Schopenhauer, ib. c, m
l^^ffet se différencie de plus en plus de sa cause, à mesure qu'on s'élève sur l'échelle des êtres. Dans le règne inorganique l'action et la réaction sont égales, l'intensité de l'effet est toujours exacr tement proportionnée à l'intensité de la cause* Chez les êtres vivants, au contraire, il y a déjà disproportion entre l'action et la réaction. L'intensité de l'effet dépasse l'intensité de la cause, et, lors-' qu'il est parvenu à un certain degré, s'y arrête tout à coup. On sait, par exemple, que la croissance des plantes peut être activée d'une façon extraordinaire par l'influence de la chaleur, ou de là chaux mélangée à la terre, agissant comme stimulant de leur force vitale ; mais pour peu que l'on dépasse la juste mesure dans le degré de l'excitation, il en résulte non plus un accroissement d'activité et une maturité précoce, mais la mort de la plante. Si de l'excitation on s'élève à la motivation, la différenciation de la cause et de l'effet s'accentue de iiouveau. D'abord l'objet peut agir à distance par l'intermédiaire d'une simple représentation ; le contact n'est plus nécessaire. En outre,, une impression à peine sensible, un son, un simple chuchotement, un mouvement des lèvres, une expression 'de la physionomie peut déchaîner tout un processus à la fois complexe et
intense d'états psychiques et nerveux. Ainsi, à mesure que Ton monte dans la hiérarchie des règnes, la cause contient toujours moins de force, et l'effet toujours davantage ; le lien qui existe entre la cause et Teffet devient fugitif, insaisissable, invisible : de telle sorte qu'on se demande si la liberté ne finit pas par s'épanouir quelque part au sommet de la création.
Mais ce n'est là qu'une apparence, qui résulte d'un examen superficiel des choses. On peut remarquer, en effet, que la nature passe par des degrés insensibles de la causation brute à l'excitation, qu'il n'y a pas non plus de rupture entre l'excitation et les premiers indices de motivation, a Au plus bas degré de l'échelle animale, le motif est encore très voisin de la simple excitation : les zoophytes, les radiaires en général, les acéphales parmi les mollusques n'ont qu'un faible crépuscule de connaissance, juste ce qu'il en faut pour apercevoir leur nourriture ou leur proie, pour l'attirer vers eux, quand elle se présente, ou même, en cas de nécessité, pour changer leur séjour contre un plus favorable. Aussi, dans ces êtres inférieurs, l'action du motif nous semble-t-elle encore aussi claire, aussi immédiate, aussi apparente que celle de l'excitation i> i.