‹ La libertéChapitre 89 sur 106 · Évolution et liberté^ revue phil., août · texte numérisé non relu

Évolution et liberté^ revue phil., août

Outre la méthode de la science, il faut, il est vrai, considérer ses résultats généraux, et parmi ses résultats il en est un qui semble viser la liberté, c'est la conservation de l'énergie.

Mais l'universalité de cette loi n'est pas encore démontrée. On ne sait pas si elle s'applique aux phénomènes psychiques ; est-on même bien sûr qu'elle s'étende à tous les phénomènes matériels "^ ? Qu'on admette d'ailleurs l'hypothèse la plus favorable à la cause déterministe, qu'on fasse de la conservation de la force une loi qui n'a d'exception nulle part, on n'en est pas mieux fondé à conclure contre le libre arbitre ; car le libre arbitre fait partie de la somme des énergies cosmiques. Sans nul doute, si l'on commence par écarter la liberté, puis qu'on fasse le total des forces de la nature, la liberté n'a plus de place nulle part ; c'est une force de surcroît, dont la présence est irrationnelle. Ms^is il y a là un artifice qui ne peut tromper personne ; l'ostracisme n'a rien à voir avec la science.

On n'a donc pas le droit de nier la liberté au nom des lois de la science. On peut aller plus loin : il est permis de se demander si ces lois elles-mêmes,

1. La civil, et lacroy., II« p.,c. i, m ; — Principe delà morale, infér. phys., v.

qui semblent devoir changer jusqu'aux fondements de la morale, ont bien la nécessité qu'on leur prête. Ce n'est pas l'expérience qui a prouvé l'universelle nécessité des lois de la nature; car, si. loin qu'on l'ait portée, son domaine n'est encore qu'un îlot dans l'océan sans rivage des phénomènes pâtf^. ses, présents et futurs. De plus, supposez qtt^M connaisse tous les faits et toutes leurs liaiMfis, il faudrait encore montrer a que ce qui s'e^ passé n'aurait pu se passer autrement » ; or à tifle besogne, l'expérience ne suffit pas ; car elle fié donne que des agglutinations physiques ; le0 dérivations logiques lui font défaut. Pour trouve^ là nécessité, il faut s'élever de l'expérience à l^ftltendement ; c'est dans l'entendement que gît W germe de toute nécessité. Mais alors il n'y a da nécessaire dans la nature que ce que nous y jgarttons, il n'y a de nécessaire que notre manière de concevoir.

Il suflît donc de se rendre compte de la vraie signification de la science, pour remarquer que le conflit, dont on fait tant de bruit, n'existe pas et ne peut exister. La science serait-elle nécessaire, qu'on n'en devrait rien inférer relativement à la liberté ; mais elle ne l'est pas ; ou, ce qui revient au même, elle ne l'est que parce que nous y mettons de notre pensée. Sans doute, la sciehce aurait

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quelque avantage à ce que tout fût nécessaire; dans un tel ordre de choses, elle marcherait plus sûrement et plus vite. Mais, s'il n'en est rien, il en faut prendre son parti, ^t si' la morale gagne quelque chose à l'état actuel, il faut s'en réjouir ; car, pour nous, la question suprême, c'est la question morale.

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Non seulement la science ne contredit pas la liberté ; mais encore elle y trouve sa meilleure explication.

Le phénomène n'est pas toute la réalité ; il n'en forme que le premier plan. Le phénomène a n'existe que pour nous » ; «le phénomène n'est pas ». Il y a quelque chose qui ne dépend pas de notre pensée, qui ne tient à aucune apparence, qui n'a pas d'antécédent ; il y a quelque chose qui existe en soi : il y a quelque chose qui est ^ . De plus, ce quelque chose de plus profond et de plus riche que le phénomène, qui sert de support à tout ce qui naît et périt et se supporte soi-même, ce quelque chose est un. On ne peut, il est vrai, en fournir

