RÉPONSE A QÜELOIES OBJECTIONS. — L\ SUISSE
une singulière illusion à l’égard des hommes qu’ils attaquent comme des hommes de théorie, de système. En réalité, ils sont dans la même condition. Lorsqu’ils disent qu'il faut protéger le travail national, c’est un système; lorsqu’ils disent qu’il faut repousser les marchandises du dehors, c’est une théorie. Ils ressemblent d’une manière singulière à ce bon M. Jourdain, qui ne se doutait pas, en demandant à Nicole ses pantoufles et son bonnet de nuit, qu’il faisait de la prose. Ils font de la théorie, du système sans s’en douter, tout en nous accusant d’être des hommes de système, de théorie.
C’est ici qu’ils exhibent de leur arsenal les armes le mieux fourbies. La preuve, disent-ils, que nous sommes des hommes pratiques, c’est que, depuis longtemps, on applique les principes que nous professons. Et puis, ils font le voyage obligé de l’Angleterre et du Portugal; ils répètent sans cesse : L’Angleterre a pratiqué la prohibition, elle est devenue riche, faisons comme elle ; le Portugal a fait de la liberté commerciale, il s'est appauvri, ne faisons pas comme lui.
Deux mots sur cet argument.
Si l’Angleterre a prospéré, ce n’est pas, répondronsnous, à cause du système prohibitif, c’est malgré ce système. Mais je sais tout l’embarras que présente la discussion du quoique et du parce que transportés sur notre terrain ; j’y renoncerai pour le moment.
Quant au Portugal, nos contradicteurs invoquent le traité de Methuen comme leur ultima ratio. C’est à
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tort qu’ils le dénoncent comme ayant consacré la pratique de la liberté du commerce; ils oublient qu’ils parlent d’un traité spécial, qui a lié le Portugal à la fortune de l’Angleterre et qui lui a interdit le libre commerce avec le monde entier.
Je CKains que beaucoup de ceux qui argumentent du traité de Methuen ne se soient pas donné la peine de le lire, ils auraient vu qu'il ne dit rien de ce qu’on veut lui faire dire. Ce fameux traité, qui aurait amené la ruine du Portugal, savez-vous en quoi il consiste? En deux simples articles : d’un côté, l’Angleterre promet un traitement favorisé aux vins du Portugal; de l'autre, le Portugal accorde une faveur aux tissus de laine de l'Angleterre. Et ce serait parce que le Portugal aurait promis un traitement favorisé sur un seul article, qu’il aurait été livré à la misère! Non; si le Portugal est misérable, c’est parce qu’il a voulu se dérober à la sainte loi du travail ; c’est parce qu’il a cru à cette erreur vulgaire, propagée par le système mercantile, que l’or était la richesse véritable ; c’est parce qu’une fois qu’il a possédé l’or, les pierreries du nouveau monde, il a voulu renoncer au labeur. Or le travail seul peut donner une richesse solide, permanente. L’or, les pierreries n’ont fait que glisser entre ses mains, il est resté plus misérable qu’auparavant. Là est la cause véritable de la misère du Portugal, et non pas dans le traité de Methuen.
A côté du Portugal, se trouve un pays qui offre la démonstration vivante de cette appréciation. L’Espagne a pratiqué la prohibition, elle n’a pas eu de
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traité de Melhuen, elle est misérable comme le Portugal, et par les mômes causes.
La pratique qu’on invoque sans cesse contre nous, c’est nous qui pouvons l’invoquer de la manière la pluscomplète, la plus saisissante, la plus convaincante.
Il est un pays en Europe, à nos frontières, dont on s’est trop peu occupé, le seul qui ait largement, hardiment pratiqué le principe de la liberté commerciale, qui l’ait pratiqué dans toute son étendue, sans aucune espèce de limitation. Nous pouvons voir les résultats que cette application y a produits; ce pays c’est la Suisse. Ici nous ne rencontrerons plus de simples hypothèses, mais des faits. J’ai eu ocaision de les observer récemment, je les ai étudiés longtemps, consciencieusement, j’ose le dire; je demande la permission de vous en entretenir queh|ues instants.
