‹ La liberté commerciale et les résultats du traité de commerce de 1860Chapitre 22 sur 48 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Paris, le 3 octobre 1846.

Quand un écrivain tel que vous prend la parole sur une des questions vitales qui touchent à la sécurité et à l’existence même des populations, son opinion doit exercer une grande influence sur les esprits. La magie du style, l’éclat de la forme, l’empire de l’éloquence, éclairent alors les convictions, dominent les incertitudes. Votre écrit consacré à l’examen de la question des subsistances est, sans contredit, appelé à obtenir dans le pays un long retentissement. Désormais la cause de la libre circulation des grains dans l’intérieur a trouvé un auxiliaire victorieux. L’œuvre du gouvernement sera plus facile, car vous aurez détruit des préjugés rebelles, et Terreur des hommes n’aggravera pas au moins la calamité de deux

* Une vive agitation s’étail répandue en France à la suite de la mauvaise récolte de 1846. M. de Lamartine prit la plume pour traiter ce grand intérêt public, qui touche à la vie même du peuple, la question des subsistances ; nous reproduisons les deux lettres que nous avons adressées alors ^ Tillustre écrivain. •

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mauvaises récoltes. Jamais une haute et noble intelligence ne se sera mise plus utilement au service d’une grande et sainte cause.

J’avais hâte de constater cet heureux résultat de votre intervention. Les conseils immédiats que vous donnez au peuple et au pouvoir sont marqués au coin d’une raison élevée en môme temps qu’ils respirent une généreuse sympathie pour le malheur. La nécessité de susciter le travail, qu’une crise, suite inévitable du renchérissement du blé, menace de paralyser ; le recours actif à l’importation des blés étrangers, favorisée par leur libre entrée sur notre territoire; le maintien de l’inviolabilité des transactions privées entre les vendeurs et les acheteurs, l’inviolabilité du domicile et du grenier des citoyens, la liberté de la circulation et celle de l’approvisionnement du marché, sont autant de points essentiels sur lesquels nous craindrions de revenir, car nous risquerions d’affaiblir l’effet de vos déductions chaleureuses, décisives, irrésistibles.

Mais permettez-moi d’ajouter que si vos avis, relativement à la crise actuelle et aux moyens à mettre en œuvre pour y faire face en ce moment, paraissent à l'abri de toute controverse, il n’en est pas de môme des idées émises au sujet de la condition de notre production permanente des céréales et des remèdes préventifs que vous indiquez. Plus votre opinion exerce une légitime influence sur le pays, et plus il est du devoir de ceux qui entrevoient du danger à la pleine application de vos doctrines d’exprimer les

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motifs de leur dissentiment. La bienveillance personnelle dont vous m’avez toujours honoré m’enhardit A prendre la plume, et si je le fais d’une manière hâtive, dès que j’ai pu lire votre dernier écrit, c’est qu’il n’est pas permis d’attendre vis-à-vis des hommes dont la parole magique s’empare soudainement des convictions, c’est qu’il vaut mieux empêcher une périlleuse erreur de s’établir que de travailler ensuite A la déraciner.

Vous regardez la question des blés comme une des plus délicates de l’économie politique ; vous avez raison. Mais est-ce là une question insoluble? doit-elle faire fléchir les principes? fant-il que la théorie avoue son impuissance, que la science abdique, et qu’au lieu de la lumière infaillible d'une loi qui résulte de la nature des choses, on soit condamné à ne consulter ici que la méthode expérimentale?

La liberté du commerce des grains, dont vous avez admirablement signalé l’influence féconde alors quelle sert de règle au marché intérieur, devient-elle un fléau du moment où nous franchissons la frontière? Faudra-t-il lui appliquer les paroles de Pascal : « Singulière vérité, qu’une rivière ou qu’une montagne borne 1 »

Non, la vérité du libre commerce, de la libre exportation et de la libre importation des grains, ne fait ni trembler ni reculer l’économiste. Si le blé est la vie même du peuple, et si l’on ne doit pas jouer avec la vie de la nation, cette loi suprême commande de ne pas substituer les règles étroites, variables et in-

certaines de la sagesse humaine aux décrets éternels de la Providence.

