‹ La liberté commerciale et les résultats du traité de commerce de 1860Chapitre 15 sur 48 · QUESTION DES DOUANES · texte numérisé non relu

QUESTION DES DOUANES

que l’ouvrier accepte des conditions inférieures, pressé qu’il est par le besoin , à moins que le travail n abonde. L’élévation des salaires be peut coïncider qu’avec une situation favorable de la production.

Nous n’entendons rien exagérer; oui, il y a des souffrances et si elles ne se produisent que sur une échelle restreinte, si elles se concentrent sur un petit nombre d’occupations industrielles, elles n’en sont pas moins douloureuses. Mais c’est là le triste côté des meilleures choses : quel est le progrès industriel qui n’ait coûté des sacrifices et des larmes? Consultez l’histoire des inventions les plus fécondes, des machines les plus puissantes, elle vous répondra.

La liberté commerciale, dans ses applications industrielles, n'est, nous l’avons dit il y a plus de vingt ans ‘, qu’une machine puissante qui renouvelle les procédés et qui modifie les rapports. Faudrait-il donc, comme des ouvriers égarés, et qui ont eux au moins l’excusé du besoin qui les excite et des lumières qui leur manquent, briser cette, merveilleuse machine, l’empècher de continuer de nombreuses conquêtes au profit définitif de l’aisance plus générale et de la civilisation ?

Il faut que j’arrête ici cette lettre déjà trop longue, et je n’ai pas encore parlé de l’industrie parisienne, la plus intéressée au développement du principe de la liberté commerciale!

La question que nous avons voulu examiner, l’inté-

* Éludes d’économie politique et de slalistique, p. 2‘JO, 291,

LA LIPEIIIE tOMMEHClALE.

rêt des ouvriers en présence du système des douanes, semble résolue. On a parlé du nombre de ceux qui réclament, il a suffi aux partisans du régime inauguré en 1860 de dire : Comptons-uons, pour rendre toute méprise impossible. La presque généralité des habitants est ici, comme partout, intéressée au progrès par la liberté. Une crise temporaire, moins intense et surtout beaucoup plus localisée qu’on n’a voulu le prétendre, ne saurait troubler les idées jusqu’au point de voiler ce que conseille et ce dont profite l’intérêt général, et en première ligne la situation de ceux qui travaillent.

Les attaques passionnées, qui sont comme le dernier écho d’un passé qui s’éteint, s’effaceront bientôt, elles s’effacent déjà au contact des faits, mieux et plus complètement connus, et c’est l’expérience acquise qui fraye la voie d’un meilleur avenir.

HÉFORMK DOUANJÈBK.

LKS FEHS‘.

L’industrie française tournait dans un cercle vi-

cieux sous le régime de nos tarifs de douane; toutes les branches du travail étaient entravées par un assujettissement réciproque qui rendait la production coûteuse, difficile, et qui en diminuait les résultats. Quand une législation jalouse accroît le prix des matières premières et des instruments les plus indispensables, on ne doit pas s’étonner de voir le fabricant réclamer à son tour le bénéfice de la protection. « La houille et le fer doublent le prix de nos établissements industriels, w disait, en 1834, un des chefs du parti opposé à la réforme des douanes. Sans doute, il y avait une extrême exagération dans ces paroles, ^ mais le fond était vrai, et la conclusion naturelle aurait dû être la suppression du droit sur les houilles et la diminution notable du droit sur les fers. Maison préféra se faire des concessions mutuelles; une tactique habile rangea tous les producteurs sous le même drapeau, en faisant payer les frais de cette alliance défensive au grand personnage anonyme, au public consommateur. — Un homme d’infiniment d’esprit, qui a été quelquefois l’enfant terrible du régime restrictif,

’ licril CM 1860, aussitôt ;i|>rès ic traité du cumuiercc. (V. Journal des Ecvnomisles, l. lAll.. [». ilH; iuai.'>

LA LIBKRTÉ COMMERCIALE.

