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ORIGINE DU MOUVEMENT NÉO-CRITICISTE

Nous en avons fini avec le déterminisme. Gomme il est facile de le voir, on s'y est acharné. Physique, physiologie, criminologie, psychologie, métaphysique, toutes les sciences ont été mises à profit : on a tourné contre la liberté toutes les ar-

mes du savoir ; et, à un moment donné, la victoire a semblé décisive. Il y a eu un temps où Ton passait pour un paysan du Danube, dès qu'on osait prononcer le mot de liberté. Mais ce temps a été court; bientôt le soleil de la liberté a réapparu à travers les nuages dont il s'était enveloppé. C'est qu'il existe en nous quelque chose de plus fort que l'engouement des systèmes : à savoir la conscience morale, dont les données sont vieilles comme le monde, et ne se peuvent déraciner, parce qu'elles tienûent à l'essence de notre nature. Le déterminisme lui-même, après une certaine période d'enthousiasme, a senti le besoin de s'adoucir. Les plus illustres partisans de l'universelle né-

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cessité ont essayé de faire une part à la liberté, qui dans la partie représentative de la conscience, qui dans l'intemporel. De plus, au moment même où le déterminisme suivait une marche ascendante et paraissait fournir une pjuvelle explication de la vie morale, une réaction se faisait jour qui devait grandir et l'emporter. Si la science, disait-on déjà, ne donne pas la liberté, la morale la suppose, la morale la veut ; elle est donc quelque part ; car la morale, c'est ce que nous avons de plus nécessaire et de meilleur : la morale, c'est le bien suprême.

Ainsi, après avoir traité le problème de la liberté par la méthode scientifique, on l'a repris par la méthode morale ; et c'est ce mouvement en sens contraire qu'il nous faut suivre maintenant. Mais l'idée qui l'a inspiré date de loin ; il a son origine dans Kant. Par conséquent, il faut, pour le bien comprendre, remonter à ce philosophe luimême. Commençons donc par une courte exposition de la théorie Kantienne de la liberté.

Pour Kant, la liberté est un postulat métaphysique de la morale. Sa théorie se divise en deux parties principales : La raison spéculative nous fournit l'idée de la liberté ; la raison pratique nous en donne la preuve.

Dès que la raison spéculative se pose la question de l'origine du monde, elle entre en conflit avec elle-même. Tout phénomène suppose un antécédent qui Ta produit; mais cet antécédent lui-même n'a pas toujours existé, il a commencé : c'est un autre phénomène ; il a donc aussi son antécédent qui l'a produit, et nous voilà sur la voie d'une régression infinie : le monde n'a pas commencé. D'autre part, il faut que le monde ait conmiencé. Essayons, en effet, de le supposer éternel : il arrive que tout phénomène donné se trouve précédé d'une série infinie d'autres phénomènes ; mais une série infinie implique contradiction ; car, si grande que soit une multitude, on y peut toujours ajouter quelque chose, on en conçoit toujours une plus grande. Comment sortir de cette impasse? par l'hypothèse d'une liberté nouménale.

Si le monde n'est qu'apparence, si derrière le

réseau léger et flottant des catégories, des intuitions sensibles, des désirs et des émotions, n'existe aucune réalité plus profonde; s'il n'y a que des phénomènes, on ne peut en aucune manière échapper à la nécessité de remonter, à l'infini le cours des faits : tout phénomène vient d'un autre phénomène, qui vient d'un autre phénomène et ainsi de suite, sans qu'on rencontre jamais de premier anneau. Mais ne peut-on pas se faire une autre idée des choses ? La nature, il est vrai, nous présente un premier plan qui nous regarde, que nous regardons et qui forme la scène immense du monde.

Mais il se peut qu'il y ait un second plan à la réalité ; il se peut que derrière la trame des représentations se cache un principe plus subsistant et plus réel, qui les produise du dehors, qui ne soit point non plus soumis à l'action de causes antérieures : il se peut que le monde des phénomènes ne soit que l'effet multiple d'une cause cachée, d'un pnncipe intelligible, d'un monde en soi.

