Liberté et déterminisme^ 1. H, c. i, 2o édition
toujours. C'est Je déterminisme qui a raison ; la thèse déterministe est vraie : nous ne sommes pas libres. Qu'on passe, en effet, au crible de îa critique les raisons qu'on a fournies en faveur de la liberté, et l'on verra qu'il n'en est pas une qui résiste à répreuve.
On s'est fondé sur le témoignage de la conscience ; or le vrai, c'est que non seulement la conscience ne prouve rien, mais encore qu'elle ne peut rien prouver.
Quand on interroge la conscience sur la liberté, il y a trois points à considérer : Vactiouy la puissanccy et le centre commun d'où elles dérivent, le mot. Or d'aucun de ces points ne jaillit la lumière révélatrice dont on a parlé.
11 est bien vrai que tout n'est pas passif en nous : le choc de M. Bain et de Herbert Spencer n'est pas une explication suffisante. Dans chaque impression il y a deux éléments : action subie et réaction. « Complètement passif .et sans aucun pouvoir de réagir, je ne subirais aucun choc, ou tout au moins je ne percevrais pas le choc subi ». En toute sensation il y a réaction organique et consciente. En outre, il s'y fait une réaction intellectuelle du dedans sur le dehors, il s'y opère un phénomène de réflexion. J'étais dans Tobscu-
rite. Tout à coup une lumière vient rompre la continuité des ténèbres ; il se passe alors en moimême trois faits qui ne sont que le développement d*un même acte : mon système nerveux est impressionné, je sens, je fais attention à ce que je sens. Il y a plus : le choc, une fois perçu, m'apparaît comme désirable ou non désirable ; de là une sollicitation de la volonté, une réaction appétitive. A Texcitation du dehors correspond une quadruple réponse du dedans, et c'est ce qui peut s'appeler l'effort psychique *. Mais cet effort que nous constatons en nous, qui sort du fond de notre être, où l'on peut voir une sorte d'explosion de notre activité mentale, qui exprime l'essence de notre nature, cet effort est-il libre, comme l'a dit Maine de Biran, comme l'a répété toute l'école éclectique? voilà ce qui n'esfr point donné. Il se peut que « la conscience do vouloir ne soit que la conscience de mouvoir » ; et c'est là de fait l'interprétation qui résulte de la théorie évolutioniste : d'après cette théorie, l'effort ne serait qu'une action réflexe réfléchie.
La conscience de l'action ne contient pas la liberté, et la puissance ne l 'enveloppe pas davantage.
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Sur ce point, il faut l'avouer, StuartMill n'a pas trouvé lasolution définitive. Ce n'est pas assez de dire que la conscience ne saisit que ce qui est. A côté du fait il y a le possible ; à cOté de l'acte il y a le pouvoir, et ce pouvoir n'est pas une abstraction, c'est quelque chose «de réel, non pas seulement dans ses effets et ses manifestations». Si «je puis» n'était qu'une abstraction, la vérité des choses serait tout entière dans a je suis ceci et je ne suis pas cela » ; entre les deux plus d'intermédiaire. Mais alors tout est acte, tout est énergie à l'état de tension, par là même tout est immobile ; pour vouloir tout réduire au mouvement, on revient au repos universel des éléates. Il faut admettre « cette particularité », cette chose qui fait exister une autre chose; il faut placera l'origine un lien entre ce qui est et ce qui n'est pas : il y a en nous une puissance active. Mais c'est s'abuser, que d'y voir . le pouvoir de poser des commencements absolus. Le véritable intermédiaire de l'acte et de la puissance, c'est l'idée avec la force qui lui est inhérents. Quand je suis immobile, je puis avoir l'idée de marcher ; cette idée est une image ; cette image implique un ensemble de mouvements cérébraux ain état du système nerveux ; cet ensemïuvements et cet état nerveux sont pré-
Gisement le début des mouvements de la marche, le premier stade de Tinnervation qui, si elle acquérait un certain degré d'intensité, aboutirait à mouvoir mes jambes. « Je puis marcher signifie : je commence l'innervation aboutissant à la marche ». c< La conscience de la puissance se ramène donc à la conscience du mouvement imprimé, c'est-àdire du changement et du changement selon une loi qui se fondB sur la force de l'idée » "^ .
De même qu'il y a une puissance active, il y a aussi un sujet pensant, un }noi. Mais sur ce point, comme sur les deux précédents, il faut tâcher de faire la part de la vérité et celle de l'erreur.
La doctrine phénoméniste ne suffit pas : il faut la dépasser ; on ne peut soutenir que le moi ne soit qu'une collection d'états.
Mettez sur une même ligne tous mes événements passés, présents, à venir ; on aura : douleur + plaisir 4- pensée + autre plaisir + désir etc. . . « Mais est-il bien sûr que ce soit là le tout de moi-même» ? Il faut au moins, comme pour les nombres, ajouter ce qui relie ce tout en une synthèse. . . En outre, je ne relie pas seulement les faits entre eux ; mais je les relie tous à un terme supérieur et enve-
i. Ibid. ; — voir aussi idées-forces, L. H, II.
loppant^ quoique non vraiment «séparé »^ qui est ma conscience même et que j'appelle moi. Nous avons alors: douleur et attribution à moi, plaisir et attribution à moi, etc. Et ce moi est une quantité qui revient toujours la même : il y a un sujet unique des états conscients. De plus, ce sujet n'est pas une idée réfléchie, une simple abstraction ; car toute idée réfléchie, toute abstraction est dérivée. Il faut donc que la conscience unique que j'ai de mes états soit quelque chose de spontané, partant de réel et de concret ^. On peut aller plus loin : après avoir dépassé le phénoménisme et la théorie de Kant, on peut établir que le sujet pensant a quelque chose de permanent à travers le flux de ses états. « J'ai le sentiment d'une tension interne continue, d'une sorte d'appétit vital incessant^ d'un vouloir vivre indéfectible, traduit par une motion continue. Je ressemble au nuage qui, au lieu de recevoir l'éclair, comme le reçoivent nos yeux, le produit et le tire de son sein, parce qu'il y a en lui un passage des forces de tension à des forces motrices » ; et sur cette continuité du désir, de l'attention, du vouloir, se fonde la continuité de notre existence 2,