LES IDÉES ANGLAISES
A 3/onsieur Chambolle, député de la Vendée, rédacteur en chef du Siècle.
6 janvier 1847.
Un grave débat se trouve engagé au sujet de la réforme de notre régime des douanes. Fidèle à la tradition des idées libérales , vous n’avez pas dissimulé vos sympathies pour une doctrine qui tend à créer entre les nations un nouveau gage de paix et de fraternité. Mais pénétré des devoirs que nous impose l’héritage du passé, dévoué à la prospérité agricole de la France et au bien-être des classes laborieuses, vous avez voulu conserver toute l’impartialité nécessaire pour discerner jusqu’à quel point la pratique peut admettre l’application plus ou moins complète, plus ou moins prompte des principes que la science a consacrés.
Je suis loin de me plaindre de cette réserve parfaitement légitime. Une enquête solennelle s’ouvre
devant le pays; elle ne lardera sans doute pas à faire éclater la vérité. Quand on a, comme vous, la conscience de la responsabilité qu’impose la direction d’un organe de l’opinion publique de l’importance du Siècle, il est tout simple que l’on recule devant un parti pris à l’avance, que l’on désire ne se prononcer sur chaque point en discussion qu’après un examen sérieux, ^ipprofondi,
Associé depuis neuf ans à vos travaux, j’ai parfaitement compris vos scrupules et je les ai respectés. Peut-être seront-ils levés, en grande partie, si je réussis à exposer simplement, nettement, les principes qui dirigent l’Association pour la liberté des échanges.
On a essayé d’égarer l’opinion publique par de fausses interprétations; une tactique plus habile que loyale a commencé par imputer à l’Association du libre échange de folles témérités. Mais celle-ci maintient fermement le drapeau de la réforme progressive et d’une sage modération; on l’accuse maintenant de reculer, d’abandonner ses premiers plans, de renoncer à l’absolu de ses doctrines. Les deux reproches sont également erronés.
On s’est plu à présenter le système de la liberté commerciale comme hostile à l’agriculture, aux ouvriers, à la puissance du pays et à la sécurité nationale. Les partisans du système prohibitif et ultra^ protecteur ont réussi à occuper de fortes positions dans la plupart des journaux : vous avez vous-même accueilli une lettre de M. Pétetin, qui me paraît résumer, sous une forme brillante, la plupart des
préjugés et des erreurs qu’on s’efforce d’accréditer dans le pays.
Je viens réclamer, à mon tour, de votre bienveillance habituelle, un accueil favorable pour quelques lettres dans lesquelles j’essayerai d’aborder les principales objections dirigées contre l’application du principe de la liberté commerciale. Je tâcherai d’être bref autant que le comportent un sujet aussi vaste et une question aussi compliquée.
Mais, avant tout, il importe de déblayer le terrain des arguments, que j’appellerai volontiers parasites, car ils ne tendent qu’à étouffer une discussion, calme et sérieuse, sous de vaines déclamations.
C’est ainsi que, pour jeter sur la doctrine de la liberté commerciale un reflet désagréable, on lui a imputé une origine britannique. « Défiez-vous, a-t-on crié bien haut, de l’invasion des idées ennemies, des idées anglaises. » Certains écrivains, à l’allure plus hardie, n’ont pas reculé devant une insigne et odieuse calomnie, en présentant les promoteurs d’une réforme commerciale sagement progressive, comme de nouveaux agents de Pitt et Cobourg. On n’a rien négligé pour raviver les haines nationales, pour étouffer le débat, en faisant appel à des préjugés, respectables si on considère leur origine, mais étrangement fourvoyés dans la voie sur laquelle on a voulu les faire surgir. Enfin, pour masquer des entreprises peu en harmonie avec l’intérêt général du pays, les adversaires du libre échange ont prétendu confisquer à leur profit le drapeau de la défense du travail national,
sans doute dans l’espérance qu’il couvrirait des tendances, au moins suspectes, et des arguments de contrebande.
Je suis loin de prétendre qu’il existe entre l’économie politique et la politique proprement dite une ligne de démarcation tranchée, ni qu’il soit permis de faire abstraction de la sécurité nationale et de la légitime influence des idées dont notre pays est le glorieux représentant, alors que l’on se préoccupe du développement de la richesse publique. Une telle pensée serait essentiellement fausse. Mais cet aspect de la question, loin de nuire à la cause de la liberté commerciale, est, au contraire, un de ceux qui en font le mieux ressortir la féconde influence et les tendances généreuses.
La liberté commerciale repose sur un principe dont la saine entente promet de faire disparaître un levain permanent de discorde et de collisions entre les peuples. La vieille théorie de la balance du commerce supposait qu’une nation ne pouvait s’enrichir qu’aux dépens des autres; l’économie politique, c’est là peutêtre sa gloire la plus haute et la plus pure, a démontré que les peuples étaient solidaires dans leur bonne comme dans leur mauvaise fortune. Du moment où il est vrai de dire que les produits s’achètent avec des produits, que les services s’échangent contre des services, il est évident qu’il y a plus d’avantage à commercer avec un pays riche qu’avec un pays pauvre, et que chaque échec subi par la prospérité d’un Etat réagit sur les autres.
