‹ La libertéChapitre 67 sur 106 · Schopenhauer, tbid · texte numérisé non relu

Schopenhauer, tbid

re des actes effectués dans un moment éloigné de l'époque de la suggestion, dit le docteur Tiébaùlt, c'est que l'initiative pour leur mise à exécution à rinstant où la pensée en naît, paraît au sujet venir de son propre fond, tandis que, pourtant, sous Tempire de la détermination qu'on lui a fait prendre, il marche au but avec la fatalité d'une pierre qui tombé et non avec cet effort réfléchi et contenu, cause de toutes nos actions raisonnables ». a Ces par<rfes, reprend M. Beaunis, caractérisent d'une façon maglsti'ale l'état de la volonté dans le somnambulisme provoqué. Je puis dire à un hypnotisé pendant son sommeil: Dans dix jours vous ferez telle chose à telle heure et je puis vous écrire sur un papier daté et cacheté ce que je lui ai ordonné. Au jour fixéj à l'heure dite, l'acte s'accomplit et le sujet exécute mot pour mot tout ce qui lui a été suggéré ; il l'exécute convaincu qu'il est libre, qu'il agit ainsi parce qu'iri'a bien voulu et qu'il aurait pu agir autrement ; et cependant, si je lui fais ouvrir le pli cacheté, ily trouvera annoncé dix jours à l'avance l'acte qu'il vient d'exécuter. Nous pouvons donc nous croire libres et ne pas l'être» ^. Nous trouvons des faits analogues dans

1. L*eœpériméntatton en psychologifii Revue philos., Août 1885.

M. Richet ; la savante thèse de M. Pierre Janet sur Tautomatisme psychologique en contient un grande nombre. Dès lors,« quel fond pouvons-nous faire sur le témoignage de notre conscience ? et ce témoignage, n'est-on pas en droit de le récuser, puisqu'il peut nous tromper ainsi » ^ ?

Mais l'on ne s'en tient pas à la négative ; on essaie de démontrer que le témoignage de la conscience mieux interrogée, c'est que la volonté n'est pas libre.

Il n'est plus permis de considérer l'idée comme un simple spectacle. Les idées ne sont pas inertes à la façon de Ja lumière! d'un bateau qui se projette sur le cours d'un fleuve. Les idées sont des forces. Elles tendent à se réaliser : on les peut regarder comme autant d'actes commencés. Elles sont l'effet du mouvement et le communiquent à leur tour, soumises en ce sens à l'universelle loi de la conservation de l'énergie. C'est un fait que M. Fouillée met très bien en lumière dans son livre sur la liberté et le déterminisme. « Au souvenir de quelque action énergique, dit^il, par exemple, d'un combat, il nous est très difficile de nous empêcher de répéter partiellement cette action, une sorte de courant causé par l'émotion se précipite

l. L'expérimentation en psychologie. Revue phil.. Août 1885.

dans les mêmes voies et s'empare des mêmes muscles, au point de leur imposer une répétition réelle. Un enfant ne peut rendre compte d'une scène à laquelle il a pris part qu'en la reproduis sant avec tous les détails. Remarquons en passant que c'est ce qui donne naissance au langage d 'ac*tion ; c'est aussi ce qui le rend si facilement intelligible aux enfants eux-mêmes: nous interprétons rapidement les signes, parce qu'ils sont le commencement des actes qu'ils représentent i>. En pensant des mots ou une phrase, on sent une sorte d'impulsion et de mouvement se communiquer à la langue et aux autres organes d'articulation, qui sont alors sensiblement excités, a L'arti- « culation, dit Maine de Biran, est la seule différen- « ce qu'il y ait entre la représentation purement in- « tellectuelle d'une idée et son expression vocale... « Penser, c'est se retenir de parler ou d'agir». Nous sentons à chaque instant combien il est facile de convertir nos idées en paroles. Il suffit d'y ajouter une force mécanique presque insensible, de faire entendre un faible chuchotement. Il y a des gens qui sont si peu maîtres de leurs organes qu'ils articulent ou murmurent toutes leurs pensées ; il en est d'autres qui, dans certains moments d'excitation, ne peuvent s'empêcher de se parler à eux-

mêmes. L'idée seule du bâillement le provoque » ^m Ce n'est pas à dire que toute représentation passe de fait au mouvement. Les idées rencontrent parfdis des actions déjà réalisées qui les peuvent eniHyôr, ou des courants nerveux qui les neutralisent. Les ondes, que produit une pierre jetée daM Teau, vont plus ou moins loin, suivant la forcé du choc initial et peuvent être arrêtées par d'attfres ondes d'une direction contraire. De mêm^f ftos idées ne rayonnent pas toujours jusqu'à la «phère visible de notre activité, mais elles n'en «ont pas moins -une première ébauche de mouveihent.

Si telle est la mature de nos idées, il ne faut plus seulement y voir le but de HCs actes, mais encore l'énergie à l'aide de laquelle nous y tendons. Nos idées ne sont pas seulement causes finales, elles sont aussi causes efficientes. Et dès lors, la théorie de la liberté ne tient plus. Elle se trouve en flagrante contradiction avec les données de la conscience. Inutile, en efïet, de recourir à la célèbre distinction de Leibnitz, qui ne fait d'ailleurs que reproduire la pensée des théologiens du moyen âge : iautile de remarquer que le motif incline, maisn€ nécessite pas. Une telle voie n'est pas tenable. Oti ne peut pas dire, « cpmme quelques-

i. La Itbifté et le déterminismt, I. II. ci. ' ' ?

uns, en se retranchant à plaisir derrière une réponse indécise, que les motifs ne déterminent la volonté qu'en une. certaine mesure , qu'elle subit leur influence, mais seulement jusqu'à un certain point, et qu'à un moment donné elle a le pouvoir de s'y soustraire. Car, aussitôt que nous avons accordé à une force donuée l'attribut de la causalité, et reconnu par conséquent qu'elle est une force active, cette force n'a besoin, dans l'hypothèse d'une résistance, que d'un surcroît d'intensité, dans la mesure de cette résistance même, pour pouvoir achever son effet. « Celui qui hésite encore et né peut pas être corrompu par l'oftre de 10 ducats, le setB. assurément, si on lui en propose 100, et ainsi de suite ... » ^ . Si le motif est cause efficiente, il en est de la volonté comme d'un bloc de pierre chargé sur un chariot. Quand cinq chevaux ne suffisent pas à le traîner, on en met 10 et la masse s'ébranle. Si le motif est cause efficiente, la volonté suit aussi fatalement l'idée la plus forte que le bateau de marchandise son remorqueur; entre la causalité mécanique et la causalité morale il y a donc différence d'agents, non de mode d'action. Et nous voilà ramenés par l'évidence des faits à la théorie des batailles d'idées, a La faculté délibéra-

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