‹ La libertéChapitre 80 sur 106 · L'Idée modetme du droit., 1. IV, iv · texte numérisé non relu

L'Idée modetme du droit., 1. IV, iv

répée de Di*ennus, faire pencher le plateau du e6té qui semblait d'abord le plus faible, en veoant s'y ajouter » . La liberté est un puissant appoint en faveur du devoir une fois connu, un appoint d'autant plus puissant, qu'elle va sans cesse se développant dans la conscience dès qu'elle a sui^i. « Dès que je songe à mon pouvoir, l'idée croît ; dés que ridée croît, la tendance de la réflexion s'y applique davantage ; nouvel accroissement de l'idée^ suivi d'un nouvel accroissement de la réflexion ; et, en définitive, multiplication des forces par l'addition successive de tous ces petits accroissements. L'idée de liberté devient ainsi une source sans cesse croissante d'énergie morale, un levier permanent de l'ordre universel perçu par l'entendemerit, un principe d'harmonieuse évolution, un facteur personnel de l'impersonnel progrès ^ •

Science (;t morale trouvent leur conciliation dans le déterminisme qui a pour fondement l'idée de la liberté. Ce système respecte la causalité et conserve à l'idéal de la vie humaine son vrai moyen de réalisation.

Telle est la manière dont M. Fouillée a voulu « élargir le déterminisme d. A-t-il réussi dans sa dif-

i. Liberté et déterm.y V» p., c. i. — 2» p., I. lï, c. L

tais

ficile entreprise ? C'est une question trop complexe pour avoir ici son développement naturel ; mais on ne peut guère se dispenser d'en dire quelques mots, ne serait-ce que pour soulager le bon sens du lecteur. Nous trouvons d'abord que M. Fouillée le prend sur un ton quelque peu leste avec la morale du « Père Céleste» qui est pourtant, comme la sienne et plus encore, la morale de l'amour. Il senjble qu'on ait le devoir de saluer ses devanciers avec respect, quand on se rencontre avec eux à de telles hauteurs ; il serait même bon de se demander si on ne leur doit rien. La doctrine de l'amour, il y a plus de dix huit siècles qu'elle est descendue des pentes du Calvaire et qu'elle travaille au sein de la conscience humaine. De plus, M. Fouillée se plaît à se dresser des têtes de turc. Il arrange à sa manière les théories libertistes, puis il tire à boulets rouges sur l'ennemi qu'il s'est façonné, ne s'apercevant pas sans doute qu'il ne détruit guère que son œuvre. Cette manière un peu dédaigneuse est d'autant moins faite pour plaire, que la logique du philosophe, bien que vigoureuse, a des vices profonds et assez faciles à découvrir. Il y a d'abord une équivoque perpétuelle dans la pensée de M. Fouillée : il confond sans cesse l'idée de la liberté et la croyance

à la liberté. Et cette confusion donne lieu à un dilemme qui ébranle un peu sa construction. Ou Ton croit ou Ton ne croit pas à la liberté. Si Ton n'y croit pas, l'idée de la liberté n'a plus de vertu ; on se sacrifie rarement à ce qu'on tient pour illusoire, moins encore à ce qu'on regarde comme absurde ; et dans ce cas M. Fouillée eût bien fait de s'épargner la peine que lui a coûtée son livre ; en l'écrivant, il a dissipé l'erreur sacrée qu'il fallait défendre. Si l'on croit à la liberté, même après la thèse de M. Fouillée, si l'on ne se laisse pas désillusionner parce que la nature est plus forte que la philosophie, on tombe dans un inconvénient non moins dangereux. L'idée de la liberté, dit M. Fouillée, provoque la réflexion, qui développe l'idée de la liberté, qui développe la réflexion ; l'idée de la liberté, élevée ainsi à la m^ puissance, tombe dans le plateau de la balance où pèse déjà le devoir, et la fait pencher de son côté. Mais il n'y a là qu'un mécanisme mental ; à ce mécanisme je ne puis rien ; j'assiste à ses mouvements et c'est tout ; dès lors, iJ n'y a qu'un parti raisonnable, il n'y a qu'un parti possible : il faut laisser faire. Nous ne sommes sortis qu'en apparence du fatalisme mahométan. N'estil. pas étrange d'ailleurs que ce qu'il y a de meilleur au monde ne tienne qu'à une erreur de la nature?

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N'est-il pas étrange que le droit, le devoir, Famour du bien, le dévouement n'aient d'autre levier qu'une hallucination intérieure? Comment ne pas èlre frappé de la singularité d'une conception, oii la morale tout entière a pour base unique une illusion, et une illusion contradictoire, le pire des songes ? Évidemment, ce sont là des coups de fusil dans la lune. Paradoxal dans sa conception, le déterminisme de M . Fouillée repose sur une vue incomplète de l'activité psychique. M. Fouillée ne s'est pas élevé jusqu'à cette volonté supérieure, toute rationnelle, qui s'attache au devoir . pour le devoir, sans le secours et même, à rencontre des émotions : il n'a guère fait que la psychologie de l'appétit sensitif. Et dès lors, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas reconnu la liberté ; elle n'est pas là. Gomme Kant l'a bien vu, comme Tout dit aussi Maine de Biran et Jouffroy, la liberté tient à l'entendement : c'est dans le fond intelligible de notre nature qu'elle plonge ses racines.

On pourrait adresser bien d'autres critiquçs à la théorie de M. Fouillée ; tout n'y est pas à dédaigner cependant. L'éminent professeur a étudié sous tous ses aspects l'activité spontanée de la conscience, et cette étude contient nombre d'analyses vraiment neuves, qui resteront. De plus, l'effort d3

ce subtil penseur est une première étape sur la voie qui conduit à la liberté. Il n'en a vu que le symbole ; mais d'autres viendront après lui, qui sauront en retrouver la consolante réalité. D'ailleurs M. Fouillée est beaucoup moins éloigné de la liber^ té qu'il n'en a l'air. Ne nous dit-il pas lui^mé' me que l'abstrait est dérivé, que toute idée â mn point de départ dans le concret? Et dès \of9f la liberté n'y aurait-elle pas le sien ? En outr0^ qu'estce que cette attention, que nous apportons à l'idée de liberté une fois provoquée ? Là est la clef de voûte du système, si nous ne nous trompons pas ; or cette clef de voûte est un acte libre. Ce n'est pas par l'idée de liberté, c'est par la liberté ellemême que M. Fouillée élargit 8Cm déterminisme.

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