‹ La libertéChapitre 99 sur 106 · Essai ji.n, xvi · texte numérisé non relu

Essai ji.n, xvi

mouvement a quelque chose d'indéterminé. Ainsi, il y a de la marge dans les événements pour l'intervention de la liberté ; car il n'est pas contradictoire que ce qui n'est pas encore déterminé le devienne. D'autre part, une fois cette détermination produite, elle agit à son tour sur le reste de la nature d'après les lois mêmes de la nature. Je lance une pierre dans une mare d'eau, les ondulations qu'elle y produit n'ont rien de particulier, elles s'engendrent les unes les autres comme si le mouvement initial était purement mécanique ; elles se conforment en tout à la loi de la causalité.

Prévision et causalité, au sens que précise J'observation, n'ont rien de menaçant pour la liberté. En est-il de même de la conservation de la force? Pour M. Renouvier, le cas n'a rien de très embarrassant. A ses yeux, la conservation de la force ne peut avoir qu'une signification très large. On ne sait bien qu'une chose, c'est que le nombre des phénomènes, et par là même des mouvements donnés à l'heure actuelle dans le monde, ne peut, être que fini. Rien ne prouve qu'il ait toujours été le même à chaque moment du passé. Rien «Iftout ne nous autorise à penser qu'il sera toujours le même dans l'avenir. Si le réel est fini, il est toujours susceptible de diminution et d'accroissement.

Le vice capital de la loi de conservation consiste à tenir compte de ce qui est et non de ce qui peut être. Toutefois, M, Renouvier ne ge borne pas à cette réponse, qui procède de sa conception métaphysique du monde. Il revient à sa théorie des ani-^ bigus. Supposons que la loi de. la conservation de la force ou, pour parler plus nettement, ^ de la conservation du mouvement, ait toute la rigueur que lui prêtent les savants, les partisans de la liberté pourront encore s'en accommoder. Il y a en effet, des mouvements qui ont quelque chose d'indéterminé, qui sont indifférents de leur patu-» re à se poursuivre dans telle direction plutôt que dans telle autre. Il en est de ces mouvements comme d'une sphère en équilibre au sommet d'un cône et qui peut tomber selon l'une quelconque des génératrices du cône. Lorsque de tels phénomènes se produisent, la liberté peut intervenir pour en déterminer le cours ; car alors elle ne crée pas, elle dirige le mouvement, Mais c'est là iine idée sur laquelle il faut insister, I^lle est devenue l'objet d'un controverse célèbre entre philosophes et savants.

• ■ Ce n'est pe^s seulement à notre époque que les

penseurs se sont préoccupés de la conciliation du libre arbitre avec le mouvement mécanique ; le pi*ob]ème est déjà vieux. Descartes, après avoir déduit de l'immutabilité des perfections divines qu'il y a une quantité permanente dans l'univers et que cette quantité e§t celle du mouvement, sauvegardait l'action de la volonté sur le corps en disant que la liberté, sans avoir la puissance de créer le mouvement, avait la puissance de le diriger. Quelque temps après, Leibnitz sentait le besoin de mo* difîer la formule de Descartes. Diriger un niouvenient, c'est encore le créer ; car c'est le détourner d'une direction antérieure ; mais, en vertu dé la loi d'inertie, un corps ne peut être détourné de sa direction que par une cause nouvelle. Pour diriger un mouvement, il faut un mouvement nouveau.

Leibnitz montrait par ailleurs que ce qu'il y a de permanent dans l'univers, c'est l'énergie et non Tacte ; la force et non le mouvement. Et par là it élargissait la question. Sans doute, la liberté, telle qu'il l'entendait, ne pouvait agir sur le oorps; car l'âme, dans son système, n'avait pas de fenêtre ouverte sur le dehors. Mais tout obstacle à cette action disparaissait dans le corps lui-même : en y déterminant un mouvement, la liberté n'en changeait pas l'énergie, elle ne faisait que l'utiliser.

Toutefois, jusqu'à nos jours, la question avait gardé un caractère presque exclusivement métaphysique. Avec Joule, Hirn, Mayer, Grove, Biamîoni, Fresnel, Ampère et nombre d'autres savants célèbres, elle a revêtu une forme tout expérimentale; et Ton a cru avoir une base empirique assez large pour ériger en loi, non plus seulement la pensée de Leibnitz, mais celle de Descartes. Il y a tpujours la même quantité de mouvement dans l'univers : telle est la devise de la science moderne. Dès lors, comment expliquer les rapports de la liberté avec le monde organique et physique ? La moindre de ses actions sur la ' matière est encore un surplus de mouvement ; c'est encore, aux yeux de la science, une impossibilité.

