‹ La liberté commerciale et les résultats du traité de commerce de 1860Chapitre 23 sur 48 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Paris, le 4 oclobre 1846.

L’émotion causée dans le pays par le renchérissement des céréales risquait de ressusciter d’anciens préjugés et d’aggraver un état de choses qui ne présente en lui^même aucun motif de sérieuse alarme. La libre circulation, le libre commerpe de grains, sont, vous l’avez éloquemment proclamé et démontré, le meilleur moyen de parer à un désastre, inévitable si le mal de la peur venait grossir le danger d’une récolte médiocre. Vous avez fait justice de cette terreur des subsistances, qui tendrait à restaurer le fédéra-' lisme des marchés. Il ne faut pas que le transport des céréales soit interdit par l’émeute, quand il ne l’est plus par la loi, et vous amenez la conviction populaire à se ranger sous l’empire éclairé du législateur.

La situation n’est pas aussi mauvaise que les craintes des populations, et peut-être aussi les coupables espérances des spéculateurs, ont voulu la faire apparaître. La récolte est médiocre, mais elle ne descend

pas à cette limite périlleuse où commence l’appréhension de la disette. Grâce à Dieu, depuis que les barrières intérieures ont été abattues, la France n’a plus eu à trembler devant les horribles invasions de la faim, si fréquentes sous l’ancien régime. La facilité (les communications, le vaste réseau de nos routes, auquel vient s’ajouter le réseau des canaux et des chemins de fer. complète l’œuvre de Turgot et de la révolution; le dix-huitième siècle a eu la gloire de lever les obtacles artificiels qui s’opposaient au transport des céréales; nous aplanissons de plus en plus les obstacles naturels qui rendaient ce transport coûteux et pénible. Bientôt les conditions de la vente seront plus égales, et l’abondance des grains se répartira sur les diverses régions de notre territoire.

En attendant que ce progrès définitif s’accomplisse, il faut, sans propager une fausse sécurité, faire comprendre au pays que la liberté largement pratiquée et la prévoyance suffisent pour le mettre à l’abri d’une horrible calamité. Ce triomphe de l’intelligence, vous y aurez noblement coopéré.

Vous ne vous êtes pas contenté de ce premier succès; reportant votre pensée plus haut et plus loin, vous avez voulu déduire de l’embarras du moment une leçon pour l’avenir, et chercher comment on pourrait prévenir la gêne qui résulte du renchérissement périodique des céréales.

On vous a reproché de mal choisir l’heure d’une pareille étude, qui demande, dit-on, le calme des jours prospères, et qui risque d’exalter les frayeurs du peu-

LE COMMERCE DES GRAINS

pie en présence du prix élevé des subsistances. Nous ne saurions nous ranger à cet avis; on ne se préoccupe guère d’empêcher le mal quand il est absent, et si la Providence nous envoie une épreuve à subir, ne renonçons pas du moins à profiter d’un avertissement sévère. D’ailleurs, le plus sûr moyen de calmer des inquiétudes factices ou exagérées, c’est de les regarder en face. Il suffit de constater les conquêtes accomplies au profit deTalimentation publique et celles que l’avenir nous prépare, pour écarter de vaines terreurs.

La production ordinaire des céréales s’est rapidement accrue en France, elle a grandement dépassé la marche progressive de la population. Qu’il nous suffise de rappeler ici que depuis un siècle la quantité du froment récolté chez nous a plus que doublé; elle dépassera bientôt 80 millions d’hectolitres tandis qu’elle atteignait à peine le chiffre de 50 millions en 1818; elle présente un total supérieur à celui des récoltes réunies de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de la Hollande, de la Belgique, de la Prusse, de la Suède et de la Pologne.

Ce résultat, bien constaté, ne permet pas de conserver la crainte d’une disette proprement dite; il suffit aussi pour montrer que la libre importation des grains étrangers, ce régime sous lequel la France a toujours vécu jusqu’au temps de la Restauration, ne risquerait point d’anéantir nos dix millions de culti-

* Elle est aujourdMmi de plus de 100 millions d’hectolitres.

valeurs et les 3 milliards de revétiu de nôtre soi.