Ce sont les fautes de nos calculs, les erreurs de nos vagues prévisions, que nous devons le plus redouter quand il s’agit de la subsistance publique. Tout doit fléchir et disparaître devant la nécessité d’y pourvoir. Malheur à ceux dont l’égoïste insouciance voudrait spéculer sur les angoisses de la disette et sur les tortures de la faim I

Certes, ces sentiments sont les vôtres; pourquoi faut-il que vous ayez en principe sacrifié la base la plus solide de la sécurité générale à des appréhensions exagérées? Comment, au lieu de rechercher les moyens qui influent sur la production, qui l’étendent, qui l’améliorent, vous êtes-vous laissé séduire par le dangereux appât des mesures qui ne servent qu’à élever le prix nominal delà vente, sans ajouter à l’abondance des denrées alimentaires?

Le libre commerce des grains peut seul empêcher les commotions et les pénuries; c’est parce que le blé est le produit le plus important de notre sol, parce que la masse des céréales nécessaire à la nourriture de 36 millions d’hommes ne saurait jamais venir du dehors, que l’agriculture française échappe au danger dont vous avez tracé l’énergique tableau. Votre excellent esprit vous fait corriger immédiatement l’erreur d’une assertion absolue ; le blé, dites-vous, étant une des matières les plus encombrantes et les plus lourdes, il serait physiquement impossible au commerce d’importer et de distribuer dans tout l’em-

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pire les blés nécessaires à la consommation de la France; tous les navires marchands de l’Europe suffiraient à peine pour nous apporter dix-sept jours de nourriture M Comment, en présence de cette éven*

' Celle asserlioM est exagérée; nous avons reçu, eu 1816, environ 5 millions d’IiecloÜIres de blé, cVsl-à-dire la noiirrilure de viiigl-cinq jours, il raison de 200,000 lieclolitres par.joiir. l/année 1817 nous apporlcra, du deliors, le double de celle quanlilé.

.Mais, d’un aulre côlé, il est ulile d’ujouler que si la pleine iiberié du commerce des grains, unie aux prix exorbilanis auxquels les céréales se sont élevées chez nous, n’a pas réussi à dépasser une imporlaiion liinilée à un dixième de notre récolte, et cela en présence d'une moisson magnifique aux Élals-Unis et en Unssie, les exagérations des écrivains qui ont cru rencontrer, dans ces contrées, des réserves inépuisables, tombent également. Quelques chiffres ne seront pas superflus pour établir nettement cette vérité.

La Rus^-ie exporte en moyenne pour 50 millions de grains, et le blé ne forme f;u'une partie de ce total. Odessa, dont on parle sans cesse comme du grenier d’abondance de l’Europe, a eu, dans ces dernières aimées, un mouvement commercial de 70 millions de francs, dont 40 million' expriment la valeur des céréales. Que sont ces quantités en comparaison de la culture du blé en France, qui porte sur près de 80 millions d liectülilres, et qui dépasse de beaucoup la valeur de 1 milliard?

La valeur de l’exportation des grains en Rus>ie a été, en I84G, de 32,891,622 roubles d’argent (à 4 francs le rouble'., environ 130 millions do francs; elle s’èsl répartie ainsi sur les divei'scs espèces de grains (la mesure est le lschelwcrt,qü\ équivaut, à peu de chose près, <i 2 hectolitres) :

TschetwerU.

Roubles argent.

Froment

Seigle

Orge

Avoine

Pois

Farine

Divers grains

Le blé formait donc la portion la plus considérable de cotte exportation; il avait fourni près de 6 millions et demi d’iiectolilres, d’une vu-

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tualité, nos champs seraient-ils déserts, notre culture interrompue?

Oui, nous sommes le premier ù le proclamer, Tagriculture française, écrasée par les décevantes pro-

Icur de 88 iiiiHioiis do fraiies, ce qui élublit la valeur de riicclolilro, au poiiil (le dépari, à 1-4 francs en moyenne.

