Revue des Deux-Mondes, l«r g^re 1886. — du Bled
faut rattacher cette jeune fille de douze ans, dont les journaux parlèrent il y a quelques années, qui, à Berlin, jeta sa petite sœur par la fenêtre et avoua cyniquement devant ses juges qu'elle avait fait cela pour, se débarrasser de cette enfant qui l'ennuyait, en ajoutant qu'elle était très contente de sa mort. D'où vient cette étrange impassibilité ? Pourquoi cette absence complète de remords ? Estce donc que de tels criminels souffrent d'Un désordre intellectuel ? Non : ils ont la mémoire prompte et sûre, l'esprit clairvoyant ; il arrive même qu'ils se trouvent doués d'une intelligence peu commune et qu'ils possèdent des connaissances à la fois nombreuses et variées^. Sont-ils victimes d'un éveil subit et violent de la passion ? pas davantage; ils procèdent par calculs. Tout est calme dans leurs démarches. Ces criminels tuent et volent, parce qu'ils ne sentent pas : le bien, le devoir, la justice, la pitié ne parlent qu'à leur esprit ; ils voient, mais ils n'aiment pas. L'anomalie qui en fait des monstres, n'a son principe ni dans leur entendement ni dans leur volonté ; elle tient tout entière à leur cœur. Ils n'ont pas de sentiments
1.. V. Relazione statislica di san servolo, Venise, 1889, Frère Bat- ^anoli.
altruistes ; il n'y a qu'une fibre qui vit dans leur âme, celle de la jouissance. Ainsi, de même qu -il y a des gens incapables de distinguer certaines couleurs et affectés de ce qu'on appelle le daltonisme, que d'autres n'ont point l'oreille musicale et sont incapables de reconnaître une note d^une autre, il existe des individus qui naissent dépourvus de toute sensibilité morale *.
Il y a plus. Le criminel a souvent une sensibilité à rebours : il a besoin de haïr. « On a vu un enfant de dix ans, à l'œil noir, à la mine effrontée, écolier indisciplinable, pousser dans l'eau un de ses camarades, sans motif, pour le seul plaisir de le voir se noyer. C'était le fils d'un voleur » 2 ^
On prétend que le défaut'de sensibilité morale a pour corrélatif chez les criminels un manqué à peu près absolu de sensibilité physiologique : les criminels seraient analgésiques. Le tatouage est en vogue perpétuelle dans les prisons. De plus, on cite certains criminels qui paraissaient inaccessi-
i. Maudsley. Le crime et la folie, c. 11.
2. VHomo delinquente, c. xiii. — Lombroso poursuit ses recherches avec activité; il vient de publier un nouvel ouvrage intitulé : Le più recenti sœperte et appUcaûoni délia psychiatria et antropologia criminale. Malheureusement ce volume a paru trop tard pour que nous puissions en tenir compte.
bles à la douleur : on pouvait per'cer avec une aiguille les chairs de Strabo, sa langue et la peau de son, front, 3ans provoquer aucun indice de souffrance. Mais l'analgésie est loin d'être commune à tous les criminels. Comme Ta fait remarquer M. Joly, la plupart d'entre eux ont au contraire une grande peur de tout ce qui s'appelle douleur. De plus, l'analgésie n'a pas l'influence morale qu'on se plaît à lui prêter.
Entre les caractères anatomiques et les caractères psychiques qui constituent le type criminel, il y a une inconnue : ce -sent les caractères physiologiques. La ronde des molécules cérébrales ne s'exécute pas chez le criminel comme chez l'homme honnête; et la nature de cette ronde, on l'ignore. Mais les progrès de la science finiront par nous ia révéler. « Au moyen du télescope on a découvert des étoiles qui, sans lui, dit Mandsley, seraient à jamais demeurées inconnues ; ma ferme croyance est qu'un jour viendra de même où, par l'invention d'instruments perfectionnés, les mouvements insensibles des molécules seront a^ssi perceptibles que les déplacements des masses planétaires » *• N'a-t-on pas déjà découvert au moyen du spectros-