au service duquel il employait les ressources d’une vive intelligence, M. le comte Jaubert, a trac(^ en quelques mots le plan de la campagne : » Toutes les industries étaient en état de récrimination les unes contre les autres. On a senti la nécessité de se réunir pour faire tête à l’ennemi commun, qui était les économistes^. »

A la tête de cette assurance mutuelle contre la révision des tarifs, se placèrent les maîtres de forges : la puissance du capital, la position sociale, le rare bonheur qui a toujours mis dans leurs rangs des hommes d’une intelligence remarquable et d’une habileté parlementaire éprouvée, tout s’accordait pour leur assigner la première place quand il s’est agi de constituer un régime sous l’empire duquel « la plupart de nos industries reçoivent une protection moins en raison de leur importance que de l’importance des personnes qui les exercent*. »

Le tarif des fers est devenu ainsi la clef de voûte des exagérations du régime protecteur. Pour sortir de l’impasse dans laquelle l’industrie du pays se trouvait poussée par la douane, c’est le tarif des fers qu’il était indispensable de reviser. D’ailleurs rien n’égale l’importance du fer pour le développement de l’industrie; cette importance a grandi encore de nos jours, grâce aux puissantes inventions du génie moderne et aux applications fécondes de la science.

Le fer est l’agent le plus puissant delà civilisation;

’ Cli.'iiiilire (les ilépniés, séance du 20 avril 18.M6.

* M. Glais-Bizoin.

l.ES FEUS.

il prend toutes les formes, se plie à tous les besoins, et nous arme d’organes supplémentaires, sans lesquels l’homme succomberait à chaque instant dans la lutte qu’il livre à la matière. Tous les outils, tous les instruments, tous les engins empruntent au fer une partie, sinon la totalité de leur action. Depuis le soc de la charrue, qui sollicite la fertilité naturelle de la terre, jusqu’à ce géant formidable qui fait franchir les distances avec une merveilleuse rapidité, ou qui file, tisse, imprime comme un esclave obéissant, en substituant la vapeur à l'application de la force corporelle; depuis le croc du chiffonnier jusqu’au burin de l’artiste, depuis le clou jusqu’au ressort de montre qui mesure la marche du temps, le fer domine partout, il est l’âme du travail, le roi de l’industrie.

Ces voies de communication qui invitent les peuples à se rapprocher, ces mécanismes formidables qui permettent à l’homme de faire appel à l’intelligence en échappant au labeur de la bête de somme, c’est le fer qui en est la base. Se procurer du fer de bonne qualité et à bon compte, tel est le premier besoin des Etats et le problème le plus pressant de l’économie politique pratique.

Ce problème a été résolu en France au rebours de l’intérêt général ; au lieu de s’attacher à nous donner en abondance, à prix réduit, le plus utile élément de tout travail industriel, le législateur, dominé par de puissantes influences, a longtemps exclu du marché les fers étrangers, retenus par un droit prohibitif; il a encouragé une extension rapide de la production,

LA LIBERIÉ COMAlEUaALK.

qui aurai tété un bénéfice si, placée dans des conditions normales, elle nous avait dotés d’un élément de richesse et de puissance en nous donnant du fer à bon marché, mais qui, engagée en partie dans de mauvais errements, travaillant dans des conditions défavorables, et conservant des procédés arriérés, a imposé au pays d’énormes sacrifices, en vendant les produits à un taux exorbitant, De là vient principalement notre infériorité industrielle.

Le fer et la fonte entrent de plus en plus dans les usages les plus variés, ils remplacent en partie la pierre et le bois, et sont appelés dans un avenir prochain à se multiplier au service de Fagriculture. Déjà l’Angleterre, depuis la levée des tarifs qui s’opposaient à l’entrée des blés étrangers, fait un fréquent usage, dans la culture de la terre et dans les préparations auxquelles les produits de la terre sont soumis, de la puissance mécanique, et c’est le fer qui constitue l’aliment essentiel de ces engins merveilleux. Il suffit de nommer les chemins de fer pour faire rappeler que le fer en est l’élément constitutif. La difficulté de se le procurer et le prix élevé auquel il a fallu le payer ont été une des causes du retard mis chez nous à les construire. Nous avons, en nous imposant de lourds sacrifices, conquis sous ce rapport un rang honorable. Cependant les voies ferrées que nous possédons ne sont que le point de départ d’autres constructions qui vont se succéder. Céderions-nous à une illusion en supposant que ce (jui s’est fait [)Our les voies de comniuuicatioii cpii ont précédé les chemins