La Suisse a hardiment accepté le principe de la liberté du commerce. Un peuple de deux millions d’âmes vit sous ce régime depuis la chute du système continental. Est-ce qu’en Suisse les sinistres prédictions, dont on évoque sans cesse le fantôme lorsqu’il est question d’appliquer la liberté du commerce â la France, se sont réalisées? Est-ce que l’industrie suisse est morte, étouffée sous les étreintes de l’industrie anglaise? En aucune manière. La Suisse prospère, elle est forte; son industrie est pleine de vigueur et d’élasticité; elle est au nombre de celles que les partisans du régime protecteur affectent de redouter, et cette industrie, jamais elle n’a eu recours au bénéfice des droits protecteurs.
182 DEBATS SUR LA LIBERTÉ COMMERCIALE AVANT l848.
Lorsqu’on parle des dangers que la production pourrait courir chez nous si les barrières des douanes étaient levées, l’industrie des cotons se présente en première ligne. Voyons comment l’industrie des colons s’est développée en Suisse, et quelle est sa situation actuelle. Je vous répète qu’elle n’a jamais profité d’aucune protection douanière. Eh bien! lorsque le blocus continental a été levé, un effroi pareil à celui dont semblent saisis aujourd’hui nos fabricants s’empara des fabricants suisses ; ils se crurent perdus, ils pensèrent que \ inondation des produits anglais viendrait étouffer toutes les industries donnant chez eux du travail à un grand nombre d’ouvriers, et des profits à un certain nombre d'entrepreneurs. Que s’est-il passé? L’industrie suisse a lutté avec courage, avec persévérance; elle a triomphé de l'industrie anglaise, sans avoir recours à aucune protection !
Aujourd’hui la filature de coton est plus que triplée, si on la compare à cequ’elleétaiten 1815. Aujourd’hui, environ sept cent mille broches sont en mouvement en Suisse. Un seul industriel, on peut le nommer, son nom est dans toutes les bouches, M. Kunlz, fait marcher cent vingt mille broches : c’est un esprit hardi, entreprenant; son inventaire de l’année dernière, si j’en dois croire des hommes recommandables, qui tiennent au gouvernement, dont la parole fait autorité, des hommes capables d’apprécier tous les faits, son inventaire a constaté un bénéfice de plus d’un million!
Sans recourir aux droits protecteurs, la Suisse a
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acclimaté chez elle la plupart des grandes industries. La soierie, dont la France est fière à juste tilre, s'est établie, développée dans le canton de Zurich, et aujourd’hui pour les étoiïes légères, ou les étoffes qui ne demandent pas ce goût que le génie français apporte à la création de ses produits, nous rencontrons la concurrence sérieuse de la Suisse. Or jamais l’industrie de la soierie, pas plus que celle du coton, n’a été protégée dans ce pays.
Entre toutes les industries, il en est une que je placerai au premier rang, dont je comprends l'importance, l’industrie des machines. Elle est en Suisse dans un véritable état de prospérité. Il n’y a pas deux mois, je visitais la belle fabrique établie à Zurich par M. Escher, qui occupe de six à sept cents ouvriers. Ses produits se répandent dans toute l'Europe. Jamais elle n'a joui de ces avantages que l’on s’est habitué à considérer chez nous comme une condition sine quà non d’existence.
Et veuillez noter ce poini. Quelle est la position de la Suisse quant à l'industrie des machines? Ce pays n’a pas de fer, il est obligé de le faire venir du dehors; il n’a pas de houille, il la tire de France. Vous savez combien le transport renchérit la houille.
