TRAHÉS DE .METHUEN ET DE
croître, les premières années du dix-huitième siècle; cette décadence date du seizième siècle, du moment où Philippe II réunit à la monarchie espagnole l’héritage de don Sébastien, du moment où ce pays a subi les étreintes du régime prohibitif et de la domination étrangère. Soixante années de sujétion (1580-1640) ont sufû pour lui ravir ses trésors, son commerce, son armée, sa marine marchande et militaire, les riches domaines de la couronne et la plupart des colonies.
Quand le Portugal secoua le joug espagnol^ il fut loin de reconquérir sa prospérité première avec son indépendance. De fausses idées lui avaient été inoculées ; il négligea les sources les plus assurées, les plus fécondes de sa richesse, le commerce et l’agriculture, pour l’industrie manufajîturière, peu conforme à son génie et à ses véritables intérêts.
Au nombre des fabriques, établies par l’impulsion qu’imprima le comte d’Ericeira, se trouvaient des fabriques de tissus de laines. Celles-là seules étaient exposées à subir le contre-coup du traité de Methuen, et il est inexact de dire quelles furent anéanties; la plupart continuèrent leur exploitation.
Mais la cause véritable de la décadence du Portugal se rencontre dans la pensée funeste, que les mines du Brésil suffisaient pour assurer l’heureuse existence des habitants de la métropole. L’or du nouveau monde ne fit que glisser entre leurs mains ; ils ont voulu se dérober à la sainte loi du travail, ils ont négligé, pour l’éclat éphémère de la richesse d’emprunt, ce qui seul constitue la richesse durable :
DÉBATS SUK LA LIBERTÉ l'.OMMEHCIALE AVANT 1848.
la culture intelligente du sol et le progrès industriel.
Détaché de l’Espagne, le Portugal déclina comme son ancienne maîtresse, en vertu de la même loi, certaine, inévitable. La monarchie de Charles-Quint et de Philippe II n a jamais conclu de traité deMethuen; les trésors de l’Amérique y affluèrent aussi ; elle fut la terre promise du régime prohibitif, et cependant que lui est-il resté de son opulence fabuleuse et de sa splendeur? Ce simple rapprochement ne sufflt-il pas pour faire justice de tant d’assertions téméraires et d’allégations erronées auxquelles le traité de Methuen a servi de prétexte 1
Mais il y a plus : il a suffi d’un ministre intelligent pour relever le Portugal de cet abaissement. Le marquis de Pombal ne dénonça point le traité de Melhuen ; cependant, un demi-siècle après cette négociation, et sous l’empire des stipulations quelle avait consacrées, il étendit le commerce et la navigation, releva le crédit de l’État, créa une flotte et une armée, fit renaître de ses ruines Lisbonne plus belle et plus grande, donna une vie nouvelle à l’agriculture et à l’industrie.
Les beaux jours du Portugal reparurent depuis la moitié du dix-huitième siècle, bien que le traité de Methuen ait subsisté sans modification aucune jusqu’en 1810. D’ailleurs ce traité consacrait un droit exceptionnel et non la liberté des échanges. Voilà ce que nous apprend l’histoire, quand on la dégage des erreurs que l’esprit de système a trop longtemps accréditées.
On insiste et on dit : « Mais les Portugais, en ti-
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rant de l’Angleterre les objets nécessaires au vêtement ou indispensables à la subsistance, ont épuisé leur or, ils ont fini par aliéner jusqu’au sol pour payer les importations étrangères. Tel est le sort qui attend ceux qui suivraient leur exemple. » L’assertion n’est pas exacte; en tout cas, que prouverait-elle?
Sans doute, tout peuple qui renoncera au travail pour se plonger dans l’oisiveté, et qui continuera une consommation improductive, ne pourra que :
Manger le fonds avec le revenu.