de fer se réalisera également à l’égard de ceux-ci? Nous n’en sommes encore qu’aux chemins de fer impériaux, pour ainsi dire, qui relient les grands centres; nous passerons successivement aux chemins de fer départementaux, puis à certains chemins de fer vicinaux de grande communication, car l’avantage qui résulte du bon marché, de la facilité et de la rapidité du transport sera chaque jour mieux apprécié, et on en voudra profiter partout ^ Or une condition essentielle pour faire effectuer ces voies secondaires avec une certaine économie, c’est le bon marché du fer. — Ainsi, de quelque côté que nous jetions les yeux, soit qu’il s’agisse de construction d’édifices, ou bien uniquement des divers mécanismes qui doivent fortifier l’industrie et l’agriculture; soit que l’on veuille entreprendre ces voies de communication qui doivent donner à la production une impulsion rapide, partout nous rencontrons le fer,

Nous ne sommes pas éloignés du moment où l’on se demandera avec étonnement comment la France a pu tarder si longtemps d’entrer dans un système plus libéral à l’égard de l’admission des fers étrangers. Le fer, on ne saurait trop le répéter, est un des

’ Celle prévision est en voie tic s’accomplir; nous en sommes au qunlrihnc réseau des j'randcs lignes de chemins de 1er, el les lignes départementales se mniliplieni; la réduction du prix du Ier ainsi favorise l’exleasiou rapide de noire outillage mécanique.

LA LIBKKTÉ COMMERCIALK.

éléments les plus essentiels de la richesse et de la puissance. Les pays qui sont plus favorisés à Végard de la production du fer seraient à tout jamais appelés à une domination presque exclusive, si, au moyen des facilités du commerce, les avantages qui leur appartiennent n’étaient pas naturellement destinés à se répandre sur les autres nations. Sans doute, l’Angleterre possède, à cet égard, une supériorité que nous sommes loin de contester. Mais gardons-nous bien de lui en abandonner le profit exclusif; nous commettrions cette faute si nous maintenions des barrières jalouses, si nous renoncions au seul moyen qui puisse mettre en équilibre les forces productives, c’est-à-dire à la facilité des rapports commerciaux. Nos industriels se plaignent des avantages naturels dévolus à l’Angleterre en ce qui concerne le fer et la houille, ces deux éléments primordiaux de tout travail perfectionné, et, par une contradiction étrange, ils ne comprennent pas que l’unique moyen de diminuer ces avantages, c’est de les partager au moyen de communications rendues plus faciles.

Si nous n’étions pas liés par les précédents (car les fautes commises nous engagent), si des encouragements imprudents et des tarifs énormes n’avaient point donné à notre industrie du fer l’impulsion factice, qui a fait naître certains établissements créés dans de mauvaises conditions, la solution serait simple, elle se présenterait d’elle-mème : il faudrait favoriser la* libre entrée des fers étrangers. Nous n’en sommes pas là, et, quoique profondément convaincu des grands

LKS FEHS.