Ajoutez que la Suisse se trouve enclavée entre d’autres territoires, quelle ne saurait profiter des avantages de la navigation, de la mer. Malgré ces conditions défavorables, l’établissement de M. Escher a prospéré. On y fabrique en ce moment deux grands
bateaux à vapeur de 200 chevaux chacun, l’un pour Marseille, l’autre pour Cette. Dans ces ateliers, on construit une grande quantité de métiers à filer le lin et le coton, ainsi que toute sorte de machines hydrauliques, très-employées en Suisse. Les produits se placent avec une grande facilité, car on connaît l’excellence de leur fabrication ; ils ne redoutent en aucune manière la concurrence anglaise.
C’est qu’il y a des avantages inhérents au régime de la liberté, dont la Suisse profite et dont le régime de la prohibition nous prive constamment.
Je vous ai dit tout à l’heure que l’industrie suisse avait beaucoup de vigueur et à' élasticité; c’est à dessein que je me suis servi de ce terme. Lorsque les producteurs s’habituent à ne compter que sur euxmêmes et non pas sur l’appui d’une force extérieure qui viendrait en aide à leur inhabileté, ils se tiennent au courant des procédés nouveaux, ils mar-
chent avec le progrès général, et leur industrie sait se plier aux nécessités du marché, aux besoins de la consommation. Le tissage à la main, menacé d’abord, a été ruiné parle tissage mécanique. Eh bien ! le canton de Saint Gall, qui renferme le plus grand nombre de tisserands, a su, malgré l’invasion de la force morte de la mécanique, défendre son industrie en faisant appel i\ l’intelligence active de l’homme, en changeant le mode du travail et la nature du produit. Les tissus façonnés ont été peu à peu substitués aux tissus unis. Dans les tissus façonnés, la force morte de la mécanique ne prédomine pas sur l’intelligence de l’homme.
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. — LA SUISSE. l8o
On a fait appel à l'intelligence; les tisserands gagnent aujourd’hui de meilleurs salaires, en travaillant aux tissus façonnés, qu’ils n’en gagnaient avec les tissus unis; certainement, ils ne voudraient pas revenir au temps où ils étaient employés à ce premier travail. Or c’est la liberté seule qui, en nécessitant cette transformation de l’industrie, les a mis sur la voie d’un nouveau progrès.
Je craindrais d’abuser de votre bienveillante attention, si je voulais parcourir avec vous les autres branches dans lesquelles se signale l’activité de la nation suisse, et qui toutes donnent le même résultat. La Suisse prospère, elle est dans l’aisance. Elle doit cette prospérité et cette aisance à lu liberté commerciale.
Ce ne sont pas les observations fugitives d’un voyageur isolé dont je viens de vous faire part, ce sont les avis sérieusement médités de corps officiels chargésd’examiner l’état de l’industrie suisse. Je pourrais faire passer les documents sous vos yeux, si je ne craignais d’abuser de vos moments.
En 1833, une commission a été formée pour examiner l’état de l’industrie suisse; le vénérable M. Zellweger y siégeait. Cette commission a déclaré que la prospérité suisse était intimement liée au principe de la liberté commerciale, principe que ce pays se glorifiait d’avoir mis le premier en pratique.
En 1844, un rapport volumineux auquel ont coopéré des hommes éminents, MM. de Gonzenbach, Von der Mülh-Burkhardt, Calame, Pestalozzi-
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Hirzel, etc., a été présenté par une commission fédérale à la diète suisse, et ce rapport exprime la même conviction, conviction forte, inébranlable, que c’est uniquement au libre échange que la Suisse doit sa prospérité, et qu’elle doit persévérer dans ces doctrines et dans la pratique de la liberté commerciale.
