Essai, intrad., B ; — 2© Essai, 2« p., xix
Le phénomène, voilà Tunique asile de la certitude. Mais en dehors du phénomène, il y a place pour tout un ordre de légitimes croyances, qui vont se dégradant de plus en plus depuis la certitude absolue jusqu'aux purs possibles. C'est parmi ces croyances, et à l'un des rangs les plus élevés, qu'il faut placer la liberté. Car, si ron ne peut fournir de preuves évidentes de son existence, il y a des raisons qui doivent nous incliner à l'admettre. Qu'on nie la liberté, et la loi morale n'a plus de sens. On ne dit pas à quelqu'un : « marche», quand il a les fers aux pieds. Le «tu dois» suppose le «tu peux»; on aura beau ergoter, on ne sortira jamais de là. Qu'on nie la liberté, et il n'y a plus de bien moral. Sans doute, la nature ne sera point changée par là même, les êtres formeront toujours une certaine hiérarchie de perfections: l'homme continuera, comme auparavant, à l'emporter en excellence, sur l'animal, l'animal sur la plante, la plante sur le caillou du chemin; il y aura encore un bien naturel ; mais le bien moral aura disparu. Le bien moral, en efl'et, n'est pas chose absolue : il est essentiellement relatif à l'activité ; c'est un idéal qui se dresse devaht nous comme un appel en haut. Mais. à quoi bon cet éternel
Sursum Corda^ ' si Texercice et rorienlation de mes puissances ne dépendent pas de moi? A quoi bon, si je n'y puis rien? Qu'on nie la liberté, et la responsabilité n'est pliis qu'une chimère; on ne s'en prend à personne de ce qui est l'effet de la nécessité. Qu'on nie la liberté, et le mérite et le démérite disparaissent du même coup. Qu'on nie la liberté, et le monde retourne en arrière : dès lors il n'y a plus de logique que le laisser faire, et le laisser faire, c'est le triomphe de la passion, la vie de l'instinct. Avec la liberté, la morale tout entière s'écroule et sans espoir de restauration.
Mais le devoir, le bien moral, les sentiments qui s'y rattachent, c'est ce qu'il y a de plus clair au dedans de nous-mêmes. La loi morale brille dans nos âmes, comme le firmament sur nos têtes. La loi morale est certaine. Par là même, il faut croire à la liberté sans laquelle on ne la conçoit plus* .
La liberté est donc un corollaire immédiat de la loi morale. En outre, il n'y a rien de contradictoire, soit dans son concept, soit dans la puissance
1.2» Essai', t. r. m ; — 3^ Essaie introd., xxxvii ; t. ii, 313.
:)l>4 LA LIBERTÉ
qu'on lui attribue de modifier de son chef le cours des événements.
Prise en elle-même, la liberté est mystérieuse comme tant d'autres choses ; mais elle ne répug^ne pas à la raison, elle n'enveloppe pas de conflit logique. On veut faire de la nécessité la loi universelle de la réalité : on prétend qu'il n'existe dans le inonde que des antécédents et des conséquents «jui s'appellent les uns les autres avec la rigueur des vérités mathématiques. Mais il n'y a là qu'un postulat, le postulat sans cesse renouvelé du panthéisme spinoziste. Qu'on dise enfin pourquoi la chaîne des phénomènes ne peut être rompue, qu'on montre ce qu'il y a d'inintelligible dans une représentation consciente qui se modifie elle-mênae, dans un fait d'automotivité ; et, si Tonne réussit pas à le montrer, qu'on avoue en toute franchise que dans la théorie de la liberté, aussi bien que dans celle de la nécessité, ce n'est pas en face du contradictoire, mais de l'inconnaissable que notre esprit s'arrête. Sans nul doute, les déterministes ont beau jeu, tant qu'il s'agit de la Hberté d'indifférence ; mais le vif de la question n'est pas là. Il faut démontrer qu'il y a répugnance logique à ce qu'une fin donnée se puisse modifier elle-même, soit capable de choisir ses moyens de réalisation.
Or cette démonstration, personne ne Ta faite; et l'on n'en voit pas la possibilité .
Non seulement la liberté n'implique pas contradiction, mais encore l'expérience nous fournit des indices incessants de sa réalité. D'abord, tout phénomène, quelle que soit sa nature, enveloppe quelque chose qui n'était pas auparavant, une réalité de plus. « A chaque pas d'un progrès dans l'être, quelque chose devient, quelque chose commence » : le propre du mouvement est d'impliquer du nquveau. Ce n'est pas tput ; à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres^ en allant de la matière brute à la personnalité, on voit que les antécédents jouent un rôle de plus en plus effacé : de telle sorte qu'on a des raisons de penser qu'au sommet de l'univers la spontanéité se dégage de toute entrave et s'épanouit en liberté. C'est d'ailleurs une induction que la conscience elle-même vient confirmer \ car, bien que son témoignage n'ait pas une valeur absolue, il n'en a pas moins sa signification. N'est-il pas étonnant qu'on ne puisse, quoi qu'on fasse, déraciner la croyance à la liberté ? Cette croyance est si tenace, que ceux-là mêmes qui s'acharnent
1. 2« E«sa/, 4. Il, XIII ; — Crit. phil., 43 Janvier 1883, 14 Juin,
PIAT. — UBERTÉ HIST. — 20.
rWï LA LIBERTÉ
à l'extirper des âmes, ne peuvent s'en délivrer pour leur propre compte : les déterministes font et pensent comme les libertistes. Quand on a démontré une bonne fois à une personne intelligente que le soleil est immobile au centre de notre système planétaire, c'en est fait pour toujours : cette personne ne croit plus au mouvement du soleil, bien que ses sens continuent à porter le même témoignage. Il en va tout autrement du libre arbitre : sur ce point la théorie ne change absolument rien à la pratique. D'où vient cette différence? De ce que nous avons en nous quelque aperception confuse, mais irrésistible, de ce mystère profond qui s appelle la liberté *.