avantages qu’une pareille mesure ne manquerait point d’assurer au pays, nous reconnaissons la justice des tempéraments introduits dans le traité de commerce avec l’Angleterre. C’est un droit élevé qui continuera longtemps encore à peser sur les arrivages des fers, un droit qui dépasse 30 pour 100, etce droit peut être encore longtemps nécessaire pour ne point jeter le désarroi dans un grand nombre de nos usines. Néanmoins, si nous subissons sans nous plaindre une position pareille, faut-il au moins que l’on sache que nous en connaissons les inconvénients; il est par trop étrange d’entendre dénoncer sans cesse les prétendues concessions faites à l’Angleterre, quand il n’y a de concessions véritables qu’en faveur de notre industrie des fers, admise à profiter d’un droit de 70 francs, et plus tard de 60 francs par tonne. Elle continuera ainsi à prélever un lourd tribut sur la production ; au moins devrait-elle être plus réservée dans ses plaintes. Ce n’est pas après un demi-siècle de faveurs exceptionnelles, qui lui ont permis de faire une éducation complète et de se développer sur une large échelle, quelle serait bien venue à étaler d’inadmissibles prétentions. — Le législateur a eu le tort de ne pas avoir assez résisté à des exigences excessives; il a eu le tort de maintenir trop longtemps une barrière qu’on avait fini par regarder comme ne devant plus être déplacée. Aussi jamais chefs plus habiles n’avaient disposé de phalanges mieux disciplinées; ils se croyaient invincibles, et quand une main puissante a fini par ébranler les murailles de la citadelle, la garnison,

LA LIHEHTK COMMEHCI ALE.

prise au dépourvu, a poussé le cri d’alarme. Le premier moment de surprise et de désappointement fera bientôt place à un examen plus calme delà situation ; l’on ne manquera pas de reconnaître que le gouvernement, gardien des intérêts généraux, ne pouvait faire plus en faveur de l’intérêt privé, qui réclame avec tant d’énergie et même d’âpreté. Les droits de 7 et(î francs par quintal métrique suffisent pour préserver d’un échec toute la partie saine et réellement vivace de notre production métallurgique; si l’on avait admis un chiffre supérieur, rien de sérieux n’aurait été fait en faveur de l’ensemble de notre production nationale.

ni

Nous savons à merveille que des chiffres habilement groupés et des exemples choisis avec art tendent â démontrer une élévation de prix de revient qui établit une différence plus considérable entre nos usines et celles du dehors. Mais M. le comte de Morny l'a dit avec raison ; les partisans du droit protecteur doivent eux-mêmes demander « que ces droits soient réglés sur la force de ceux qui sont à la tête de l’industrie et non sur la faiblesse de quelques retardataires '. » Là se rencontre le danger le plus fiagrant d une constitution artificielle du travail quand on a négligé les avertissements les plus simples, quand on s est fié à une force de résistance qui voudrait ériger en système permanent des tarifs essentiellement tem-

’ Discours du 2 février iSfiO.

LKS FERS.

poraires, on rond pliiH difficilo et plus pénible la transition qui doit nous ramener à un état de choses plus normal.

Qu’il nous soit permis de rappeler ici quelques lignes tracées au moment où on discutait la question de Tunion douanière avec la Belgique, elles n’ont pas perdu le caractère de l’opportunité ‘ :

a r.oin de travailler à plonger nos fabricants dans la quiétude de la routine, en leur présentant comme un droit acquis et inébranlable l’impôt dont ils frappent le consommateur, nous devons les avertir de mettre la production intérieure au niveau de la concurrence étrangère, d’améliorer les conditions de la fabrication, pour être prêts à soutenir un jour la

lutte dont la masse de la population sera appelée à

porfiter. Ceux qui tiennent à nos industriels un autre langage préparent de tristes catastrophes. »

Et nous ajoutions*:

« Il est deux sortes de protection... L’une consiste à favoriser une production arriérée, à couvrir les établissements, créés dans des conditions mauvaises, du bouclier des tarifs, en les délivrant du contact de la concurrence extérieure; on arrive ainsi à produire mal et à des prix élevés, car ceux-ci se règlent toujours sur le taux de l’offre faite par les fabricants, qui n’existent qu’à l’ombre du tarif, tout comme la rente du sol s’élève à mesure que l’on défriche des terrains de qualité inférieure. Ceci explique pourquoi

' L. VVolowski, Études d'économie poH tique y p. 141 ; 1848.

• Id.y p. 145.

