‹ La libertéChapitre 94 sur 106 · Essai, intr. xxxviii ; — Crit. phil, 21 Août · texte numérisé non relu

Essai, intr. xxxviii ; — Crit. phil, 21 Août

bras? Je vois, d'une part, la représentation du: mouvement à faire ; de l'autre^ le mouvement luimême : je ne perçois avec clarté que les deux ex- . trémités d'un processus complexe, les intermédiaires m'échappent. Du moins n'en ai-je qu'une aperception confuse qui veut un contrôle ; et ce contrôle, quand il se fait, infirme ce qu'il faudrait affermir. L'observation extérieure nous révèle en effet que l'idée tend de sa nature à se réaliser ; elle nous révèle aussi que le sentiment de l'effort n'est pas efférentj comme on l'avait cru, mais bien a-fférent ; qu'il ne vient point du dedans, mais du de-, hors ; qu'il n'est pas produit, mais subi. C'esit ce qu'ont démontré les ingénieuses expériences de VV. James i.

La conscience ne donne pas la réalité du libre arbitre ; et le raisonnement ne peut davantage nous la fournir. Trouver par voie de déduction l'existence du libre arbitre, ce serait trouver cette existence nécessairement incluse dans des principes nécessaires. Mais une telle démonstration n'a pas de sens. Car il n'y a pas de liberté, à proprement par-. 1er; il n'y a que des phénomènes libres, et le propre de ces phénomènes, c'est de n'ayoir pas d'an-

1. 2< Essai, 1. 1, XI ; — Crit, phiL, 23 Septembre 1880 et suiv.

lécédent qui les détermine, c'est de pouvoir également être et n'être pas. Les phénomènes libres sont essentiellement indépendants ; et, par là même, ils ne peuvent dériver d'un principe. Démontrer la liberté par syllogiame, ce serait la nier du même coup. Et voilà une façon de raisonner qu i jaillit du cœur même du système. Mais le malheur veut que, même à ce point de vue, on puisse en contester la valeur. Au sens de M. Renouvier, le phénomène libre ne vient pas du néant : il jaillit de la représentation ; c'est là qu'il a son germe . Par là même, qui pénétrerait le mystère de la représentation, pourrait en déduire la liberté dont il procède. Toutefois, une chose reste acquise, c'est que le phénoménisme n'est point nécessairement, comme on l'a dit, une théorie de la nécessité . Par le fait même qu'il consiste à séparer le mode de la substance, il tend vers l'indétermination, vers la liberté.

Il n'y a ni preuves à posteriori ni preuves à priori de l'existence de la liberté ; et cela tient, comme on vient de le voir, à la nature même de la question. Mais on peut en donner une raison générale et plus profonde, qui touche en quelque sorte au cœur du problème de la connaissance. Comme Pyrrhon l'a bien vu et le premier, il n'y a

de certain que les phénomènes. « En dehors du phénomène mental comme tel, que nul n'a nié ni pu nier sans l'affirmer au même moment, la certitude est relative à la conscience qui la pose », et ne vaut que pour elle-même ^. D'abord, « les systèmes, par le fait seul de leur extension sans bornes, de leurs retours et de leurs luttes interminables, prouvent pratiquement qu'il n'existe pour la certitude ni une fonction intellectuelle, évidente à la manière d'un phénomène, inniable comme une sensation actuelle, ni une affection universelle et nécessaire, une passion commune irrésistible » 2. De plus, nous avons une raison toute psychologique de croire à notre impuissance d'atteindre avec certitude l'absolue vérité. Tous nos jugements sont des synthèses d'idées; ces synthèses, c'est nous qui les faisons. Or à cette œuvre nous n'employons pas seulement notre intelligence, mais encore nos tendances innées, nos passions, nos préjugés : à cette œuvre notre volonté est nécessaire. C'est elle qui affirme et nie, c'est elle qui prononce. Il y a quelque chose de moral dans tout jugement et par là même quelque chance d'erreur 3 •

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