Or qu'est-ce qu'une chose qui n'est point engagée dans la chaîne des liaisons empiriques, qui produit des effets dans le domaine de l'expérience, mais qui ne subit elle-même l'action d'aucun antécédent ? une faculté qui commence par elle-même des états, qui pose des commencements absolus : la liberté.

. L'examen de l'origine du monde nous conduit à l'idée de la liberté, et cette hypothèse est d'autant plus légitime qu'elle repose sur une loi naturelle de notre entendement. Toute volition nous apparaît comme une volonté, toute pensée nous révèle un penseur, tout désir quelqu'un qui désire. De même, aux yeux de notre intelligence, l'étendue n'est, rien en dehors des objets étendus, le mouvement n'est rien en dehors des choses en mouvement: tout phénomène se fonde sur une réalité plus résistante qui le produit, sur une substance, sur un noumène.

Toutefois, nous n'avons jusqu'ici que l'idée de la liberté. Cette liberté que nous concevons, à laquelle nous avons recours pour mettre notre entendement d'accord avec lui-même, cette liberté de nécessité logique a-t-elle sa réalité objective? existe-t-elle ? Voilà ce que nous ignorons encore, et voilà ce que Ja raison spéculative ne nous révèle en aucune manière. D'une part, en effet, nous n'avons pas l'intuition intellectuelle de la liberté nouménale dont il s'agit; nous ne l'atteignons que par nos concepts : nous nous fondons, pour l'affirmer, sur la relation du monde et de la substance, sur une catégorie de notre entendement. Mais qui nous garantira au juste que les catégo-

ries de notre entendement ont une valeur universelle, qu'elles s'appliquent à tous les temps, à tous les lieux ? qui nous dira si tout mode suppose une substance? Les catégories de notre entendement ne sont-elles pas des lois municipales ?

La raison spéculative ne démontre pas l'existence de la liberté : elle n'en démontre que la possibilité ; encore cette possibilité est-elle toute négative. En effet, qui pourra faire de l'idée de liberté une analyse assez profonde, pour affirmer qu'elle n'implique pas contradiction ? Qu'y a-t-il de plus mystérieux pour nous qu'un principe qui n'a pas d'antécédent, dont le propre est de trouver en luimême la cause de ses déterminations ?

La raison spéculative ne va pas jusqu'à démontrer l'existence de la liberté. D'une part, elle se rend compte qu'une telle faculté ne peut prendre pied dans le domaine des faits ; et de l'autre, elle est impuissante à justifier l'hypothèse d'une liberté qui dépasse la frontière des faits, d'une liberté en soi, d'une liberté nouménale : Ses concepts ne portent ni si haut ni si loin. Mais la raison pratique vient au secours de la raison spéculative et démontre ce que celle-ci ne fait qu'entrevoir. La vue de la raison

spéculative sur le monde de la liberté se change en preuve dans la raison pratique, et voici par quel artifice.

Nous connaissons la loi morale ; et cette connaissance n'est point déductive : il n'y a peut-être jamais eu de véritable vertu, Texpérience n'a peutêtre jamais fourni le spectacle d'une action morale, La connaissance que nous avons de la loi morale est intuitive : la loi morale est un fait. Mais ce fait ne s'adresse pas seulement à la raison pratique ; ce n'est pas seulement un objet d'intuition. La loi morale est un principe essentiellement actif : elle nous sollicite à l'action, elle éveille et dirige en nous-mêmes une faculté distincte à la fois dé la sensibilité et de la conscience rationnelle, qui s'appelle la volonté. Ainsi, nous prenons conscience de notre volonté en même temps que de la loi morale. Ces deux choses ne font qu'un ; elles constituent un seul et même fait, « ce sont deux faces d'une seule et même réalité ». Mais qu'est-ce que cette volonté dont nous prenons conscience en même temps que de la loi morale ? qu'est-ce que cette puissance d'action qui est aux ordres du devoir? La liberté *.

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