Ainsi la liberté a ses racines dans la réalité : elle n'est en nous que l'achèvement d'un phénomène qui s'ébauche dans la nature. On peut montrer de plus que la liberté, au lieu de détruire la science, en est le point de départ: et cela, non seulement parce que toute science se ramène à la croyance, comme on l'a déjà vu ; mais encore parce que, si tout est nécessaire, la vérité et l'erreur ne font plus qu'un. Voici le dilemme que M. Renouvier oppose aux partisans du déterminisme ;
HIST. DU PROBLÈME AU" XIX<î SIÈCLE 307
il remprunte à M. Lequier, mais il l'adopte et paraît lui ajouter une grande importance ^ . Ou bien la liberté existe ou non. Si la liberté existe, Terreur se comprend ; elle a son facteur qui est la liberté même. Mais si la liberté n'est qu'une illusion, si la nécessité domine et produit toutes choses, Terreur est nécessaire au même titre que les autres phénomènes. Or dire que Terreur est nécessaire, c'est dire qu'elle est vraie : erreur et vérité s'identifient dans la théorie de la nécessité. Dès lors, il ne reste qu'un moyen de les distinguer, il ne reste qu'un moyen de fonder la science, c'est de revenir à la liberté.
Point de départ pour la science, la liberté en est aussi le dernier aboutissement. La régression à l'infini, dont a parlé Kant, est une contradictioi; dans les termes. Il faut s'arrêter une fois sur la voie des phénomènes, quand on remonte du présent au passé : il y â eu un premier phénomène. C'est une exigence de la catégorie du nombre, sans laquelle toute pensée devient impossible ^. ce Cauchy, dans ses cours et conférences de mathémati-
\. Lequier, Recherche d'une première vérité. L'argument est re- {NToduit par M. Renouvier dans son2<> Essai, observations et développements, c ; dans son 3® Essai, introduction. i. \^r Essai, 1.
:fOS I-A LIBERTÉ
ques avait l'habitude de démontrer, par une méthode qui remonte à Galilée, qu' « on ne saurait admettre la supposition d'un nombre infini d'êtres ou d'objets coexistants » — ou même encore ,qui auraient existé successivement, caria preuve s'étend a ce dernier cas, — « sans tomber dans des contradictions manifestes » ; l'illustre savant avait raison, pense M, Renouvier. On peut fournir de son idée une démonstration qui ne souflfre pas de réplique. « Je dis que, si toute \i suite des nombres entiers était actuellement donnée, il y aurait deux nombres égaux dont l'un serait plus grand que l'autre, ce qui est une contradiction formelle in terminl^y puisqu'on appelle égales les quantités dont l'une n'est ni plus grande ni plus petite que l'autre. C'est le sens des mots ».
«L Supposons cette suite donnée, nous pourrons former une autre suite toute et exclusivement corn* posée des carrés de la première, car on peut tou* jours faire le carré d'un nombre. Ainsi, par hypothèse, la seconde suite aura un nombre de termes égal au nombre des termes de la première. Or la première contient tous les nombres tant carrés que non carrés ; la première a donc un nombre de terïnes plus grand que la seconde, puisque contenant tous les nombres elle contient tous les carrés, et
HIST. DU PHObLÈME AU XIX*^ SifcCLE d&J
qu'elle contient 00 oulre Jes nombres non carrés. Mais, par hypothèse oh construction^ ces nombres de termes $Ollf égaux ; donc il y a des nombres égaux doBt i'un est plue grand que l'autre. Mais cette conséquence est absurde » ^ .
On peut donner à cette démonstration une forme mathématique, qui ia rendra plus saisissante peutêtre; On a d'une part lés nombres simples .:
i, 2,3,4, 5. = oe;
d'autre part lés carrés de ces nombres : 1,4,9,16,26.. = oc.
On peut donc écrire :
Mais, par ailleurs, le premier membre de l'équation est plus grand que le second ; car, contenant tous les nombres^ il contient à la fois les nombres carrés et non (Jarres. On a donc aussi :
ce qui est une contradiction.
Un nombre actuel ne saurait être infini. Or c'est là le cas des phénomènes cosmiques qui nous ont précédés : ces phénomènes sont ou ont été actuels.. Ils soRt donc en nombre fini : ils ont un premier
1. 3>°o Essaiy m, développement b. Même raisonnement dans lu lettre au R. P. Mersenne du 15 avril 1630.
terme, un terme qui n'a pas d'antécédent. Qu'estce que ce premier terme ? sans doute> il cache un mystère que nous ne pouvons pénétrer. Nous n'en parlons que pour nous contredire, soit que nous .imaginions qu'il se cause lui-même, soit que nous le supposions se succédant à lui-même à travers la durée. Nous en savons du moins une chose, c'est qu'ifexiste « à titre de condition d'existence des relations données à posteriori b. Mais il n'est cette condition, que s'il se détermine tout seul, ques'il tire de son propre fond le premier mouvement, que s'il commence par lui-même le branle universel. Le premier terme de la série cosmique est donc libre ^ . Ainsi ce n'est pas la nécessité, c'est la liberté qui est le dernier comme le premier mot du savoir. La science commence, se poursuit et s'achève dans
La liberté est chose possible. Mais à quoi bon, si le monde est nécessairement tout ce qu'il est? A quoi bon, si la suite des événements est telle de sa nature qu'il y ait répugnance à ce qu'un agent extérieur la puisse modifier? Après avoir