1. Philosophie dé la liberté^ 1849, Lee. XV ; — Principe de la morale^ infer. Met. , I.

une démonslration objective. Notre entendement ne porte pas si loin ; nous ne connaissons les choses qu'à travers les concepts. Mais c'est une exigence de la pensée : nous cherchons naturellement l'unité ; l'unité, c'est le but de tout effort scientifique, c'est l'idéal vers lequel tend notre raison de son propre élan. « Or l'unité de la connaissance et l'unité de l'être sont une seule et même thèse ». il faut accepter le panthéisme, comme l'ont plus ou moins formellement accepté toutes les grandes écoles, même la scolastique : le panthéisme est la prémisse dont il faut partir.

L'être est un ^ ; mais aussi, comme nous l'avons vu, il est en soi, et c'est par là que nous approchons du but, c'est de là que « nous voyons blanchir l'aurore ». Si l'être est en soi, il est aussi par soi, puisqu'il n'y a pas d'autre réalité, à laquelle il soit inhérent. Mais dire que l'être est par soi, c'est dire qu'il est à lui-même sa propre cause ; c'est dire qu'il « se fait ce qu'il est » ; c'est affirmer qu'en se faisant ce qu'il est, il produit en lui-même un commencement absolu. Le nom de l'être, c'est es-

1. Sur ce point, M. Secrétan parait moins affirmatif dansso^t Principe de la morale que dans sa Philosophie de la liberté (infer. phys. , V ) .

prit, volonté indépendante, liberté ^ • L'être se définit ;« Je suis celui qui veux ».

L'idée d'être conduit par Tidée de substance à la liberté ; elle aboutit au même terme par une autre voie qui est l'idée d'infinie perfection. « Nous tournons, dit M. Secrétan, la prémisse du raisonnement (ontologique) au profit de la liberté et nous disons : l'idée de Dieu est celle de l'être parfait. Mais un être parfait de sa nature le serait moins que celui qui se donnerait librement la perfection. L'idée d'un être parfait de sa nature est donc une idée abstraite et contradictoire. L'être parfait de sa nature serait encore imparfait ; l'être parfait est celui qui se donne lui-même la liberté qu'il possède,, c'est-à-dire l'être absolument libre ». Qu'on allègue contre un tel raisonnement l'obscurité qui l'enveloppe; cette obscurité n'en diminue pas la force, elle témoigne plutôt en sa faveur. L'Infini ne serait plus l'Infini, si nous venions à le comprendre

L'être n'est point parfait, s'il ne se donne la liberté ; il l'est encore moins, s'il ne Ja possède de

1. « Causalité, liberté, substance, idée, autant de noms, autant de doigts indicateurs qui marquent le même point à l'horizon, Taffirmation nécessaire, inévitable de Tétre existant par lui-même, de rËternel, de la Vérité » ( Pnncipe de la morale^ infer. phys. ).

quelque manière en son infinie nature. Car qui dit perfection, dit souveraine réalité ; or la soTuveraine réalité, ce n'est ni la passivité, ni Tactivité, ni la spontanéité ; c'est l'absolue liberté ^ .

Par conséquent Dieu est l'absolue liberté; il dispose du monde logique comme il l'entend, a La liberté absolue est le principe de la raison » . C'est une nécessité pour nous de penser ce que nous pensons, parce que nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Ce n'est point une nécessité pour Dieu de penser ce qu'il pense, parce qu'il s'est fait comme il l'a voulu et que la vérité est partie constitutive de son essence. Tout est possible à Dieu, même les contraires. Ce n'est pas, il est vrai, que le beau puisse être le laid ; mais Je beau et le laid peuvent coexister dans une même chose. La vérité est créée ; le temps et l'espace le sont aussi : ils a n'existent pas indépendamment de Dieu » ; ils sont parce que Dieu les veut, tels qu'il les veut, autant qu'il les veut : il en dispose absolument. a II les produit et les mesure, mais il n'est point limité par eux » ^.