LA LIBEniK COMMERCIALE.

les droits protecteurs, qu’on établit d’abord comme un levier temporaire pour l’encouragement de l’industrie indigène, finissent par être défendus comme une condition indispensable d'existence. Il arrive dans toutes les branches delà production une limite extrême à laquelle on ne travaille qu’autant que le droit protecteur permet de travailler; si celui-ci baisse ou disparaît, cette partie de l'exploitation s'efface avec lui. Mais il n’en résulte nullement que telle ou telle branche de l’industrie soit destinée à périr; si les profits du fabricant, placés au degré supérieur de l’échelle, diminuent, le consommateur profite de la différence.

« Far un habile artifice d’argumentation, les producteurs dont l’existence n’est nullement menacée se mettent à couvert derrière la ruine imminente de quelques exploitations isolées, fondées uniquement sur l’appàt du privilège, et trop faibles pour exister d’une manière indépendante. Ils généralisent un argument valable tout au plus dans un cercle fort restreint, et en ayant lair de conjurer la destruction d’une source de produits indigènes, ils défendent de riches bénéfices.

« Cette protection... exagère les profits des industries créées dans des conditions normales, en se réglant, non pas sur les besoins de celui qui travaille bien, mais sur les besoins de celui qui travaille mal.

« Cependant les producteurs... se cantonnent dans le sUUu quo, et opposent à toute tentative de changement ou d'abaissement de droits l'éternel argument de la ruine de leur industrie, alors que le caput

LES FEUS

moriuum de telle branche de production se trouve seul menacé.

« Quoi que l’on fasse, dans quelque position que l’on se place, ce capiit moriuum existera toujours ; le mouvement naturel des capitaux les pousse jusque dans les rangs inférieurs de chaque fraction de la production nationale. Dans une pareille position, toute secousse devient mortelle.

« C’est pour avoir méconnu cette vérité élémentaire que l’on s’est exposé à d’étranges erreurs et à de cruels embarras. On a pensé qu’une protection temporaire suffirait pour élever l’industrie à un degré de maturité tel, qu’elle serait la première à déclarer, à un moment donné, qu’elle peut marcher sans l’appui du tarif. Mais on a oublié qu’à mesure que les profits s’accroissent, il se crée toujours de nouvelles exploitations dans des conditions inférieures ; quelque rapide que soit la marche ascendante de l’industrie, envisagée dans son ensemble, la position de ceux qui viennent par derrière reste la môme : ils sont nés à l’abri du tarif et ils en ont besoin pour vivre. A leur point de vue, ils ont raison; c’est le législateur qui, seul, a eu le tort de ne pas fixer à Tavance la limite de la protection. »

Si le système des tarifs décroissants et d’une durée transitoire avait été adopté à l’égard des fers, on aurait évité les récriminations et les plaintes de l’industrie métallurgique, et l’on ne serait pas contraint de maintenir, au moment de la révision de nos tarifs, un droit qui fera peser sur le pays environ 40 mil-

lions de redevance annuelle, sans parler de tout le fer dont 1 exhaussement du prix empêchera l’emploi’.

Avec le tarif nouveau, les forges situées tout au bas de l'échelle industrielle pourront être menacées; mais si l’on ne savait point se résigner à une pareille éventualité, il faudrait renoncer à tout progrès, car, ainsi que nous venons de l’expliquer, la production ne manque jamais de s’étendre aussi loin que se présente la possibilité 4e recueillir le plus léger bénéfice, à moins qu’elle ne se trouve arrêtée par la perspective d’un changement inévitable dans les conditions fixées par la loi.

Le taux du tarif mesure le sacrifice auquel le pays se condamne pour maintenir à l’intérieur une branche de fabrication. En effet, ce qui constitue une perte générale, c’est la différence de prix à laquelle on doit se résigner pour acquérir l’objet demandé, et cette différence se traduit par la quotité du droit de douane que les producteurs proclament indispensable pour le maintien de leur industrie. Pour bien se rendre compte de la charge subie, il ne suffit pas de calculer la somme perçue par le trésor (celle-ci profite au moins au revenu public) , il faut y ajouter la masse bien autrement considérable qui totalise l’écart entre le coût de la* marchandise indigène et le coût de la mar-

* Cotte évaluation ne saurait être portée aujourd'hui à moins do 60 millions.