Mais ce progrès n’empêche pas l’iilconstancê dès saisons et l’inégalité des récoltes; les lois dë la nature ne sont régulières, en ce qui touche la production territoriale, que par le retour à pëii près certain et constant des mêmes irrégularités. « Ces vicissitudes de la production, a dit avec raison M. Léon faucher l’homme peut les corriger en les compensant l’unè par l’autre; il dépend de lui de recueillir et de conserver, lorsque la moisson est exubérante, l’excédatit de la consommation ordinaire, pour combler le Vide que vient de laisser une année désastreuse. Il dépend de lui, grâce à la variété des climats, qui fait que là récolte des céréales manque rarement à la fois sür plusieurs points du globë, de rétablir l’équilibré, éii portant les grains des contrées qui en ont trop, à cèlles qui n'en ont pas assez. Le commercé devient ainsi un auxiliaire de la Providence, il concourt à l’ordre et le rend stable, complet, universel. »

Cette pensée, vraie, juste, était présenté à votre esprit, monsieur, quand voUs âvez demandé le rétablissement des greniers de réservé aûn de suscitèr dans les jours de disette aux spéculateurs et aux détenteurs de blé une concurrence modérée, et dë tenir le pain à un niveau à peu près égâl. Mais il est de notre devoir d’ajouter que le mode d’exécution auquel vous semblez vous être arrêté est condamné par l’expérience des temps passés et par l’opinion

* Journal des Économistes, 1845, l. XII, p. 193.

LE COMMEHCE UES GRAINS

unanime des hommes qui l’ont soumis à un examen calme et approfondi. Non, ce n’est ni l’égo'isme, ni la cupidité du commerce qui ont fait supprimer ces greniers, ces réserves, ces approvisionnements; le législateur n’a pas été coupable en cfïaçant de nos institutions un vain leurre, en jugeant que l’intervention directe de l’Etat dans le commerce des grains amenait la disette au lieu d’y faire obstacle. Du moment où le Trésor public agit, il peut et il doit perdre sur l'achat des blés; les particuliers renoncent donc à opérer en concurrence avec lui, il éloigne tous les autres marchands. Alors la fonction du gouvernement s’élargit chaque jour; il n’avait d’abord voulu porter qu’un secours restreint, il faut bientôt qu’il pourvoie à tous les besoins, parce qu’on ne s’unit point à lui ^ Il faut qu’il s’abstienne, ou qu’il se charge de toute la masse des transactions journalières sur les subsistances; il n’est pas pour lui de milieu entre une influence indirecte, éclairée, qui aide à franchir les époques difliciles, et le monopole. Inviter le gouvernement à ouvrir des greniers de réserve, c’est, en matière d’approvisionnements, couper le nœud gordien au lieu de le délier.

Vous prétendez, en employant ce magnifique langage dont vous possédez le secret, que la question du commerce des grains échappe par sa masse et par sa pesanteur aux mains delà science : qu’il me soit permis d’appliquer autrement ces paroles, et de dire :

’ Necker, sur la législation cl le commerce des grains, II" pari., p. 8.

le commerce des grains échappe par sa masse et par sa pesanteur aux mains de TEtat ; le monopole imposerait au gouvernement un fardeau impossible, or, en dehors du monopole, il n’y a dans l'intervention directe du pouvoir que danger et déception.

Nous ne parlerons pas des autres difficultés signalées par Turgot dans ses admirables lettres sur la liberté du commerce des grains. « Il faut que le peuple vive, dit ce grand économiste, et quand le gouvernement a détruit le commerce qui l’aurait fait vivre, il faut qu’il s’en charge, qu’il se fasse commerçant de blé, qu’il emploie à ses achats des fonds toujours pris sur ce pauvre peuple, qu’on s’imagine soulager; il faut qu’il soit trompé dans ses achats, parce qu’il n’a aucun des moyens qu’ont les négociants pour ne l’être pas ; parce qu’un homme qui fait un métier qu’il ne sait pas, est toujours trompé..., ses achats, ses transports se font sans économie... Il perdra sur les ventes, parce qu’il aura peine à résister aux murmures populaires qui lui en feront une loi... Il ne remplira pas les besoins, parce qu’il n’est pas possible qu’il y sacrifie d’aussi gros fonds que le commerce libre... »

Turgot signale aussi les embarras de la fixation des prix d’achat et de vente; la perte imposée aux cultivateurs, réduits à ne rencontrer aucune compensation quand leur récolte est peu abondante, et la terrible responsabilité qu’encourt un pouvoir assez téméraire pour persuader au peuple qu’il possède la force de conjurer toutes les incertitudes, toutes les fluctuations de l’avenir.

LE COMMERCE DES GRAINS

Cependant il nest qu’un moyen d’empêcher les funestes effets des années stériles : c’est de porter le grain où il n’y en a.pas, ou d’en garder pour le temps où il n’y en aura pas.