Conduite à ce point d'acuité, la question devait provoquer de nouveaux efforts et le fait s'est produit.

Le premier qui s'en soit préoccupé, c'est M. Cournot. Ce philosophe savant faisait remarquer que l'homme peut, en perfectionnant de plus en plus les rouages d'une machine, atténuer indéfiniment la force que l'ouvrier doit dépenser pour la mettre en train. Usant ensuite d'un procédé familier aux mathématiciens, le procédé infinitésimal, il concluait qu'on pouvait concevoir ce travail comme ri-

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goureuseiiient nul; et c'est ce qui avait lieu dans les machines organisées, dans les corps vivants. Par là même la volonté n'était, à son sens, qu'un pouvoir directeur, c Elle agissait, non pas à la manière des forces physiques, non en ajoutant son action aux leurs, ou en les neutralisant par une action contraire du même genre, mais en leur imprimant une direction appropriée * n.

Cette idée a été reprise par M. de Saintr Venant, membre de l'Institut de France dans la section de mécanique. Le 15 mars 1877, M. de Saint- Venant présentait àses collègues quelque peu étonnés peutêtre une note'sur Vaccord de la liberté morale avec les lois de la mécanique. Dans cette note, il comparait le travail de la volonté à celui d'un ouvrier qui tire le déclic d'une machine, ou à celui d'un homme quf presse la détente d'une arme chargée ; et il l'appelait pour cette raison travail décrochant. Il montrait ensuite que l'homme peut, dans les machines qu'il invente, réduire de plus en plus ce travail par une série de perfectionnements successifs ; il en inférait que la nature, plus habile que l'intelligence humaine, a peut-être réussi àl'a-

1 . Rapport de M. Janet sur un mémoire de M. Boussinesq, 1-8. Paris. Gauthier- Villars, 1878.

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nuler tout à fait dans les machines organisées. Mais il n'y avait là qu'une autre manière de présenter ridjée de M. Coùrnot. La question n'avançait pas, pour avoir eu Thonneur de paraître en une assemblée de savants. La solution qu'on lui donnait gardait un caractère purement hypothétique. Tout ce qu'on osait dire, c'est qu'il se pouvait bien que l'action mécanique de la volonté ressemblât à un mouvement de déclic réduit à des proportions infinitésimales. Mais, en fait, la nature présentet-elle des cas où le travail décrochant soit nul? C'est ce qu'on ne savait pas,. et c'est là ce qu'a essayé de démontrer M. Boussinesq, professeur à la faculté des sciences de Lille, dans un mémoire lu d'abord à la société des sciences de cette ville, présenté ensuite à FAcadémie des sciences morales et politiques, et sur lequel M. Janet a écrit un intéressant rapport » ^ .

En 1806, Poisson avait déjà remarqué qu'il y a parfois, dans les problèmes de mécanique, certaines indéterminations d'un genre assez singulier. <( Le mouvement dans l'espace d'un corps soumis â l'action d'une force donnée, et partant d'une po-

\. Ce mémoire est intitulé : Conciliation du véritahte détermi' tmme mécanique avec V existence de la vie et de la liberté morale»

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sition et d'une vitesse aussi données, doit être, ditil, absolument déterminé. C'est donc une sorte de paradoxe que les équations différentielles dont ce mouvement dépend puissent être satisfaites par plusieurs équations qui remplissent en outre les conditions initiales du mouvement» 2 Cette remarque a servi de point de départ à M. Boussinesq.

Il y aurait^ "selon M. Boussinesq, des cas d'indétermination mécanique parfaite, c'est-à-dire des cas où un mobile, arrivé à un certain point appelé point de bifurcation, pourrait prendre indifféremment deux directions, tout en satisfaisant à l'équation mathématique. Il y aurait des cas où un même corps pourrait également rhonter ou descendre, rester en repos ou se mouvoir, sans que l'état précédent déterminât l'une dé ces hypothèses : dételle sorte, que, pour produire l'une de ces déterminations, nul travail ne serait nécessaire.

Ces cas d'indétermination, où la chiquenaude, pour décider le mobile dans un sens ou dans l'autre, pourrait être nulle, sont rares dans le monde réel, et l'analyse n'en peut démontrer l'existence qu'à l'aide de suppositions extrêmement sim-

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