LA LIBER'IÉ COMMERCIALE
chérissement; enfin, ceux qui sont placés à l’autre extrémité de l’échelle, les individus dont la profession est inconnue, n’appellent certainement pas de leurs vœux les droits prohibitifs.
Nous disons droits prohibitifs, car, du moment où le tarif se trouverait calculé de manière h ce que le produit étranger fût arrêté à la frontière, quelle différence sérieu.se prétendrait-on établir entre la prohibition franche et nette, et cette prohibition déguisée qui voudrait se couvrir du voile du régime protecteur?
Un seul groupe reste à étudier d’une manière distincte, le groupe industriel, celui que l’on prétend servir, quand on attaque la réforme accomplieen 1860. Il s’agit, dit-on, de plus du quart de la population de la France; le chiffre est exact, car les nombres énoncés comprennent tous ceux dont l’existence dépend du profit réalisé, du salaire acquis ou du revenu touché: chefs d’exploitation, entrepreneurs, employés, personnes travaillant pour leur propre compte, ouvriers, domestiques des deux sexes, ainsi que leurs enfants et parents à tous degrés, n’ayant pas d’autres moyens d’existence. Le total des personnes que les diverses branches de l’industrie font vivre, directement ou indirectement, s’élève en effet à près de 11 millions.
Ce total se décompose : en chefs d’exploitation et entrepreneurs de grande ou minime importance, travaillant pour leur propre compte et exerçant directement la profession, 1.300,000; — leur famille, vivant du gain de ceux qui exercent la profession,
OLESTION des douanes.
3,300,000; — les ingénieurs, directeurs, employés, 116,000; leur famille, 12K,000; - les ouvriers exerçant, près de 3 millions ; leur famille, plus de 2 millions et demi ; — les domestiques, 220,000.
Ainsi, la partie active du groupe industriel comprend 4,500,000 personnes.
Comment ces quatre millions et demi d’hommes et de femmes qui travaillent, qui produisent, qui créent la richesse industrielle, se divisent-ils, quant à l’emploi de leur activité, source des rémunérations qu’ils obtiennent?
L’étude des applications variées du labeur humain, consacré à l’œuvre industrielle, va nous l’apprendre; elle est de nature à jeter une vive lumière sur la question des douanes, en permettant de connaître le nombre de ceux qui peuvent se croire intéressés à relever les tarifs et le nombre de ceux qui ne sauraient bénéficier que d’échanges plus multipliés et de ladétermination naturelledes prix, tels qu’ils résultent de la balance des intérêts divers de la production et de la consommation, sans qu’un régime artificiel vienne y jeter de faux poids.
Ouand on parle d’industrie, on se trouve entraîné à s’occuper d’abord de ces grands ateliers, de ces vastes manufactures, de ces exploitations imposantes, qui attirent les regards par l’importance des établissements créés; mais, ici comme partout, la somme des occupations secondaires, modestes, arrive à constituer un ensemble colossal dont on se doute à peine : le nombre de ceux qui travaillent aux divers travaux
LA LIUKRTÉ COMMERCIALE.
de la grande industrie s’atténue singulièrement, quand on le met en regard des innombrables légions d'artisans et d’ouvriers qui tirent leur existence de la petite industrie. En outre, nous l’avons déjà indiqué, les dénominations générales qu’on emploie quand on parle des résultats de l’industrie du coton, de la laine, de la soie, du lin, du fer, etc., confondent dans le même ensemble les produits de l’industrie automatique, en quelque sorte, qui prépare les éléments du travail humain, avec les résultats du travail humain lui-même.
Quand on tient compte de cette diversité d’emploi des forces productives, on arrive aisément à reconnaître que l’immense majorité, pour ne pas dire la presque totalité de ceux qui travaillent, sont directement intéressés à ce que des réformes progressives nous rapprochent de plus en plus du régime de la liberté commerciale.
On a dit: «Il faut augmenter la somme du travail.» D’accord; mais à une condition, c’est que ce soit un travail productif, fécond, et non pas un travail condamné à un résultat restreint. Entendons-nous sur les termes, dont l’acception, plus ou moins exacte, porte avec elle la lumière ou plonge dans les ténèbres. Il serait puéril et cruel de prétendre qu'il faut viser à augmenter la dépense de force et de capital qu’exige toute production, et qu’il faut augmenter la peine imposée par le labeur nécessaire; l’homme travaille pour approprier la matière à ses besoins ; il doit vaincre l’obstacle, et la mesure de sa puissance se
QUKSTION DES DOIANES.