Si Dieu est libre à l'égard de la vérité, du temps et de l'espace, il l'est à plus forte raison

2. Ibid.f Leçon xvii; — Principe de la morale^ infér. phys., v.

dans ses rapports avec le monde. Dieu ne crée ni par besoin, puisque l'infini n'en peut avoir; ni par devoir, puisqu'il fait le devoir : c'est l'œuvre de sa liberté. Dieu crée sans retour sur lui-même^ en vue de la création uniquement. La bienveillance, la grâce, la charité, l'amour : voilà le mot de l'énigme du monde ; voilà le principe du drame universel ^.

Pour créer. Dieu sépare de lui quelque chose de lui-même : il l'en sépare, c'est-à-dire qu'il l'anéantit, le réduisant au non-être, à la puissance. Dans ce non-être il fait éclore un germe de liberté, par lequel la créature peut d'elle-même revenir à sa source, se rapprocher sans cesse de l'idéal infini dont elle est tombée ; et voilà le secret de la marche ascendante des êtres vers le meilleur, voilà le secret du progrès universel. « L'évolution n'est autre chose que l'effort de la liberté pour apparaître » 2. L'homme coopère avec Dieu à l'achèvement de la création qui s'est faite sans lui ; et c'est la plus noble partie de sa destinée.

La liberté est donc la reine du monde : elle fait le fond de l'être ; tout en sort, et tout y retourne à travers un cycle immense qui est son œuvre.

i. Ibiiî.yLeç. XVIII.

â. Evolution et liberté^ art. déjà cité.

Il n'y a de nécessaire que notre manière de comprendre ses manifestations. Encore cette nécessité a-t-elle quelque chose de conditionnel ; la liberté eût pu faire qu'il en allât d'autre manière.

(lue nous sommes loin du déterminisme ! Et comme les mailles de la réalité se sont élargies ! il faut admirer ce puissant effort : il groupe dans une vaste synthèse ce qu'on trouve de meilleur dans Descartes, Spinoza, Kant et Schelling ; de plus, il nous vient d'une âme qui, on le sent bien à chaque instant, est toute faite d'idéal, de respect et d'amour. Nous nous permettrons néanmoins d'exprimer les regrets que nous laisse la philosophie de M. Secrétan. Son panthéisme n'est pas prouvé : il n'est pas prouvé que l'être soit un, que ce qui est en soi soit aussi par soi, que ce qui est par soi produise son propre être. On pourrait même montrer sans trop de peine que ce dernier point enveloppe une contradiction manifeste. De plus, M. Secrétan a fait une part trop large à la liberté. Laissons aux savants leur nécessité, puisqu'elle n'est constatée que dans l'ordre de leurs recherches, c'està-dire dans le monde physique; l'âme nous suffit comme sanctuaire de la liberté. Enfin, tout en prenant l'offensive à l'égard de la science, M. Secrétan nous semble avoir fait une concession bien dange-

reuse. Il est imprudent de laisser croire que la liberté qui est essentiellement consciente n'a pas conscience d'elle-même. Pourquoi baisser pavillon sur une telle question ? Pourquoi céder à une mode qu'ont accréditée les déterministes et qui n'a de fondement que dans leurs préjugés? Il faut rétablir le témoignage de la conscience, et nous nous étonnons de voir l'éminent moraliste abandonner cette position dont il a d'ailleurs signalé l'importance dans une page aussi forte qu'émue, a Lorqu'en face d'un choix à faire entre deux partis, dit-il, nos intérêt?, nos instincts, nos affections poussent du même côté ; alors la liberté sort du voile et paraît dans sa nudité sévère. Nous la voyons triomphante, lorsque pour la suivre, nous marchons sur nos plus chers trésors ; nous y croyons encore, lorsque préférant obéir à nous-mêmes, nous faisons à regret ce que la voix intérieure nous dit être mal. Il nous serait fort agréable de nous persuader que nous ne pouvons agir autrement que nous n'avons fait, mais nous nous en trouvons incapables » *. Voilà un fait auquel les objections ne peuvent rien ; il eût été meilleur de s'y tenir.

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