‹ La libertéChapitre 82 sur 106 · Cfit. R.prat., traduct. de M. Picavet, p · texte numérisé non relu

Cfit. R.prat., traduct. de M. Picavet, p

En effet, ïious avons vu qu'il n'y a rien d'empirique dans la loi morale : elle n'enferme point de matière ; c'est une forme l^islative universelle, i^ous avons aussi remarqué que les mobiles de la loi morale n'enveloppent aucune donnée sensible, qu'ils sont totalement dégagés de l'expérience, qu'ils .se réduisent à ce sentiment d'ordre intellectuel, qui s'appelle le respect. La loi morales, le mobile de la loi morale se trouvent donc ^n dehors de la nature sensible; ils forment un ordre à part, une sorte de monde intelligible, qui échappe à l'enchaînement des faits, qui n'est plus soumis à la loi de la causalité. Mais c'est là, c'est dans ce monde que se meut la volonté : c'est à la loi morale toute seule et à son unique mobile, le respect, qu'elle a affaire; elle est donc indépendante, au mênde titre, de la loi qui régit les phénomènes. <i Or une telle indépendance s'appelle liberté dans le sens rigoureux, c'est-à-dire dans le sens transcendantal ; car, n'étant point déterminée par les faits, il reste qu'une telle volonté se détermine par elle-même, qu'elle commence ses événements, qu'elle pose des commencements absolus : ce qui est le propre de la liberté.

L'analyse de la loi morale nous conduit de la conscience rationnelle à la volonté, de la volonté à

la liberté ; et Texpérience vient confirmer cet ordre de nos concepts. <i Supposons que quelqu'un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu*il lui est tout à fait impossible d'y résister, quand se présentent l'objet aimé et l'occasion: si devant la maison où il rencontre cette occasion une potence était dressée pour l'y attacher aussitôt qu'il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu'il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince lui ordonnerait en le menaçant d'une mort immédiate de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu'il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu'il puisse être. Il n'osera peut-être affirmer qu'il le ferait ou qu'il ne le ferait pas. Mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu'il peut faire une chose, parce qu'il a. conscience qu'il doit la faire, et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui sans la loi morale lui serait restée inconnue». Mais, qu'on le remarque bien, ce n'est pas par la conscience, c'est par l'analyse instinctive d'un concept qu'on trouve en

soi la liberté. La liberté est partie essentielle de la loi moralej comme là propriété qu'enveloppe

un triangle d'avoir la somme de ses angles égale à deux droits est partie essentielle de ce triangle. On ne se sent pas vouloir, on ne se sent pas agir librement; on se conçoit comme tel dans le développement d'un fait supra-sensiWe.

Telle est la preuve de la liberté morale. Ce n'est pas l'expérience qui la fournit, bien que la liberté produise des effets dans le domaine de l'expérience. La liberté est en dehors de toute donnée sensible : elle fait partie d'un monde intelligible, dont le centre est la loi morale, et c'est dans la loi morale qu'on la découvre.

Est-ce à dire que nous ayons l'intuition de la liberté ? nullement. Car comment pourrions-nous avoir une telle intuition ? La liberté ne passe dans le monde sensible que par ses effets, elle ne franchit la frontière de l'expérience que par ses décisions et les actes qui s'ensuivent. Prise en elle-même, la liberté reste dans le sanctuaire nouménal. Or notre pensée ne va pas jusque-là.

Nous n'avons pas d'intuitions intellectuelles ; notre entendement, comme notre sensibilité, s'arrête au seuil de la réalité en soi : il n'est que l'unité synthétique des catégories, et les catégories sont des faits, l'unité qui les lie est un autre fait. Nous ne pouvons atteindre la liberté ni par no-

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tre sens intime ni par notre entendement; car l'un et l'autre sont enfermés dans le champ de Texpérience. Nous n'avons aucune intuition de la liberté ; mais nous en avons un concept, et ce concept suffit pour que nous puissions en affirmer l'existence. Le Verrier remarque une région du ciel où les lois de l'attraction subissent une dérogation. Il suppose l'existence d'une planète inconnue comme cause de ces perturbations, il calcule d'avance la distance, te poids et le volume de cette planète et il ne se trompe pas. L'expérience lui donne raison, il découvre Neptune. De même, nous concluons et à bon droit qu'il existe quelque part une faculté libre de l'existence même de la loi morale, parce que cette loi qui est un fait ne s'explique qu'à cette condition. S'il nous était donné d'avoir une lunette intellectuelle assez forte, nous découvririons aussi la liberté au fond du ciel de l'âme.

La raison pratique démontre l'existence de la liberté. Mais, cette question capitale résolue, tout n'est pas dit, et nous nous trouvons en présence d'une difficulté nouvelle. Comment concilier la liberté avec la nécessité causale qui régit les phéno-

mènes? Le problème est des plus épineux, et voici la solution que lui donne Kant.

Si la liberté appartenait au monde des phénomènes, la question serait insoluble ; car il n'y a de place que pour la nécessité dans leur enchaînement mutuel. Le passé ne dépend pas de nous, il n!est nullement en notre pouvoir de changer les faits qui ont précédé notre détermination elle-même ; or c'est de ces faits précisément que dépend cette détermination : elle a sa cause dans le pa^é et se trouve avec elle dans une liaison nécessaire. Aussi, les philosophes qui pensent trouver la liberlé dans l'expérience, qui s'imaginent que la liberté fait elle-même son apparition dans le temps et que nous la saisissons dans ses actes, sont-ils les pires adversaires de ce pouvoir mystérieux. Non seulement ils en nient l'existence, mais ils en rendent le concept totalement impossible. D'après leur système, la liberté ne peut être qu'un vain mot.

Mais, si Ton transporte la liberté de l'ordre des phénomènes dans celui des noumènes, si l'on vient â la séparer de l'expérience, si l'on en fait une chose en soi, tout change de face : on a par là même considérablement avancé la question. Dès lors en effet le problème se pose sous cette forme : «Quand je dis d'un homine qui commet un vol,

que cette action est, d'après la loi naturelle de la causalité, un résultat nécessaire des principes déterminants du temps qui a précédé, c'est qu'il était donc, impossible qu'elle n'eût pas lieu. Comment donc puis-je, en jugeant d'après la loi morale, faire ici un changement et supposer que l'action aurait pu cependjant être omise, parce que la loi jiit qu'elle aurait dû l'être? c'est-à-dire comment peut-on appeler tout à fait libre un homme au moment même et relativement à la même action auxquels il est soumis à une nécessité naturelle inévitable»*? En tant que doué, d'une existence , phénoménale, cet homme a conscience d'être soumis à la loi de la nécessité naturelle ; mais, d'un autre côté, il a conscience de lui-même comme d'une chose en soi, et se regarde à ce titre comme indépendant de toute contrainte empirique, dégagé des entraves de , l'expérience, maître par là même de ses décisions ; pour ce motif, bien que son action soit déterminée dans le passé, il peut 4ire avec raison qu'il aurait pu ne pas la faire. Si l'on voulait parler ici la langue de Jansénius, on dirait qiie le voleur dont il s'agit a l'infortune de recevoir la grâce suffisante, cette grâce qui mène aux enfers.

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