Ce ne sont pas des théoriciens, des hommes étrangers aux affaires qui ont fait entendre cette opinion; ce sont les négociants, les fabricants les plus éclairés de la Suisse, qui, d’accord avec les ouvriers employés dans les divers genres d’industries, partagent unanimement cette conviction. Vous savez quelle est la forme du gouvernement suisse : dans cet Etat libre, le pouvoir est descendu entre les mains de tous. Une législation commerciale qui serait contraire à l’intérêt général ne saurait s’y maintenir vingt-quatre heures. La législation actuelle est devenue la vie, l’éme de la Suisse. Ce pays nous donne l’exemple instructif, la preuve vivante des avantages certains, nombreux de la liberté commerciale. Si l'aisance est si générale en Suisse, c’est que la déperdition de force et de capitaux, dont je vous entretenais tout à l'heure, na pas lieu; cette perte sèche pour le pays qu'entraîne tonte industrie exercée dans de
mauvaises conditions, dans des conditions d'inl'ériorité avérée vis-à-vis des productions étrangères, étant évitée, tout travail contribue à l’augmentation de la
richesse commune.
La question me semble avoir une grande impor-
RÉPONSE A yL'ELQEES OBJECTIONS. — LA SLISSE. 187
tance pratique ; je vous demande pardon d’être long, mais je me permets d’insister.
On dit : la Suisse n’a pas d'impôts, les salaires sont extraordinairement bas : ce sont bli deux erreurs. La Suisse a des impôts, mais sous une autre forme que ceux qui grèvent la production en France. Flic en a d’une certaine importance, et d'ailleurs, comme nous avons admis le principe que les douanes continueraient à fonctionner comme instrument fiscal, cet argument tiré de l'impôt pourrait être laissé de côté; cependant j’ajouterai que l’impôt se manifeste en Suisse, dans un grand nombre de cantons, sous la forme de contributions sur la fortune, sur le revenu, et que cet impôt est considérable. Les routes magnifiques qui sillonnent la Suisse n’ont pas été construites pour rien; les écoles qu’on y rencontre à chaque pas, et qui dispensent si largement l’instruction primaire, ont coûté des sacrifices nombreux. Toutes ces dépenses sont supportées par l’impôt, qui, pour avoir une autre forme que chez nous, n’en est pas moins payé par les producteurs.
On dit que h‘s salaires sont excessivement bas. Si cela était vrai, on comprendrait difficilement l'aspect d'aisance qui frappe le voyageur. Nulle part les yeux ne sont ofiensés par ce hideux spectacle de haillons, de guenilles que l’on rencontre dans les cités industrielles les plus florissantes de la France. Nulle part je n’ai vu les caves hideuses de Lille. Partout des logements sains, une population portant un vêtement convenable qui relève la dignité de l’homme. Il faut
cependant que les ouvriers aient de quoi couvrir ces dépenses. Sans doute la vie est à meilleur compte que chez nous, grAce à la liberté du commerce, mais cette différence s’effacerait si cette liberté était appliquée en France comme en Suisse.
Je suis en mesure de fournir des chiffres qui prouveront qu’une extrême dépression de salaires n’existe pas en Suisse. On peut varier sur l'appréciation de telle ou telle nature de travaux qui exigent de l'habileté, et qui, par conséquent, peuvent se trouver rétribués de différentes manières, sans que la conclusion que l’on tirerait de ces divers taux de salaires soit parfaitement exacte. Mais il est un genre de travaux, le plus réduit de tous, celui qui ne demande ni apprentissage ni aptitude particulière, un genre de travaux sur la rémunération duquel on peut juger de l’état du salaire dans un pays, c’est la rétribution des manœuvres. Si les manœuvres, qui n’ont pas besoin d'apprentissage, qui n’exercent que leur force musculaire, sont payés d’une manière convenable, vous pouvez tenir pour certain que les autres salaires se règlent sur celui-là, qu’ils montent à mesure que l’occupation demande plus d’habileté, enfin que si le salaire du manœuvre est satisfaisant, celui des autres travailleurs ne sera pas trop réduit.
Je prendrai deux exemples, l’un dans un canton français, l’autre dans un canton allemand.
Dans le pays de Vaud, l’importante fabrique de M. Mercier, propriétaire d’une tannerie magnifique, occupe un nombre considérable d’ouvriers; elle fait