LES FERS

chandise étrangère. Le sacrifice devient surtout fort lourd quand il porte sur un objet qui constitue l’instrument môme du travail dans presque toutes les directions de l’activité humaine. Le fer tient ici le premier rang; l’élévation du droit sur le fer entraîne donc avec elle un lourd impôt sur l’ensemble de la production. Plus nos maîtres de forges parviendront à démontrer qu’ils sont placés dans des conditions mauvaises et qu’ils ne sauraient se passer d’un droit considérable, et plus ils se condamnent eux-mêmes; l’augmentation de frais qu’ils provoquent ne profite à personne; moins ils gagnent, plus le pays y perd.' Les capitaux qu’ils absorbent, le travail des ouvriers qu’ils emploient, auraient rencontré d’autres occupations profitables pour tous, car nous ne sachions pas que nous ayons en France des capitaux surabondants qui seraient condamnés à finactivité, et partout l’on se plaint du manque de bras.

Ce qui est vrai, c’est que des capitaux considérables ont été immobilisés dans l’industrie métallurgique et qu’il importe de ne pas user dans la réforme d’une précipitation qui les pourrait compromettre. Aussi l’Empereur a-t-il usé de prudence dans l’œuvre dont il assume résolûment la responsabilité. Il maintient un droit protecteur plus élevé que celui-ci ne l’a jamais été jusqu’à l’époque de la Restauration, et il le maintient en faveur d’une industrie déjà mûre et dotée en grande partie des voies de communication dont elle réclamait le concours comme une condition essentielle de prospérité. Il nous est permis d’espérer

que, sauf des exceptions trcs-limilées, la grande masse de notre industrie métallurgique saura s’accommoder du régime nouveau; elle doit avoir à cœur de prouver quelle n’est point une plante parasite, qu elle peut vivre et se développer sans avoir l’apparence de frapper le pays d’un impôt énorme, dont le chiffre nominal dépasse de beaucoup la différence réelle des prix entre le marché français et le marché anglaisé Le petit nombre de fourneaux qui seront obligés d’éteindre leurs feux auraient disparu en tout état de cause devant la concurrence intérieure; quant au fer au bois, il a déjà été forcé de limiter son domaine au contact du fer à la houille, et l’on doit bien se garder de confondre ce qui peut être le résultat de l’importation étrangère avec ce qui est la conséquence naturelle du progrès de l’industrie et de la transformation des procédés.

Mais, dira-t-on, il ne s’agit pas ici d’une simple question commerciale dont la solution dépend d’un compte de doit et avoir : ce qui est en jeu, ce n’est pas un intérêt matériel, c’est l’intérêt suprême de l’indépendance, de la défense du pays. — Nous sommes loin de nous montrer insensible au sentiment qui dicte ces paroles, nous admettons môme qu’on le pousse jusqu’à l’exagération. Avouons-le sans regret,

^ SjiiToiil en lenaiil comple des frais de iransporl, d’assurance, de commission, elc.

LES FERS

nous avons cru devoir nous séparer de ceux de nos amis qui ont pris part au coiigrès de la paixy et l’on nous a quelquefois accusé de chauvinisme. On avait raison, c’est une infirmité dont nous aurions peine à guérir. Les susceptibilités de l’honneur du drapeau, les exigences de la sécurité nationale, les sacrifices que commandent les éventualités, même lointaines, de la guerre, nous sommes le premier à leur faire une large part, car ce sont là des intérêts supérieurs à ceux du développement de la richesse. Nous sommes prêt à reproduire la pensée d’un de nos maîtres les plus illustres, de Rossi, que les adversaires de la réforme actuelle invoquent d’une manière triomphale: « Il est des cas où la science de la richesse se rencontre avec la politique, chargée éventuellement de pourvoir aux premiers besoins de toute action, je veux dire à l’indépendance, à la force, à la défense du pays. Avant de savoir si l’on sera plus ou moins riche, il s’agit d’exister... La France, coûte que coûte, doit se suffire à elle-même pour ses moyens de défense*. »