Celle oxportalion de froment s’esl répartie comme il suit entre les difîéreiils porls de l'Europe (nous ujoulons aussi la répartilion du seigle exporté) :

Blé (tachetwerta). Seigle (tschetwerel).

Archangel

Porls de la mer Baltique

Odessa

Taganrog, Marianopol, Berdiansk et Roslow

Ports du Danube

Frontières de terre

Du janvier an juillet I8i7, les douane» ont reçu la déclaration d’une expoilalinii de G, 179, 418 Isclielworls de céréales, c’esl-à-dire de 766,000 tscliclweiis d<* i»lus que durant Ionie l’année 1846. En outre, Sainl-Félersbourg seul a exporlé 601,646 Isclielworts de farine do seigle. L’exporialion maritime s’esl divisée ainsi eiilre les différonls ports :

Blé.

Seigle.

Orge.

A Toi De.

Archangel

Saint-Pétersbourg et Riga .

Odessa

Les quatre ports de la mer d’Azof

En somme, depuis le 1*^ janvier 1846 jusqu’au 1®^ janvier 1847, c’està dire pimdant les dix-liuit mois de la pins forte demande et des prix le» plus ('levés en Europe, cl nolammcnl en Franco, la Russie a c.\|)orlé 6,836,490 Isclielwerts, c’esl-à-dire moins de 14 millions d’heclolilros de li omeni, à destination de rAlIcmagne, de la Hollande, do la Belgique, do l’Anglolerre cl do la France réunies! Ce cliifTre, mis en regard de noire production annuelle, qui dépasse ccrlainemenl, année commune, 75 millions d'hectolitres de hlé suffit pour tranquilliser ceux qui pourraient supposer que l’avenir de l’agriculture française serait compromis par le libre commerce des grains.

* .Xujourd'bui ce chiffre dépasse chez nous 100 millions d’hectolitres.

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messes du régime prohibitif, qui lui jette Tinsigniliante aumône d’une parcelle de protection en absorbant au proût de quelques industries privilégiées la presque totalité dos bénéfices qu'il procure, l’agriculture française soufTre, elle a raison de se plaindre. Mais c’est dans la liberté qu’elle retrempera ses forces; c’est en lui fournissant des capitaux h meilleur compte et en supprimant l’usure qui la dévore, c’est en répandant au milieu des campagnes la connaissance des méthodes nouvelles et les instruments perfectionnés; en donnant un large essor à l’instruction agricole, aux irrigations, au reboisement ; en diminuant l’impôt du sel et en révisant les bases de l’octroi, qui porte un coup funeste à la culture, quand il empêche le développement de l’élève du bétail, première condition des améliorations agricoles ; c’est en donnant une impulsion féconde à toutes les richesses naturelles de la France que nous viendrons efficacement en aide k la première de nos industries. En dehors de ces mesures, il n’y a que déception pour l’agriculture, que misère et péril pour le peuple.

On peut différer d’avis sur la portée véritable des grandes transformations économiques accomplies en Angleterre, mais il est un point certain, inattaquable: la production des céréales y est livrée à la concurrence du monde entier. La Grande-Bretagne n’a pas craint d’affronter cette expérience hardie, qui semblait plus menaçante pour elle que pour aucune autre nation; aujourd’hui les adversaires les plus fougueux de la ligue reconnaissent qu’ils se sont trompés.

L’Angleterre ne verra pas ses champs tomber en friche, la rente de la terre échappera à la dépression énorme qu’on redoutait pour elle, et l’abondance, ou du moins un approvisionnement suffisant du marché, succédera à la crainte permanente delà disette.

Certes, la France n’a rien à envier à la Grande- Bretagne sous le rapport du sol et du climat; pourquoi donc la révolution heureusement accomplie au delà de la Manche devrait-elle être pour nous une calamité, un suicide?