rencontre dans le plus ou moins d aisance avec laquelle il le domine ; économiser le travaiL en accroître le résultat, c’est le but que recherche le développement successif de la civilisation. Les Anglais, dont on parle tant et dont on devrait mieux suivre l’exemple, mettent en première ligne Veflicacité du travail [efjiciency of labour); ils sont guéris de cette étrange idée qu’il faut condamner l’ouvrier h une tâche * ingrate, afin que la masse des occupations augmente sans accroissement équivalent dans la masse des objets produits, seule source à laquelle tous ceux qui contribuent à l’œuvre industrielle puisent la récompense du labeur fourni. Avec une production abondante, tout grandit à la fois, salaire et profit; en présence d’une production à faible rendement, tout périclite, surtout au détriment de ceux qui n’ont que leur intelligence et leurs bras à. faire valoir, et qui demandent avant tout les plus grandes facilités pour obtenir en abondance les denrées, les matières premières, les instruments et les outils de toute sorte.
Deux branches de l’industrie font entendre aujourd’hui les plus vives réclamations : c’est l’industrie du fer et l’industrie des tissus. Nous ne voulons, pour le moment, qu’établir le nombre relatif de ceux qui travaillent aux branches de la production qui croient avoir à se plaindre du régime inauguré en 1860 , régime, bien modéré, et plutôt inspiré par l’idée de la protection que par la doctrine de la liberté commerciale ; il suffit d’en étudier les dispositions, qu’on oublie trop, pour en demeurer convaincu.
ns
L’industrie du fer occupe, pour l’extraction du minerai, en réunissant les entrepreneurs aux ingénieurs, employés et ouvriers, environ 17,000 personnes; en y ajoutant 47,000 personnes consacrées à la fabrication du fer, de la fonte et de l’acier, on arrive, pour la grande, la majestueuse industrie du fer, à 64,000 individus qu elle utilise.
Nous connaissons les souffrances du fer au bois, qui cède le pas au fer à la houille ; mais nous savons aussi que la production du fer au bois fournira toujours chez nous la quotité réclamée par les emplois spéciaux; quant au fer au combustible minéral, la production augmente sans cesse, et l’importation ne dépasse guère d’insignifiantes quantités. Mettons en regard de l’industrie du fer celle de l’habillement, dont le domaine modeste n’a point attiré l'attention des personnes qui parlent le plus haut de l’intérêt des ouvriers. L’industrie de l’habillement et de la toilette fait vivre plus d'un million deux cent mille individus qui y sont directement employés; les tailleurs seuls sont au nombre de plus de 120,000, le double des personnes attachées à l’industrie du fer; les couturières atteignent presque le chiffre de 300,000, le quintuple des personnes employées à l’industrie du fer; la lingerie et la chemiserie en occupent environ 90,000; les blanchisseurs plus de 100,000; les cordonniers plus de 200,000, et le chiffre des modestes sabotiers égale presque é lui seul le chiffre de l’industrie du fer. Nommons encore quelques industries qui, si elles ne tiennent pas le haut du pavé pour
CLESTION DES DOUANES.
le relief qu’elles possèdent, se classent néanmoins honorablement parmi celles qui procurent le travail, un travail productif, et non pas stérile, un travail qui
ne redoute en aucune façon la concurrence du de-
hors. Les barbiers, coiffeurs et perruquiers sont au nombre de 38,000 ; les chapeliers, 34,000 ; les modistes, 47,000; la fabrique des fleurs artificielles occupe 11,000 personnes; les teinturiers se comptent par plus de 25,000, et les gantiers par près de 30,000. Voilà certes, au point de vue du nombre des travailleurs qu elles font vivre, de grandes, de très-grandes industries. La douane leur impose de lourdes charges; en quoi leur profite-t-elle?
En quoi profite-t-elle à la puissante industrie de l’alimentation, aux 80,000 meuniers ; aux 90,000 boulangers; aux 12,000 pâtissiers; aux 64,000 bouchers; aux 190,000 restaurateurs, aubergistes, cabaretiers, sans compter les 53,000 débitants de café; les
12.000 confiseurs, glaciers, crémiers, etc. La liberté du travail et du commerce, voilà ce qu’ils demandent.
Et que dire de l’industrie du bâtiment, de cette grande famille du travail qui compte 900,000 personnes occupées à rendre des services essentiellement locaux, qui ont besoin de fer, de bois, d’outils, de matériaux à bon compte, et qui ne connaissent la douane que par la gêne et les sacrifices qu’elle leur impose? Ce ne sont pas les 60,000 serruriers; les
240.000 menuisiers et charpentiers; les 220,000 maçons, tailleurs de pierre et couvreurs; les 45,000 scieurs de long; les 60,000 peintres-vitriers, décora-
leurs, doreurs en bâtiments; les 10,000 plafonneurs et parqueteiirs; les 10,000 fumistes, ramoneurs et poêliers ; les 11,000 marbriers, ornemanistes et sculpteurs, qui demandent des entraves à l’importation.