L’impuissance et le péril des prétendus greniers d'abondance ne permettent plus d’y avoir recours; l’histoire proteste contre une pareille témérité.

Nous croyons que les particuliers, abandonnés à leurs propres ressources, conserveront difficilement des réserves suffisantes; il leur manque le capital, qui les mettrait en position d’attendre une vente lointaine, et leur industrie, souvent morcelée, met hors de leur portée les procédés perfectionnés et économiques de conservation des grains. Ceux ci se trouvent fréquemment avariés ou dévorés par les insectes et les animaux nuisibles.

Le commerce libre nous inspire plus de confiance; il saura mieux niveler les conditions, prévoir les besoins, empêcher ces violentes fluctuations de prix, qui portent toujours un coup funeste aux classes laborieuses. Mais nous pensons avec vous, monsieur, qu’il est bon de susciter aux spéculateurs une concurrence sage et modérée, et d’empêcher ainsi le sinistre spectacle de l’avidité qui marchande avec la faim. Il est utile aussi que le cultivateur profite directement de la hausse sur l’excédant des bonnes années, afin qu’il supporte plus facilement l’inconvénient d’un prix modéré, alors que la récolte vient à manquer.

Le concours de faction publique et de faction

privée peut amener la solution du problème que vous avez posé.

Si le gouvernement ne doit point se faire marchand de blé, il peut, soit bâtir lui-mème des entrepôts, des magasins, où les excédants des bonnes récoltes seraient versés par les cultivateurs, soit encourager et susciter une pareille entreprise sur une grande échelle.

On introduirait dans ces vastes magasins les procédés que la science a découverts, pour la conservation facile et peu coûteuse des céréales ; l’agglomération des réserves privées présenterait le double avantage d’une économie sur les constructions et d’une sécurité plus complète.

Mais cet instrument matériel, mis au service dès producteurs de blé, risquerait de demeurer impuissant si l’on n’y joignait des avances faites aux consignataires. Ces avances seraient calculées de manière à mettre le Trésor, dans le cas où l’Etat tenterait directement une semblable entreprise, ou la compagnie qui se formerait dans ce but, â l’abri de toute chance de perte. L’intérêt devrait être modéré; on en élèverait le taux, à mesure que le prix du blé atteindrait les limites* de cherté, afin d’engager alors les propriétaires à verser la réserve sur le marché.

De cette manière, un capital assez restreint permettrait d’atteindre les résultats qu’a poursuivis en vain le système des greniers d’abondance. L’Etat serait mis à l’abri d’une responsabilité terrible; un libre essor se trouverait conservé aux transactions privées, et l’industrie agricole obtiendrait ün secours

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efficace; élle serait dotée d’un élément nouveau de richesse et de sécurité.

Qu’il me soit permis d’espérer que votre concours ne manquerait pas à l’application d’une pareille idée Vous aimez l’agriculture, vous comprénez l’importance de cette industrie fondamentale; mettez-vous donc à la tête des améliorations, des réformes que réclame cette branche essentielle de la production des richesses. La vie à bon marché, c’est la condition première de l’existence des travailleurs, et nous nous exposerions à un grave péril si nous fermions les yeux sur l’avenir que prépare au monde la grande révolution économique accomplie de l’autre côté de la Manche. Il faut mettre la France en état de braver toute concurrence pour la production agricole, car là se rencontre également la condition essentielle de la prospérité de nos artisans, de nos ouvriers, de nos fabricants, de nos manufacturiers. Nous v arriverons

en substituant à chacune des protections, la plupart du .temps stériles, inscrites dans les tarifs de douane, une protection effective, résultant de la suppression des charges qui grèvent le sol, ou des institutions qui seconderont l’activité du cultivateur. La production deviendra ainsi plus abondante et plus régulière ; nous échapperons au danger d’un malaise, aussi bien qu’aux craintes d’une pénurie accidentelle des subsistances.

’ Un agriculteur distingué, M. Briaune, membre du Conseil général de l’Indre, a fort bien développé les avantages des greniers de consignation, dans un écrit sur les Crises industrielles.

Le choix ne nous est même pas laissé : la Grande- Bretagne ouvre ses portes aux céréales du monde entier; elle va procurer à sa population laborieuse une nourriture abondante, à prix réduit; le commerce de ce puissant empire s’occupe d’ajouter à de vastes docks des magasins de réserve qui empêcheront les fortes variations de la valeur des grains. Ceux qui redoutent la prééminence victorieuse de l’Angleterre doivent se garder de lui abandonner le plus irrésistible de tous les monopoles, le monopole de la liberté.

ET

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