Mais il est bon de ne pas l’oublier, Rossi ne parle que de fusils, de canons, d’armes de toute sorte; il connaissait trop bien les faits pour songer à mettre sur la môme ligne notre production métallurgique elle-même; il savait qu’une portion minime du fer

• Cours d'économie polUiquCy l. U, p. .'ISO. M. Casimir Périer, qui fait celle ciliition tlaiis sa broclitire le Trailéaver /Mmy/eferrr, indique à lorl la pa{?o 14. Comme toul ce qui précède el qui suil ce passage osl forl utile à consullcr, nous avons cru devoir indiquer la reclificalion d’une erreur, fort insigriifianlc eu elle-même, et qui doit provenir d’une faute d’impression.

fabriqué en France suffît pour assurer les armements les plus considérables. Quand on ne produisait partout que peu de fer, cet argument pouvait conserver une valeur qu'il a complètement perdue depuis ; on doit y prendre garde, beaucoup de débats sur la question douanière seraient singulièrement simpliûés, si Ton commençait par se rendre compte de la marche de chaque industrie, et si l’on renonçait à tirer de l’arsenal de la prohibition de vieilles armes rouillées, entièrement hors de service. Tout se transforme rapidement sous l’influence de la mécanique et de la vapeur; ceux qui semblent avoir jeté l’ancre sur le passé et qui raisonnent comme si une véritable révolution industrielle ne s’était point accomplie depuis un quart de siècle, risquent fort de tomber dans d’étranges inconséquences. L’argument favori de la défense nationale, que les défenseurs exclusifs de nos forges étalent si complaisamment aux avant-postes de la discussion, empruntait aux temps passés un certain caractère de gravité, complètement effacé aujourd’hui. Quelques données bien simples suffiront pour bannir jusqu’au moindre doute à cet égard, et, nous le répétons, c’est une démonstration dont nous reconnaissons toute l’importance. Nous faisons, nous aussi, passer l’intérêt le plus ombrageux delà défense du pays avant tous les autres, et nous sommes même fort exigeant de ce côté. Seulement nous voulons nous rendre compte des besoins éventuels, largement supputés, et des ressources certaines, estimées au plus bas.

LES FEUS

Combien faut-il de fer pour armer un million de soldats, et pour les armer jusqu’aux dents? Un fusil de munition, avec sa baïonnette, pèse 4 kilogrammes (bois non compris) ; un revolver à huit coups, solidement établi, ne demande pas 1 kilogramme de fer; les briquets, les sabres, les pistolets, etc., ne sont pa plus exigeants, et en estimant en moyenne à 10 kilogrammes de fer l’armement du soldat, nous tenons compte des réserves nécessaires, et nous ne courons qu’un danger, celui de gêner les mouvements en faisant porter une charge trop lourde. Or 10 kilogrammes par homme donnent pour une armée d’un million 10 millions de kilogrammes, c’est-à-dire 10,000 tonnes. Ajoutez-y ce que demande l’artillerie, en comptant trois pièces par mille hommes et un approvisionnement de quatre cents projectiles par pièce; ajoutez-y le fer nécessaire pour les voitures et les chevaux, et, avec la meilleure volonté du monde, vous n’arriverez pas à doubler celte quotité. — Portons le chiffre à 30,000 tonnes, ce sera énorme, invraisemblable ; au moins nous aurons l’avantage d’être guéris du mal de la peur.

Quand la production du fer en France se bornait à un total fort restreint, on aurait compris quelque appréhension de ce côté, et cependant, dans les grandes guerres de la République et de l’Empire, on n’a pas plus manqué de fer qu’on n’a manqué de soldats.

Quelques chiffres sont nécessaires pour préciser ces données.

En 1789 (prenons cette grande époque comme

LA LIBEUTÉ C0M51EHC1ALE.

point de départ), nos usines ne donnaient que 69,000 tonnes de fonte qui, converties en fer, n’en représentaient guère au delà de 50,000.

Voici la progression réalisée depuis cette époque :

ANNÉES

FONTE

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