Ce n’est pas le régime prohibitif qui mettra jamais obstacle à une pareille dégradation. Les mœurs seules, l’instruction et des habitudes fortes et dignes, peuvent préserver les nations d’une telle calamité. La richesse publique a son côté moral comme son côté matériel, et ce dernier n’est pas le plus important. Comment empêcher des emprunts ruineux et l’aliénation de la propriété, si ce n'est par l’ordre, l’économie et le travail? Les lois de douanes ne préserveront jamais de la ruine un peuple de fainéants et de dissipateurs; un labeur intelligent, voilà l’unique source de la prospérité des nations comme des particuliers.
Le fameux traité de 178G ne fournit guère aux protectionnistes un argument plus solide; ici -encore des faits mal observés ont conduit à des conclusions inadmissibles. Au lieu de blâmer, comme ils le devaient, l’application inhabile des prescriptions de cette convention, nos contradicteurs ont préféré s'at-
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laquer au principe de la liberté commerciale, en lui attribuant la souffrance passagère d’un petit nombre de nos industries.
Singulière destinée que celle de ce traité! Il n’est que la reproduction fidèle de celui que Louis XIV passa avec l’Angleterre en 1713, à l’époque de la paix d’Utrecht. Alors les villes manufacturières de ce pays se soulevèrent contre l’atteinte portée à leurs privilèges; les pétitions se succédèrent, une vive émotion se produisit parmi les ouvriers, et la Chambre des communes repoussa une convention qu’elle proclama hostile à la prospérité du pays. Les adversaires du traité de 1786 n’ont eu qu’à copier les doléances de la Grande-Bretagne en 1713; une plus grande liberté d’échanges avec la France devait, au dire des prohibitionnistes de l’autre côté du détroit, dont les nôtres ne sont que les plagiaires, ruiner les fabriques anglaises, anéantir le commerce et réduire la population à une profonde misère.
Nous serions entraîné trop loin si nous voulions analyser ici les curieuses réclamations de l’industrie anglaise en proie à la crainte d’un anéantissement complet. Bornons-nous à citer un fait : une procession d’ouvriers de Coventry protesta contre le traité de 1713, en promenant un drapeau auquel se trouvaient attachées une toison de laine et une bouteille, et qui portait cette inscription : Point d'échange des laines anglaises pour du vin de France; la corde pour ceux qui veulent tremper leur toison dans le claretî
En 1786, des stipulations analogues provoquèrent
TRAITÉS DE MirrHüEN ET DE 1 786.
de pareilles terreurs, mais celles-ci ayaient passé le détroit. Nous ajouterons quelles étaient mieux justifiées, car la lave révolutionnaire bouillonnait déjà au sein de la France, le volcan était près d’éclater, et ce n’est pas un pays miné par de folles prodigalités, menacé de la banqueroute, en proie aux inquiétudes politiques, qui peut accomplir sans embarras une grande réforme commerciale ►
Il est injuste d’attribuer au traité de 1786 la perturbation produite par les apprêts du glorieux mouvement de 1789. Pour juger sainement les véritables résultats de cette convention, il ne faut pas commencer par oublier les événements contemporains.
Il ne faut pas oublier non plus que tout conspirait pour rendre fatale à la France l’entreprise de M. de Vergennes : la séparation récente des États-Unis d’Amérique avait privé l’Angleterre d’un immense débouché et accumulé les tissus, dont elle ne savait que faire, auxquels elle était forcée de mettre le feu (comme on disait dans le temps), et qui refluèrent chez nous.
L’inhabileté de nos négociateurs laissa subsister au profit du Portugal la faveur d’un tiers sur l’entrée des vins.
Enfin, la mauvaise organisation du service de la douane fit que les droits d’entrée, fixés chez nous à 12 pour 100, ressortaient à peine à 3 ou 4 pour 100, par suite de fausses déclarations de valeur.
Et cependant, la première secousse une fois passée, nos relations commençaient à reprendre leur cours régulier, quand les hostilités avec l’Angleterre anéan-
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tirent le traité de 1786, après six années d’application. Le change, ce signe instructif de l’état des relations internationales, demeura avantageux pour la France, et cest de cette époque que date chez nous l’introduction des machines et des moyens perfectionnés de fabrication; l’aiguillon de la concurrence arracha notre industrie à une routine séculaire.