Vous demandez ce que deviendrait le revenu du propriétaire; il ne diminuerait pas, et l’aisance générale s’accroîtrait. Oui, le problème est tel que vous l’avez posé : il faut arriver à nourrir le peuple à meilleur marché sans tuer le laboureur français, mais ce n’est pas dans les lois restrictives qu’on trouvera la solution. La liberté, voilà l’unique drapeau de cette économie politique du bon marché, qui vous a toujours reconnu pour l’un de ses plus glorieux apôtres.

La libre importation des grains étrangers a été constamment le principe inviolable, fondamental de notre ancienne législation; l’exportation seule était prohibée, car on considérait la subsistance à bon marché comme le premier devoir du gouvernement. Cette défense d’exportation ruinait nos cultivateurs dans les années d’abondance, et amenait le retour fréquent des disettes en faisant négliger la culture de la terre. Pour faire face aux années mauvaises, il faut avoir un

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excédant de production dans les bonnes années, il faut jouir alors :

Du suporllu, cliose si nécessaire.

Oui vint délivrer Tagriculture de ce joug oppressif? La secte des économistes. Qui fut vaincu dans ce grand débat? Les prohibitifs de l’époque, ceux qui tenaient à déprimer sans cesse le prix du blé par la défense d’exportation.

Vous dites que des grains étrangers, dont le prix serait plus bas de deux tiers, arriveraient sur notre marché. D’où viendraient-ils donc, et comment les produirait-on, alors que dans les années d’abondance le prix descend chez nous k 13 et 14 francs l’hectolitre, et que nos forces de production auraient plus que dçublé?

Il n’est pas question aujourd’hui d’abolir l’échelle mobile de 1832, et vous êtes le premier k demander qu’on abaisse les limites de prix qu’elle a fixées. Pourquoi donc vous égarer dans une croisade contre le libre commerce? pourquoi soulever des terreurs inutiles? Du moment où la faim parle, la barrière jalouse de la douane est brisée, les limites fixées à l’importation s’évanouissent devant l’impérieuse nécessité de donner du pain au peuple qui en manque. Pourquoi faut-il que, d’accord avec vous sur ce point essentiel, nous ayons à constater une dissidence de doctrine spéculative? Pourquoi celui qui s’est toujours montré le défenseur brillant et convaincu du bien-être des classes laborieuses a-t-il oublié pour

un moment que les bras des travailleurs sont la seule valeur qui ne profite point, qui ne peut jamais profiter de la protection des douanes? La France a toujours porté trop haut le drapeau de la fraternité humaine pour qu’elle songe à repousser les ouvriers étrangers ; cela seul décide la question. On ne saurait tarifer les produits destinés à nourrir la population laborieuse, quand on ne tarife pas le travail.

Vous demandez qu’on rétablisse les greniers de réserve, les approvisionnements de précaution. Nous aussi, nous croyons utile, indispensable de consacrer l’excédant des récoltes riches à couvrir le déficii des mauvaises récoltes; mais le mécanisme de l’institution ne saurait êtrC concentré entre les mains du gouvernement. Celui-ci ne nous semble pas plus apte que les particuliers, ni que le commerce ordinaire, à maintenir les approvisionnements nécessaires. C’est dans le concours de Faction publique et de Faction privée, c’est dans un système de consignation des grains que la solution se rencontre. Cette lettre est déjà trop longue pour que j’essaye de développer aujourd’hui un point aussi grave.

Je dirai en finissant: quelle que soit la forme des approvisionnements de réserve, ceux-ci doivent dater de Fépoque ou le blé est abondant et à bon compte. Vouloir les former par des achats faits dans le pays au moment où le blé est rare, ce serait aggraver le mal au lieu d’y porter remède. C’est là ce que vous avez pensé aussi, car vous recommandez la liberté des transactions et les approvision-

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nemenU de blé étranger. Pleinement d’accord avec vous sur la marche à suivre en présence de la crise actuelle, je me suis permis d’exprimer quelques doutes sur les questions dont la solution est plus lointaine, et je l’ai fait avec confiance, car c’est le propre des intelligences d’élite de tolérer et même de provoquer la discussion.

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