Les jalousies mercantiles cesseront de susciter les luttes armées, et d’ajouter aux conflits inévitables des idées politiques les susceptibités jalouses de l’intérêt matériel. Celles-ci naissent de l’imperfection des combinaisons humaines, qui ont voulu se substituer aux vues de la Providence; elles céderont devant un retour aux relations naturelles entre les peuples, relations longtemps traversées par de faux calculs.
Sans doute le rêve généreux de l’abbé de Saint- Pierre est loin de se trouver réalisé ; chaque nation doit pourvoir à sa défense, garantir son indépendance d’action. Les partisans de la liberté commerciale sont loin de méconnaître cette nécessité première; ils savent à merveille qu’avant de songer à développer le bien-être du pays, il faut garantir son existence. Ils s’inclinent devant les exigences de la politique, mais ils ne permettent pas qu’on les exagère et que Ton déguise, sous le manteau emprunté du patriotisme, les âpres appétits de l’intérêt * privé.
Quel est cependant le spectacle que nous donnent nos adversaires? Au lieu de discuter les nécessités lé- . gitimes de la défense nationale, ils trouvent plus commode de mettre sur le compte de cette considération suprême, devant laquelle personne ne saurait demeurer indifférent, les plus téméraires prétentions de leur égoisrae. Désespérant de triompher dans un débat calme, sincère, approfondi, ils aiment mieux dénoncer les propagateurs de la liberté des échanges presque comme des traîtres, en leur imputant l’iraporta-
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146 DÉBATS SUR LA LIBERTÉ COMÎÜERCIALE AVANT l848.
tion d’idées étraûgères, au profit de l’étranger et surtout de VAnglaisl
Il est une impression dont il est difficile de se défendre ; pour déserter le terrain de la discussion, pour y substituer des invectives, des calomnies, un appel à d’aveugles ressentiments, il faut que les intrépides défenseurs de la prohibition soient à bout de raisons victorieuses à faire valoir. Ne pouvant dominer le bon sens public, ils essayent de le troubler par une polémique passionnée, qui se tient à côté de la question véritable.
Les fondateurs de la Société pour la liberté des échanges sont accusés de propager des idées anglaises et de travailler au bénéfice de l’Angleterre.
Certes, lorsqu’un pays est assez heureux pour donner naissance à une de ces découvertes qui doivent devenir l’apanage de l’humaniié tout entière, la France répudie les préjugés mesquins d’une nationalité mal entendue ; elle se hâte d’adopter et de propager les conquêtes du génie. A supposer un moment que le dogme de la liberté commerciale fût d’origine britannique, nous n’éprouverions pas plus d’embarras à le défendre qu’à suivre les merveilleuses conséquences delà loi delà gravitation, à laquelle se trouve attaché le nom glorieux de Newton.
Il nous resterait seulement le regret de nous être laissé devancer dans la proclamation d’une doctrine conforme au génie français, conforme aux tendances larges et franchement libérales qu’il adopte d’habitude.
Mais ce regret, nous n’avons point à lexprimer; ainsi que le disait déjà le vieux Forbonnais : « Les grandes idées de liberté commerciale, dont on fait hommage à l’Angleterre, sont originaires de France. » On ne manquerait pas de taxer ces paroles de vaine affirmation, si nous renoncions à les appuyer de quelques preuves ; d’un autre côté, ce serait singulièrement abuser de votre obligeance que de convertir cette lettre en un cours sur Thisloire des idées relatives au mouvement d'échanges internationaux. Je me bornerai à rappeler deux passages saillants, qui sufhront pour démontrer sans réplique que les idées de l’Association pour la liberté des échanges sont chez nous un fruit indiscène.
Déjà en 1557, Henri II s’exprimait ainsi dans le préambule d’un édit relatif à la libre exportation : a L’on a toujours veu et cogneu, par commune expérience, que le principal moyen de faire les peuples et sujets des royaumes, pays et provinces, aisés, riches et opulents, a esté et est la liberté du commerce et trafic quils font avec les voisins et les étrangers auxquels ils vendent, trocquent et eschangent les denrées, marchandises et commodités qu’ils leur portent des lieux et pays dont ils sont, pour y en apporter d’autres qui y défaillent, avec or, argent et autres choses utiles, nécessaires et profitables ; dont s’ensuit par ce moyen, que le prince, le pays et sujets tout ensemble sont réciproquement accommodés de ce qui leur est nécessaire : autrement, il faudroit que les biens et fruicts croissant èsdits royaumes , pays et
provinces, avec les singularités et manufactures qui s’y font, fussent là mesme usez, consumés par les habitants et subjects d iceux, auxquels, par ce moyen, la plupart de leurs dits fruits, commodités et manufactures, demeureroient comme inutiles : et en ce faisant le seigneur de la terre seroit frustré de son attente et espérance de pouvoir profiter de son bien, et les laboureurs et artisans de leur labeur et industrie. » Quel admirable bon sens dans ce simple exposé,' qui va revêtir, en passant par la bouche de Sully, une grandeur de vues, un sentiment philosophique des intérêts sociaux que personne n’a égalés.
