est ce que je vais essayer de faire comprendre.
i.Laphil.'deHamiUon,c.xitM.
Herbert Spencer part du principe de la conservation, entendu dans le sens que lui donnent les sa* vants : il y a toujours là même quantité de mouvement dans le monde ; par là même, à tout mouvement qui cesse succède un mouvement équivalent. - Ce principe, il l'applique d'abord aux phénomènes physiques, et sur ce point il ne fait que répéter Grove et Laplace, Il passe ensuite aux phé** nomènes organiques, puis aux sensations, et, sur ces deux questions pourtant si graves, il n'apporte à l'appui de sa thèse que des preuves peu conclu* antes. Enfin, il en vient aux faits spontanés et à partir de cet endroit il est important de le suivre ; car nous sommes au seuil de la liberté.
Comment expliquer la spontanéité ? Entre l'indignation causée par une insulte et les cris bruyants ou les actes de violence qui la suivent, on peut dire qu'il y a une connexion; à quoi tient-elle? d'où vient la foule d'idées et la masse de sentiments qui éclatent dans ces^démonstrations ? D'où sort cette immense décharge d'activité qu'un chuchotement, un regard peuvent provoquer? Voici la réponse, dit Herbert Spencer : c Lèg corrélatifs « immédiats de ces modes de conscience et de cer- « tains autres ne se trouvent pas parmi les forces « qui agissent sur noiiâ du dehors, mais dans des
« forces internes. Les forces dites vitales/ , . sont « les sources d*où jaillissent directement ces pen- « sées et ces sentiments, et se dépensent à les prc- « duire. Il y en a diverses preuves. En voici quel- « ques-unes. C'est un fait évident que l'activité « mentale dépend de l'existence d'un certain appaa reil nerveux et qu'il y a une relation, dissimulée «( sans doute sous le nombre et la complication des « conditions, mais qu'on peut suivre entre les di- « mensions de cet appareil et la quantité d'action « mentale mesurée par ses résultats. En outre, cet « appareil a une certaine constitution chimique « dont son activité dépend, et il y a en lui un élé- « ment dont la quantité présente \xne connexion « constatée avec la quantité de fonction accomplie ; «il y a dans le cerveau du phosphore, dont la pro- « portion est au minimum dans l'enflance, la vieil- « lesse et l'idiotie, et au maximum à la fleur de la a vie ; il faut remarquer aussi que l'évolution de la « pensée et du sentiment varie, toutes choses reste tant égales d'ailleurs, avec l'arrivage du sang au « cerveau. D'une part, la cessation de la circulation « cérébrale, à la suite de l'arrêt des mouvements du « cœur, amène incontinent l'inconscience. D'au- « tre part, un excès de circulation cérébrale ( tant <L qu'elle n'est pas de nature à causer une pression
« insolite) provoque une excitation allant jusqu'au a délire. Ce n'est pas seulement la quantité, c'e^ « aussi la composition du sang qui traverse le a système nerveux, qui influence les manifesta- (( tions mentales. Les courants artériels doivent c( être convenablement oxygénés pour produire (( une cérébration normale » ^. En un mot, dimensions et constitution chimique du cerveau, affluence et composition du sang : tels sont les principes qui expliquent la spontanéité. Et cette explication est donnée comme universelle : elle doit valoir pour une mère qui tombe foudroyée en apprenant subitement la mort de son fils, comme pour un animal qui passe indifférent à côté du cadavre de son petit. Entre les deîix cas, il n'y a qu'une difCérence d'état nerveux.
L'équivalence des mouvements explique la spon^ tanéité ; elle explique aussi la liberté proprement dite et voici comment.
Nqs états psychiques ont une tendance plus ou moins grande à s'évoquer les uns les autres, sui* vaut que, dans les expériences antérieures soit de l'individu soit de la race, ils ont fait plus ou moins souvent partie d'une même série d'actions. Ils se
t . Premiers principes^ c. vm.
iSS LA LIBERTÉ
tienaent d'autant plus solidement que leur répéti-* tion, faite toujours dans le même ordre, les a réunis un plus grand nombre de fois. De là deux sortes dé représentations dans notre conscience. Il y a des représentations qui produisent automatiquement, c'est-à-dire d'une manière immédiate et infaillible, tel mouvement ou telle série de mouvements. Par exemple, si je viens à faire un faux pas, la conscience du danger détermine d'elle-même une attitude de mon corps dont le résultat est de m'empêcher de toînber, A la vue d'un régiment qui passe, on se met naturellement au pas militaire. Livingstone raconte que, pour calmer les populations sauvages du centre de l'Afrique, il n'avait qu'à prendre un instrument de musique. Elles se mettaient instinctivement à gambader. Il exista, au contraire, des représentations qui ne sont encore qu'imparfaitement agrégées aux actions qu'elles appellent. Par exemple, l'idée qui me peut venir de remuer le bras OU là jambe, ne produit pas fatalement son effet. Entre la représentation et son résultat mécanique^ il peut se produire, dans ce cas, un intervalle plus ou moins long, une sorte d'oscillation de l'activité ; il peut même arriver qu'aucun mouvement n'ait lieu. Ce défaut de cohésion entre nos états représentatifs çt certains effets extérieurs : voilà une pre-
mière forme de la liberté. Maïs ce n'en est que la forme la plus simple. Les actes libres ont générale* ment des conditions plus complexes.
D'ordinaire, il y a conflit entre deux ou plusieurs séries d'états conscients dont chacun a des prétentions à se manifester au dehors. Dans ce cas, chacune de ces séries grandit sous TefTort de la lutte jusqu'à ce que l'une d'entre elles l'emporte finalement et incline en sa faveur la balance du désir. Ainsi «c la volonté est le passage d'une excitation «t naissante à la réalifé, passage lent et ralenti par « le conflit d'autres excitations * »,
Que telle soit la véritable interprétation de l'acte libre, c'est ce qui résulte : 1» de la loi de l'équivalence des mouvements; 2® de cette autre loi, propre au monde intérieur, d'après laquelle la cohésion des états psychique^ est proportionnée à la fréquence de leur union dans l'expérience. De plus, on peut étayer cette thèse sur la nature même des actes volontaires. « Que chacun ait la liberté de faire ce qu'il désire faire (supposé qu'il n'y ait pas d^empêchement extérieur), c'est ce que tout le monde admet, quoique bon nombre d'opinions confuses, supposent que c'est là ce qu'on qie. Mais