CHAPITRE II
FORMES DU MOUVEMENT NEO-CRlTiCISTE.
Comme Kant, M. Secrétan part de la loi morale pour établir la liberté. Mais il a sa manière d'entendre cette méthode et aboutit à des conclusions assez différentes. Kant a emprisonné la liberté dans le noumène ; M. Secrétan Ten vient tirer et, sans lui enlever sa réalité métaphysique, la ramène dans le monde de l'expérience. Il en fait à la fois le fond de l'être et un principe empirique d'action. La liberté, dans son système, est partout, domine tout. On la peut comparer à ce dieu des Orphiques, qui est à la fois le commencement, te milieu et le terme de l'univers. En chacun de nous, comme au sein de la substance infinie, elle travaille s^ns relâche à la réalisation de l'ordre absolu, dont le degré suprême est le bien moral. Mais c'est là une vue qu'il faut développer pour en faire comprendre et l'élévation et la portée.
La pensée de M. Secrétan, qui n'a guère varié à travers sa longue et glorieuse carrière, se ramène
tout entière à la proposition suivante : il faut croire à la liberté ; car, d'une part, le devoir la réclame et à titre d'agent temporel. D'autre part^ elle n'a rien de contraire à la science ; bien plus, elle en fournit vraisemblablement l'explication dernière : l'être est liberté. Par conséquent, liberté et devoir, liberté et science : telles sont les deux questions qu'il faut mettre en lumière, si l'on veut cortnaître la théorie de l'éminent philosophe. Commençons par la première.
Il faut l'avouer, pense M. Secrétan, la conscience de nos actes volontaires ne suffît pas à établir la liberté : « En elle-même la croyance instinctive à la liberté ne prouve rien de plus que la perception qui nous fait voir le soleil marchant dans les cieux, ou plutôt elle prouve moins, car l'immobilité du soleil relativement à la terre n'est pas non plus une vérité prouvée, au sens rigoureux du mot prouvée, et nous voyons toujours le mouvement du soleil ; tandis qu'indépendamment des systèmes et des opinions qui en découlent, nous ne nous sentons pas toujours, nous ne nous croyons pas tous également libres ; et qui sait s'il n'y a pas des gens qui n'ont jamais cru l'être » * ? Mais si la
4. La civilisation et la croyance, U« part. , c. i, ii ; — Pf^incipe fie la morale 1 1883.
conscience ne légitime pas notre croyance à la liberté, il 6n va tout autrement de la loi morale ; en effet, de quelque côté qu'on examine cette loi, qui sert d*idéal à notre conduite, nous constatons toujours qu'elle implique la liberté.
D'abord, la croyance au devoir s'étend à toutes les latitudes et à tous les temps. Les peuples les plus avilis en conservent encore quelque trace, et, si haut qu'on remonte à travers le cours des siècles, on ne la trouve jamais absente. La croyance au devoir est un fait universel ; et ce fait, les explications évolutionnistes n'ont pas réussi à l'obscurcir. En premier lieu, la méthode que les partisans de révolution ont employée à cette triste tentative, n'a rien de scientifique : c'est une méthode à rebours. Elle consiste tout entière à expliquer le devoir par des états infimes de la conscience humaine, où le devoir n'a pas encore fait «on éclosion. Autant vaudrait chercher dans le pollen d'une fleur la disposition future et la couleur de ses pétaies. En outre, la question d'origine a beaiucoup moins d'importance qu'on ne le croit. Que nous importe au fond que nous descendions des singes par l'intermédiaire de races anthropoïdes ou que nous soyons les fils pervertis d'un Adam ? Le problème de notre nature demeure toujours le même,
nous restons ce que nous sommes ; or nous sommes des êtres supérieurs que Téternelle raison a un jour éclairés de sa divine lumière et qu'elle a par là même assujettis au devoir. Au moment où Thomme s'est éveillé à la vie de l'entendement, tout a changé pour lui ; il a passé subitement à un ordre plus élevé, .la loi morale est devenue sa loi. De quelque manière qu'il se soit produit, le sentiment de l'obligation n'en est pas moi^s partout où se trouve encore une étincelle de raison ; la croyance au devoir est « un trait caractéristique de l'humanité». Par là même, c'est le fait central, le fait dont il faut partir : il ne se peut pas qu'un sentiment qui tient à l'essence de l'esprit humain soit totalement illusoire; il a quelque part son fondement, il est du moins irrationnel de le mettre en doute ^ .
L'homme croit au devoir, par le fait même qu'il est homme. De plus, il sent d'une manière plus ou moins forte que le devoir n'est pas une forme vide, comme l'a cru Kant. Il comprend que le devoir enveloppe un objet, qu'il y a un bien moral,
1. La civilisation et la croyance, ibid. ; — Principe de la mo-. raie : « . . . il est certain qu^un idéal moral flotte devant l'esprit de l'homme, bien qu'il varie singulièrement de peuple à peuple et même d'individu à individu » ( recherche du principe, ii ).
et ce bien lui parait avoir une valeur souveraine. a Chacun sent, chacun sait, en dehors de tous les systèmes, que la seule chose essentielle est d'être honnête homme et chacun seftt que cette certitude est supérieure à tous les systèmes. La valeur réelle d'un homme est sa valeur morale.. Supposer qu'il y a quelque chose de préférable à la probité, c'est supposer qu'il y a quelque chose qui peut dispenser de la probité. Nul ne l'admettra sérieusement qu'un être très corrompu, si toutefois le sérieux est compatible avec la corruption... L'intérêt moral est donc le premier » * . Jouir et savoir ne sont que des biens secondaires ; agir moralement, voilà ce qui fait le prix de l'existence.
D'ailleurs, qu'on laisse de côté cette considération relative a l'excellence du bien moral, il reste encore une question sur laquelle il ne peut y avoir désaccord : c'est que le devoir est une nécessité pratique de la vie humaine. Est-ce que chacun ne constate pasjavec épouvante que la criminalité va toujours croissant, que la précocité du mal augmente sans trêve ? Est-ce qu'on ne remarque pas à chaque instant que le sens éxi bien s'affaiblit
1. La civilisation et la croyance, Ille p., c. i, m ~ Principe de la morale, infér. physiques, iy.
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de plus en plus, que la vertu voile en quelque sorte sa face, que la civilisatim tout entière se meurt d'une anémie morale ? Of où sont les causes de ce déclin universel, de jcwr en jour plus sensible ? sans nul doute, ce8 causes sont multiples. Mais la première de twites, la plus agissante et la plus profonde, c'est sans contredit la diminution de la croyance au devoir. A force de parler de mécanisme, à force de prêcher l'universelle nécessité, on a fini par faire penser aux hommes que l'obligation morale n'est qu'un mot, et que par conséquent il n'y a plus qu'à laisser faire en soi comme autour de soi. Le sentiment du devoir a perdu de son intensité, et voilà pourquoi tout le reste va à la dérive ; voilà pourquoi la criminalité monte avec le suicide et la folie, voilà pourquoi la patrie se dévore et rhonneur disparaît * . Les partisans du déterminisme se récrient, il est vrai, contre un tel argument ; ils essaient de creuser un fossé infranchis- ^able entre la négation théorique du devoir et la conduite. Mais la logique est plus forte que les artifices. Quelle raison celui qui ne croit plus à l'obligation morale, pourrait-il avoir de préférer une illusion de sa conscience à ce qu'il croit être