Nous sommes descendus des hauteurs de ce qu’on appelle la grande industrie vers ce qu’on a l’habitude de regardercornme la petite industrie. Je vous demanderai la permission de compléter cette étude; l’examen des nombreuses catégories qui composent l'industrie des tissus servira à fortifier la conviction que j’essaye de traduire ici.
L’intérét de ceux qui travaillent, loin d’étre d’accord avec la théorie protectionniste, a grandement à gagner à ce que les faits, mieux connus, les précédents mieux étudiés et l’expérience mise à profit, nous fassent persévérer dans la voie ouverte à nos relations commerciales par le régime prudemment inauguré en 1860. Pour emprunter le pittoresque langage de Basliat, convoquons le conseil inférieur du travail; il pourra fournir d’utiles renseignements pour la solution de la question actuelle.
Paris, 17 roai 1868.
Le nombre des personnes qui travaillent directement comme entrepreneurs, grands ou petits, employés et ouvriers, ne dépasse guère en France, pour les diverses industries, le chiffre de 4,700,000, qui se décompose en 1,660,000 entrepreneurs et patrons.
QUESTION im:s douanes.
d’importance considérable ou modeste, 116,000 employés et près de 3 millions d’ouvriers. Nous avons recherché quel pouvait être l’intérêt de cette masse active dans la question des douanes, et les chiiTres produits nous ont déjà indiqué une solution entièrement conforme aux doctrines de liberté commerciale. Trois grandes catégories : l’habillement, l’alimentation et le bâtiment, absorbent à elles seules plus de 2 millions et demi sur les 4,700,000 personnes occupées aux divers groupes de l’industrie. Cos 2 millions et demi n’ont aucun avantage à retirer des tarifs de douane, tout au contraire.
Il en est de même des industries du cuir, du bois, de l’ameublement, de Téclairage, des transports, des lettres, sciences et arts, de luxe, de la prest^ue généralité de la fabrication d’objets en métal, des produits chimiques, de la céramique, etc., qui fournissent les moyens d’existence à près de 900,000 personnes.
J’ai indiqué à combien peu se réduit le contingent réel de Tindustrie des fers; reste le groupe des tissus qui se chiffre par 1 million d’entrepreneurs, patrons et ouvriers. Procédons encore ici par voie d’élimination pour nous rendre un compte exact du nombre de ceux au nom desquels on élève d’aussi amères récriminations.
L’industrie textile se divise en quatre catégories principales et cinq autres secondaires.
Les catégories principales sont : le coton, la laine, le lin et le chanvre, la soie.
La laine (environ 260,000 personnes employées) et
Fw\ LIBERTK COMMEHCIALE.
la soie (170,000 personnes) sont hors de cause : les protectionnistes eux-mémes le reconnaissent pour la soie, et n’insistent que faiblement au sujet de la laine.
Le coton et le lin, voici les deux principaux éléments de la discussion ouverte devant le Corps législatif. La fabrication du coton, en y comprenant la filature et les opérations accessoires, emploie environ 280,000 personnes; le lin et le chanvre, environ 200,000.
Parmi les catégories secondaires, les tissus mélangés et la passementerie (30,000 personnes employées), les dentelles, tulles et blondes (71,000 personnes employées), les cordiers (17,000 personnes employées), les poils, crins, sparterie (3,500 personnes employées), et les tissus divers 1 , 60,000 personnes employées), forment un total de moins de 200,000 personnes occupées au travail; l’indication seule de ces divisions générales en laisse bien peu à classer parmi les adversaires du régime inauguré en 1860, qui n’est pas, on ne saurait trop le répéter, le régime du libre échange, qui n’y ressemble en aucune manière; c’est un régime de protection, avec des droits variant pour la plupart de 10 à 30 pour 100, substitué aux rigueurs de la prohibition.
Quelque aride que puisse paraître la statistique du travail, comme elle pénètre au vif de la question, et quelle montre clairement, sans équivoque aucune, grâce à un langage positif et précis, ce que valent les réclamations élevées par les prétendus avocats des ouvriers, nous devons l’étudier encore de plus près.
gr EST ION DES DOUANES,
L’industrie du coton so compose de nombreuses catégories; il en est une considérable, celle des toiles peintes, pour laquelle la France ne connaît pas de rivale, et la plus humble robe d’indienne emprunte du prix au goût qui en relève l’attrait. Le principal argument des protectionnistes quand même est d’avouer notre supériorité pour les objets de qualité recherchés, mais de nous la dénier pour les produits communs, pour la filature et le calicot.
