‹ La liberté commerciale et les résultats du traité de commerce de 1860Chapitre 28 sur 48 · RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS

DE LA LIBERTÉ COMMERaALE EN SUISSE*.

Une certaine émotion a accueilli dans le pays la formation de l’Association pour la liberté des échanges; des inquiétudes ont été propagées; nous ne devons pas nous en étonner. Il y aura nécessairement, à la suite des mesures législatives que nous sollicitons, des déclassements d’intérêts; tout progrès s’accomplit à ce prix, c’est la loi commune.

Ceux qui redoutent une transformation dans leur situation actuelle s’érneuvent et commencent à présenter l’Association que f ous avons formée comme une œuvre hostile à l’intérêt général, parce qu’ils craignent quelle ne devienne préjudiciable à leur intérêt privé. Déjà on parle de la formation d’une contre-ligue qui serait dirigée par les chefs du parti de la prohibition, par les hommes attachés au maintien du statu quo économique. Des réclamations se sont fait jour; certains organes officiels ont été provoqués à

’ Discours prononcé à Ciiris lo 20 so(»iombre 1810. à la doiixièmc séance |niblif|uc do PAssocialion pour la liberté des échanges.

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manifester est une opinion contraire aux tendances de notre Association.

Nous sommes loin de nous plaindre de ces démonstrations. Une enquête solennelle s'ouvre devant le pays, il est bon qu’elle soit contradictoire. Nous croyons être dans le vrai et dans le juste; nous croyons combattre pour le droit naturel qui appartient à tout homme, celui de travailler librement et d’échanger librement le produit de son travail; nous croyons compléter la glorieuse conquête de la révolution dont Turgot avait été le précurseur : si nous avons tort, un débat approfondi le montrera. Quand la formation de notre Association n’aurait eu ni d’autre mérite, ni d’autre avantage que d’accoutumer un peuple libre à la discussion publique de ses intérêts, nous aurions déjà rendu service au pays.

Avant que d'entrer dans l’examen de certaines questions dont nous nous proposons de vous entretenir, il est bon d’élaguer de la discussion des sophismes, des accusations injustes, dirigés contre le principe que nous défendons. Nos contradicteurs font un singulier abus des figures de rhétorique; ils parlent d’une inondation menaçante des produits du dehors, si, par malheur, l’association formée pour la liberté des échanges venait à triompher. Ils parlent de la destruction du travail national; car fidèles à une figure qu’on appelle, je crois, la métonymie, ils ont contracté l’habitude de prendre la partie et une faible partie pour le tout, et ils disent, en parlant d’euxmêmes : le travail national. Ils nous accusent aussi

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de vouloir attaquer le salaire, l’existence des ouvriers, et de pousser le pays vers un cataclysme industriel.

Cos accusations, sur quoi reposent-elles? Nous venons simplement demandera ceux qui ont trop longtemps profité du régime prohibitif d’acquitter l’obligation qu ils ont eux-mémes contractée, et laquelle ils essayent vainement de se dérober. Nont-ils pas déclaré jadis que la protection conduisait à la liberté? C’est une vieille lettre de change ; nous en réclamons le payement, et nous accordons tout terme et délai nécessaires pour que cette libération s’opère sans danger.

Aucune des grandes industries dont la France est fièrc à juste titre, ne serait sérieusement menacée par l’application du principe dont nous espérons le triomphe. On nous dit que le pays ne peut se passer ni de l’industrie du coton, ni de l’industrie de la laine, ni de l’industrie des fers, ni de l’industrie du liu, ni de l’industrie des machines.

Eh bien! dans notre profonde conviction, ni l’industrie du coton, ni l'industrie de la laine, ni l’industrie des machines, ni l’industrie du lin, ni l’industrie des fers elle-même, ne sauraient périr en France, si le principe de la liberté venait à triompher.

C’est là un artifice de discussion de nos contradicteurs dont je crois devgir commencer par faire justice. Non, nous ne sommes pas les adversaires do ces grandes industries ; nous croyons qu’elles se trompent elles-mêmes sur leurs véritables intérêts, qu’elles ne

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comprennent pas assez la charge que leur impose le cercle vicieux de la protection ; nous sommes convaincus qu’avec des principes plus larges, plus libéraux, toutes les forces naturelles de la France recevraient leur développement. Ce n est pas dans un pays auquel la nature semble avoir prodigué avec amour toutes les richesses matérielles unies à tous les dons de l’intelligence, que nous devons redouter l’application de la liberté du commerce.

On a dirigé contre nos tendances des accusations de diverses sortes; les unes ont été politiques, je n’en dirai que quelques mots, nous ne devons pas entrer ici très-avant dans ces considérations; les autres ont été stratégiques; il y en a eu d’économiquesi de philanthropiques et de pratiques. Je les passerai successivement en revue.

On a dit, pour faire valoir une considération politique, que le principe de la liberté du commerce nous entraînerait dans un enchevêtrement d’intérêts avec toutes les nations sans distinction, et que la France devait choisir ses alliances; quelle devait s’unir de préférence avec les pays libres, et se montrer plus circonspecte vis-à-vis des pays absolus. Si l’on a pensé que la multiplicité des rapports commerciaux devait entraîner à la longue une certaine communion d’idées, je ne crois pas que la France ait rien à redouter de cette (îspèce de contagion de la liberté qui ferait d’incessants progrès dans le monde. Nous savons que l’avenir appartient aux idées dont notre pays est le glorieux repré.sentant, et les appréhensions que l’on a

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voulu faire naître, je les comprendrais à merveille à Vienne ou à Saint-Pétersbourg, je ne les comprends pas à Paris.