« Sire, disait-il à Henri IV, Votre Majesté doit mettre en considération qu'autant il y a de divers climats, régions et contrées, autant semble- t-il que Dieu les ait voulu diversement faire abonder en certaines propriétés, commodités, denrées, matières, arts et métiers spéciaux et particuliers, qui ne sont point communs, ou pour le moins de telle bonté aux autres lieux, afin que par le trafic et commerce de ces choses, dont les uns ont abondance et les autres disette, la fréquentation, conversation et société humaine soient entretenues entre les nations, tant éloignées puissent-elles être les unes des autres. »
Jamais langage plus élevé n’a été mis au service d’une plus haute conception de l’esprit humain! Jamais la cause de la liberté des échanges n’a rencontré un plus noble interprète. Aussi craignons-nous fort pour Sully les foudres du comité Odier-Mimerel.
Celles-ci ne devraient pas non plus épargner Colbert. Si le temps et l’espace nous le permettaient, nous montrerions comment ce grand homme d’Etat avait compris les avantages delà liberté commerciale, et combien il différait de ce Colbert fantastique que les protectionnistes ont créé à leur image.
Faul-il citer ici les glorieux travaux des économistes et des physiocrates, pour dissiper jusqu’au dernier vestige de l’erreur, qui gratifie l’Angleterre de l’idée de la liberté des échanges, idée éminemment française l Les bornes de cette lettre s y refusent, et en vérité ce serait un travail superflu, car, à moins d’avoir dormi du sommeil d’Epiménide, il n’est pas permis de reprocher aux écrivains français d’avoir attendu les inspirations de l’Angleterre pour prêcher la fraternité des peuples.
Il est un témoignage éloquent que nous ne saurions passer sous silence. Voici ce qu’écrivait Turgot, en 1773, au docteur Josias Tucker, économiste anglais:
« Je vous avoue que je ne puis m’empêcher d’être étonné que, dans une nation qui jouit de la liberté de * la presse, vous soyez presque le seul auteur qui ait connu et senti les avantages de la liberté du commerce, et qui 11 ayez pas été séduit par la puérile et sanguinaire illusion d'un prétendu commerce exclusif. Puissent les efforts des politiques éclairés et humains détruire cette abominable idole, qui reste encore après la manie des conquêtes et l’intolérance religieuse, dont le monde commence à se détromper! Que de millions
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d’hommes ont été immolés à ces trois monstres! »
Que pourrions-nous ajouter à ces paroles? Ne montrent-elles pas qui des deux, de la France du de l’Angleterre, a initié l’autre au dogme de la liberté des échanges?
En vérité, il faut un singulier aplomb pour débiter
les affirmations de nos adversaires, et Une étrange
confiance dans la crédulité et dans l’ignorance du
pays pour espérer faire ainsi illusion à des esprits
inaltentifsl Comment! les combats incessants livrés
par l'opposition, pendant quinze années, contre les tendances prohibitives de la Restauration, étaient donc suscités par l’Angleterre, peut-être par cette ligue contre la loi des céréales qui commençait en 1838 sa pénible et glorieuse campagne!
Les enquêtes de 1829 et de 1834, les réformes trop timides de 1836, les admirables discours de MM. QuvergierdeHauranne, de Lamartine et de tant d’autres, n’étaient donc qu’une importation anglaise!
Tous, tant que nous sommes, membres de la Société pour la liberté des échanges, nous avons propagé ce * principe depuis que nous tenons une plume, depuis u’il nous a été donné de faire entendre notre parole ou d’exercer une influence quelconque sur le développement industriel. Étions-nous donc par avance les copistes de la ligue anglaise? et quand nous demandions ce grand acte national, l’umoM douanière entre la France et la Belgique, quand nous avions pour adversaire ce même comité Mimerel, qui se faisait le complice de la jalouse opposition de l’Angle-
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terre, c’était donc lui qui préservait l’intérêt du pays, et nous, nous ne faisions que défendre les idées anglaises î
Certes, c’est faire trop d’honneur à de pareilles imputations que de les combattre; il suffit de les traduire au grand jour de la publicité, en les dépouillant de cette fausse étiquette de patriotisme, qui ne saurait faire maintenant illusion à personne.
Du reste, les prohibitionnistes, qui nous reprochent de suivre l’exemple de l’Angleterre, ne sont que les plagiaires des représentants du système protecteur de l’autre côté du détroit. Ceux-ci ont accusé Cobden d’être l’agent de la Russie, quand il mettait son énergique talent au service de la réforme des lois céréales; il est tout simple qu’on accuse aussi les fondateurs de l’Association pour la liberté des échanges d’être les agents de l’Angleterre. Mous ne devons ni nous en étonner ni nous en plaindre. De telles attaques prouvent seulement que l’on sê défie de la cause au service de laquelle on est contraint d’y recourir.