Je n’entends point examer cette assertion; il me suffira de dire, en ce qui concerne le débat engagé au sujet du tarif de 1860, que des droits protecteurs, parfaitement suffisants, s’y trouvent maintenus. Dans un discours plein de verve, mais qui pèche par d’étranges inexactitudes et qui dénature le caractère des faits les plus simples, M. Pouyer-Quertier a voulu démontrer que le droit sur le filé n® 20 (il a choisi cet exemple) étant de 15 centimes par kilogramme, descendait à 3 et demi pour 100. xM. le ministre du commerce lui a répondu immédiatement : « Y compris les matières premières. » Mais M. Pouyer-Quertier a jugé commode de répliquer: «Je ne parle pas des matières premières.» — Toute la question porte cependant sur cette distinction.
Le coton en laine ne croît pas en France, et personne n’a imaginé de le protéger. Le régime de 1860 a supprimé tout droit d’entrée sur cette matière première; le droit protecteur qu’il consacre s’applique uniquement à ce qu’on appelle le travail national^ à ce qui constitue l’écart du prix entre le coton brut et le
produit fabriqué. Il faut déduire du prix du fil ou du tissu ce que vaut la matière première, pour mesurer le taux de la protection effective.
C est pour cela que les droits sur les fils de coton s’élèvent à mesure qu'augmente la part qui revient au labeur industriel : les numéros 21 à 30 payent 20 centimes de droit de douane par kilogramme, et ce droit s’élève de 10 centimes par chaque augmentation de 10 degrés de finesse jusqu’au numéro 100; il se double ensuite jusqu’au numéro 130. Le droit est de 2 francs par kilogramme des numéros 131 à 140, de 2 francs de 131 à 170 et de 3 francs pour les numéros 171 et au-dessus. Dès qu’il s’agit de quelque opération accessoire, le droit augmente pour les fils blanchis, teints, retors, etc.
Que résulte-t-il de cette longue nomenclature? Que M. Pouyer-Quertier a voulu se préparer une position trop commode en ne parlant pas des matières premières, 11 faut en parler, il faut en déduire le prix de la valeur marchande du produit fabriqué, afin de calculer juste la proportion dans laquelle ce droit couvre le travail national. Ou notre mémoire nous sert mal, ou M. Pouyer-Quertier lui- même s’est plaint, en d'autres circonstances, que le filateur voyait, pour les bas numéros, réduire l’écart entre la matière première et le fil à 60 centimes, 50 centimes et même audessous. Que représente alors le droit de 15 centimes par kilogramme? Une protection de 25 et 30 pour 100. Dans les numéros plus élevés, employés d’une manière courante, n**" 30 à 50, le droit perçu grandit à 30 cen-
OÜESTION DES DOUANES.
times; de cette manière, si l’écart entre le prix du coton et le prix du filé monte au double, la proportion du droit protecteur reste la même. M. Pouyer-Quertier est un fabricant habile, un commerçant distingué, il ne saurait récuser ces données pratiques substituées a une théorie imaginaire. Peut-être est-ce néanmoins trop se flatter, car l’honorable député de Rouen a une arithmétique à son usage et des procédés particuliers. Tous les pays du monde, soit dit en passant, dressent leurs tableaux d’importation et d’exportation sur des modèles analogues; tous inscrivent la marchandise qui entre quand elle entre, et la marchandise qui sort quand elle sort; non-seulement cela s’est toujours fait ainsi, mais cela ne peut pas se faire autrement. D’ailleurs, du moment où les tableaux qui se succèdent d’année en année, et qu’on compare les uns aux autres, obéissent à la même formule, le mouvement commercial se trouve traduit au moyen de chilfres de même nature. Les tableaux du commerce extérieur ont un dialecte clair, facile à comprendre pour quiconque se donne la peine de les étudier; jamais méprise n’a pu surgir, en ce qui les concerne, avant les merveilleuses découvertes faites par M. Pouyer-Quertier.
Est-ce qu’il tient autrement ses livres de commerce? Est-ce que s’il lui arrivait de revendre des cotons en laine, il ne les aurait pas fait inscrire à l’entrée et à la sortie? Et que penser de cette singulière appréciation de l’importance du transit, quand on prétend la réduire au prix payé pour le transport? Les milliards de marchandises, importées et exportées, sont l’ex-
LA LinKKTK (’OMMEnClALK.