On a fait valoir des considérations que je nommerai stratégiques, pour défendre le principe de la prohibition; on a parlé de choses chères à tout le monde, et qui doivent passer avant les intérêts matériels; on a parlé de la dignité, de l’indépendance, de la sécurité du pays. C’est ainsi, par exemple, que Ton a pris la défense de l’industrie qui forme comme la clef de voûte de la protection, de l’industrie à laquelle nous devons nous attaquer d’abord , car elle résume en quelque sorte tous les abus, toutes les iniquités de notre régime des douanes, et les élève au plus haut degré de puissance, l’industrie du fer, puisqu’il faut l’appeler par son nom. Si nous voulons avoir raison de la prohibition, c’est par le monopole des maîtres de forges qu’une réforme sérieuse doit commencer. C’est dans l’industrie du fer que nous devons attaquer le système protecteur.

On dit cette industrie indispensable à la grandeur, à la défense nationale. Personne n’ignore cependant que la protection exorbitante dont elle jouit date d’une époque à laquelle les guerres avaient cessé, qu’elle date de 1814.

Nous le savons à merveille, nous ne sommes pas à la veille de recommencer la glorieuse épopée de la République et de l’Empire; mais, personne ne l’a oublié, lorsque la France promenait par le monde le drapeau triomphant de la liberté et de l’égalité, elle n’a

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pas plus manqué de fer quelle n a manqué de héros!

Je passerai aux objections économiques soulevées contre la direction donnée à nos travaux. On a prétendu que jamais nos grandes industries ne seraient en état de soutenir la concurrence étrangère. Les fabricants se sont faits humbles et petits en présence de cette menace de levée de la prohibition ou de diminution des droits protecteurs. La modestie est une rare et belle vertu, mais, en vérité, nos industriels se montrent trop vertueux.

Si nous consultons les états des douanes, nous voyons que nos exportations grandissent d'année en année, et que les articles sur lesquels cette progression est le plus rapide, sont justement ceux qui demandent à hauts cris qu’on n’abaisse en aucune façon la barrière des douanes. Ainsi la prohibition repousse de nos marchés les tissus de coton, les tissus de laine : eh bien! l’année dernière, nous avons placé sur les marchés étrangers, là où nous venons à égalité de conditions avec la concurrence anglaise, dont on évoque sans cesse le fantôme menaçant, pour 127 millions de tissus de coton, et pour plus de 100 millions de tissus de laine ’. L’exportation seule de nos tissus de laine a triplé dans les dix dernières années et quadruplé depuis 1827.

‘ Hn 1K4G, nous avons exporlo |»oiir 140 millions ilo tissus de colon l't pour 108 millions «le tissus de laine. Ajoutons cependant que ce sont là des râleurs officielles ba.sées sur une estimation qui date de 1820. Depuis, tous les prix ont singulièrement ditninuè, et lu valeur réelle ne représente pas maintenant heancoup au delà de 00 millions, pour les tissus de coton, cl de pareille somme pour les tissus do laine.

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Ainsi, sur les marchés du dehors où nous arrivons égalité de conditions avec les marchandises dont on parle comme d’une menace de destruction complète pour nos grandes industries, nous les combattons avec avantage. Si ces marchandises venaient sur nos propres marchés, c’est-à-dire là où les produits créés dans notre pays auraient l'avantage naturel qui résulte de la position locale, de la proximité du lieu de fabrication, là où un certain droit fiscal, dont nous entendons réclamer le maintien, atteindrait les produits étrangers, comment pourrions-nous croire que ceux-ci anéantiraient complètement chez nous l’industrie du coton, l’industrie de la laine? Ceci n’est pas possible, l’exagération est évidente.

Si les objections économiques qu’on nous a faites no semblent pas fondées, nous nous permettrons de ne pas attacher une valeur beaucoup plus grande aux sentiments philanthropiques que l’on a mis en avant.

Lorsque certains grands industriels ont prisen main la défense des ouvriers, lorsqu’ils ont dit que c'était l’existence des ouvriers, le salaire qui les fait vivre, qui se trouvaient menacés, que l’application du système de la liberté commerciale réduirait ce salaire déjà trop restreint et que nous voudrions tous voir augmenter, ils ont été de bonne foi, j’aime à le penser, mais ils se sont trompés et je ne serais pas disposé à leur donner le prix Monlvon pour la sollicitude dont ils ont fait preuve, dans cette circonstance, au profit des classes ouvrières. Je crois que les classes ouvrières

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sont le plus directement intéressées à l’application large du système de la liberté commerciale, qu elles perdent tout et ne gagnent rien au système actuel; il suffit de voir quelles sont les industries dans lesquelles les salaires sont le plus réduits, pour se convaincre que ce sont les industries les plus protégées, celles qui vivent à l’ombre de la prohibition: on apprend immédiatement à quoi s’en tenir sur ces belles promi'sses et sur ces doléances. En examinant les choses de près, il est facile d’acquérir la conviction que le régime prohibitif est la cause permanente des baisses de salaire et de la misère des ouvriers. Il agit doublement dans ce sens. Il renchérit les objets nécessaires à l’existence et diminue la rémunération due au travail.

Les industries qui vivent à l’ombre de la prohibition ne se contentent pas du trafic intérieur; j’ai dit tout à l heure que leur exportation était considérable. De deux choses l’une, ou leurs conditions de production sont réellement inférieures aux conditions de la production étrangère, ou il n’en est pas ainsi. Dans le premier cas, comment peuvent-elles concourir sur les marchés du dehors? sur quoi peuvent-elles réduire leurs dépenses pour arriver à soutenir cette lutte? Elles ne sauraient économiser sur les matières premières, sur la houille, sur les engins qui doivent contribuer à la formation des produits ; elles ne le peuvent que sur le travail humain. Le travail humain est donc la première victime de l’avidité jalouse qui fait réserver le marché intérieur aux industries privilé-

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