L’exécution du traité, contraire à la teneur de ses articles, ouvrit la libre entrée de la France aux produits anglais, affranchis presque de toute redevance fiscale. On vit succéder brusquement au régime de la prohibition la destruction complète de la douane, et au milieu de quelles circonstances!
Ce peu de mots suffit pour écarter tout parallèle entre l’œuvre malhabilement accomplie en 1786 et celle que poursuivent maintenant les partisans de la liberté des échanges. Si ceux-ci demandent la suppression immédiate des prohibitions patentes ou déguisées, et leur transformation en droits protecteurs (pour parler le langage de nos adversaires), ils comprennent à merveille que ces droits ne sauraient disparaître tout à coup; ils se résignent à ne les diminuer que graduellement, au moyen de tarifs décroissants, en les ramenant au bout d’un espace de temps, qui serait fixé, par la législature, à la limite marquée par l’intérêt du Trésor. Dans leur système, la douane ne serait pas abolie, mais transformée ; elle deviendrait une source abondante de revenu pour l’État, au lieu de ne servir que les exigences exclusives de quelques industries.
TRAITÉS DE METUÜEN ET DE 1786 . i 6 i
Une assimilation entre la situation présente et celle produite par le traité de 1786 est donc purement chimérique; elle ne peut séduire que . des esprits inattentifs ou systématiquement prévenus.
Nous ne saurions omettre une indication importante; le traité de 1786 tenait à un ensemble de mesures qui se complétaient mutuellement et dont il ne resta dans l’application que la destruction de la douane. M. de Vergennes voulait remplacer par des encouragements directs, par des prêts et des subventions, par la diffusion des connaissances industrielles, en un mot, par la protection positive qui développe les éléments de la richesse publique, la protection purement défensive qui découle de la prohibition, et qui consiste, non pas à aider à mieux faire, mais à favoriser une production chétive, malhabile et routinière, en la couvrant du bouclier de la douane.
Les nécessités du temps et l’épuisement du trésor firent avorter la partie la plus féconde du plan de M. de Vergennes; l’industrie française, privée de tout concours de la part de l’État, fut obligée de lutter instantanément avec la concurrence étrangère.
Le traité de 1786 dut ainsi entraîner des souffrances réelles ; je suis le premier à le reconnaître ; mais ce ne fut qu’un désastre tout à fait partiel et temporaire, qui rencontra immédiatement une compensation dans le débouché ouvert aux produits de notre sol, un désastre dont la portée réelle a été singulièrement exagérée. Rien de pareil ne pourrait se
manifester sous l’empire d’une réforme douanière sagement progressive, et gravitant d’un pas mesuré vers la liberté commerciale.
J’arrive au dernier argument de nos adversaires, à la situation de l’Irlande. L’horrible spectacle d’une population que la faim décime n’est pour eux que le résultat du libre échange entre l’Irlande et l’Angleterre. Ils oublient et la constitution féodale du sol et l’apathie ignorante de la population, pour caresser leur étrange chimère. Mais, depuis l’union, l’Irlande a été appelée à profiter de ce régime prohibitif de l’Angleterre qu’ils exaltent à tout propos, qu’ils signalent comme la source de la prospérité et de la grandeur de nos voisins. En quoi ce régime l’a-t-il servie?
On a établi une distinction entre les communications de province à province d’un môme Etat, soumis au môme souverain, et les communications de nation à nation. Celles-là présentent, dit-on, une garantie de réciprocité qui manque à celles-ci. L’Irlande n’estelle pas justement dans le cas de l’Alsace, de la Lorraine, de nos anciennes provinces réputées étrangères et d’étranger effectif, qui furent réunies à la France? Dénoncer le libre échange entre l’Irlande et l’Angleterre, n’est-ce point courir après le paradoxe, et se prononcer contre l’œuvre immortelle de notre révolution, contre la destruction des douanes intérieures?
D’ailleurs, peut-on ignorer l’état prospère de la filature du lin dans l’ülster, et la force industrielle de