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pression du courant qui s’établit, des relations commerciales qui SC nouent, des facilités qui s’ofTrent h l’industrie pour rencontrer et pour utiliser les objets qui lui sont nécessaires. Tel est le rôle du commerce général et du transit, rôle dont, à d’autres époques, M. Thiers a lui-méme largement tracé Timportance. Ce n’est pas un homme versé comme l’est M. Pouyer* Quertier dans les choses du commerce et de l’industrie, qui aurait dû méconnaître cette appréciation, en ramenant à des proportions mesquines un intérêt considérable.
; Mais revenons aux chiffres statistiques du travail, chiffres que M. Pouyer- Quertier nous a, pour un moment, fait laisser de côté.
Le régime de 1800 a organisé la protection du travail, engagé dans l’industrie du coton, sur une base assez large; les ouvriers n’ont donc pas à réclamer, môme quand ils se laisseraient séduire par les décevantes promesses d’un système stérile. Nous en dirons autant de l’industrie du lin. En fin de compte, en exagérant beaucoup, mais pour peu qu’on tienne compte des branches des industries du coton et du lin qui ne sont pas en souffrance, et qui trouvent la protection actuelle entièrement suffisante, et en ajoutant les ouvriers de l’industrie des fers, on n’arrivera pas à dénombrer 500,000 personnes, employées A un labeur productif, dont les intérêts soient engagés dans le débat actuel ; c’est le dixième de la population consacrée au travail industriel, ce n’est pas le trentième de la population active de la France!
QUESTION r»ES DOUANES.
Une grande partie de cette fraction, tellement réduite, travaille et prospère; au lieu do parler de ceux qui se trouvent dans chaque branche d’occupation à la limite extrême qui les sépare de la détresse, des malhabiles et des imprudents, du caput rnortuum de la fabrication, si l’on s’occupe de ceux qui se trouvent en tête ou dans une position normale, le tableau nécrologique dressé par M. Pouyer-Querlier s’abrégera singulièrement. Les prêts faits à l’industrie, après 1860, n’ont été utilisés généralement que par ceux qui avaient épuisé leurs ressources; aucun fabricant, ayant une bonne position, n’aurait voulu y avoir recours, car il aurait ainsi porté une rude atteinte à son crédit. Le résultat do l’intervention de l’Etat a été dans cette circonstance une faute protectionniste; faut-il tant s’étonner que ce malheureux essai ait avorté?
L’intérêt des ouvriers est dans une production active et abondante; pourquoi réclame -t- on des droits protecteurs? C’est parce qu’on avoue qu’on produit moins ou plus mal, et qu’on prétend compenser cette infériorité en relevant artificiellement le prix de l’objet livré sur le marché inférieur. Mais que devient alors le marché extérieur? Voudrait-on y renoncer? Nullement; il faut bien que les milliards de produits que la France y envoie, et qui rencontrent la concurrence, à conditions égales, avec l’industrie des autres peuples, s’y placent. Quel en sera le résultat? Pour arriver à la réduction forcée du prix, qui favorise l’étranger, alors que le consommateur de l’intérieur aura été sacrifié, il faudra qu’on se résigne à peser
sur un des éléments de la production. Ce n’est pas le capital qui en souffrira, il se transporterait ailleurs; ce ii’est pas la rente, le régime protecteur, s’il était efficace, la ferait grandir; c’est le salaire, qui seul est élastique, c’est le salaire qui paye forcément les frais d’une guerre de tarifs. On prétend protéger le produit et l’on sacrifie le producteur. La seule industrie qui ne saurait, sur le marché inférieur, profiter des rigueurs de la douane, c’est l’industrie humaine, celle qui offre le concours des bras contre un salaire déterminé. Que ce salaire s’élève, et les ouvriers étrangers arrivent pour en profiter. Personne ne songe, dans ce pays où les sentiments généreux font battre tous les cœurs, personne ne songe à exclure les ouvriers étrangers. La hausse artificielle du salaire rencontre ainsi une infranchissable limite. On peut surélever par des tarifs le prix nominal des produits, on ne peut pas surélever ainsi le taux véritable des salaires. Celui-ci ne dépend que de l’extension et de la fécondité du travail.
Telle est la source de l’amélioration constatée aujourd’hui, grâce à un premier essai qui nous sort de l’ornière prohibitive. Les salaires ont augmenté, les bras manquent; c’est là un sujet de doléance constante de l’agriculture, de plus en plus abandonnée pour l’industrie. Est-ce là un signe de détresse industrielle? — Qu’on ne prétende pas que la hausse des salaires vient de l’élévation du prix des subsistances. L’expérience ne l’a que trop souvent et trop amèrement démontré : c’est quand le prix du pain s’élève,