LA DISTRIBUTION DES RICHESSES
Nos contradicteurs parlent sans cesse de travail national^ à' indépendance du paySy de défense du territoire, des classes laborieuses. Ils se présentent comme les seuls défenseurs de ces grands intérêts. Examinons jusqu’à quel point cette prétention peut être justifiée, et si nous ne serions pas en droit de réclamer pour les partisans de la liberté commerciale des titres que d’autres ont usurpés.
Un philosophe de l’antiquité a dit que les nombres régissent l’univers; cet axiome peut rencontrer beaucoup d'incrédules, mais il en est un autre plus terre à terre, dont nous pouvons chaque jour apprécier toute la portée. Les mots souvent gouvernent le monde. Ici, c’est par un abus de langage, par l’emploi impropre de certains mots, que nos adversaires sont parvenus pour un temps à surprendre l’opinion publique.
A l’aide de quels termes l’onl-ils fait? Comment les
• Discours prononcé ù Paris, à la ciiKjuième séance publique de l’ Association pour la liberté des échanges, le 26 février 1847.
intérêts, soulevés contre Tapplication du principe de la liberté commerciale, ont-ils réussi à créer cette illusion d’optique qui les a fait considérer, par beaucoup d’esprits impartiaux, presque comme les représentants de 1 intérêt général et comme les organes de cette portion de la société qui réclame, au plus juste titre, la sollicitude générale?
Les mots dont on a fait abus sont ceux qui touchent à une corde très-sensible, que l’on ne fait Jamais vibrer en vain, à un sentiment tellement sacré, qu’on doit le respecter même dans les écarts auxquels il peut donner lieu. C’est au sentiment national que l’on a fait appel pour repousser le principe de la liberté commerciale. On a essayé de raviver des préjugés, on a voulu faire surgir des défiances.
On a dit : Nous ne devons pas payer de tribut à rétranger! Je ne reviendrai pas sur cette assertion; mon excellent collègue et ami, M. Blanqui, a suffisamment démontré que le tribut, dont on parle sans cesse, constitue, en tous cas, un tribut mutuel, ou plutôt une mutuelle assistance que se prêtent les nations.
Mais on ajoute : il faut défendre le travail national; le travail national est la première richesse, la richesse la plus sacrée; il faut assurer l’indépendance du pays, garantir sa puissance politique I
S’il était vrai que les idées dont nous nous portons le défenseur fussent hostiles à ces principes, nous n’hésiterions pas à les abandonner immédiatement. Car ce n'est pas la richesse qui est le bien suprême;
LE TRAVAIL, l’ÉCHANGE, £riC.
le bien suprême, c est lexistence de la portion la plus nombreuse et la plus malheureuse de la population ; le biep suprême, c’est surtout l’indépendance du pays, et devant l’indépendance du pays les autres intérêts doivent s’effacer, et courber la tête.
Nous aimons à croire que nos contradicteurs se trompent de bonne foi ; mais, tout en excusant leur erreur à cause du motif qui la fait naître, il nous sera permis de la combattre.
Nos adversaires parlent sans cesse des ouvriers, du salaire, de la nécessité de le maintenir, d’assurer Vexistcnce des classes laborieuses; nous verrons tout à l’heure comment ils y parviennent, et s’il est vrai de dire que nous y porterions atteinte. Ici encore, beaucoup d’entre eux s’expriment très-sincè-^ rement; ils croient tout ce qu’ils disent; il en est quel-» ques-uns cependant dont l’illusion ne saurait être poussée aussi loin; et quand je les vois se porter les défenseurs de la classe ouvrière, je ne puis me dé^ fendre de songer à certain loup, que vous connaissez tous, et dont parle le bonhomme La Fontaine :
Il aurail volontiers écrit sur son ciiupeau :
(^\'st moi qui suis Gnillot, berger de ce troupenu.
Nos contradicteurs défendent le travail! Sans doute le travail est une chose sacrée; c’est la première, la vraie source de la richesse ; c’est par le travail que l’homme s’associe, en quelque sorte, à l’œuvre de la création, et qu’il la continue; c’est en travaillant qu’il mérite qu on dise de lui qu’il a été fait à l’image
de Dieu, puisqu’il crée des valeurs, qu'il transforme la matière brute, et que de toutes les créatures animées, l’homme est le seul qui possède ce grand, ce noble privilège !
Mais le travail, pour être dignement glorifié, doit être un travail intelligent, productif. Si l’on ne peut vivre sans travailler, on ne peut vivre non plus d’un travail stérile; nous ne travaillons pas pour travailler, nous travaillons pour produire. Plus le travail amène de résultats utiles, plus la production est abondante, et plus le triomphe de l’homme est complet dans cette lutte qu’il engage sans cesse avec la parcimonie de la nature. Le bon marché n'est que l’expression de ce triomphe, pourvu que ce ne soit pas un bon marché acquis au détriment des travailleurs, que ce ne soit pas un bon marché qui fasse couler les larmes des créatures humaines. Il faut qu’il constitue un triomphiî sur la nature morte et non une victoire sur l’homme asservi.
Je ne sache pas que, même de la part de ceux qui se posent comme les adversaires de toute science, de toute théorie, on eu soit venu à vouloir faire du travail pour du travail, comme une certaine école littéraire a voulu faire do l’art pour l’art. Si l’on songeait seulement h maintenir l’intensité du travail, quelle serait la conséquence directe è tirer d’un pareil principe? C’est qu’il faudrait choisir de préférence les occupations qui nécessitent le labeur le plus écrasant.
Pour nous, qui ne prenons pas le moyen pour le
LE TRAVAIL, l’ÉCHANGE, tTIC.
but, nous pensons que c est la production qu’il faut
protéger, et non pas seulement le travail envisagé comme moyen de production. Nous pensons qu’en protégeant la production comme on devrait le faire, — et j’essayerai de vous le dire, — on ne se bornera pas à accroître la masse des valeurs ; si on adopte le principe de la liberté commerciale comme point de départ, on obtiendra une meilleure répartition des produits.
Je le déclare hautement : si, dans la question de la liberté commerciale, je n’avais vu que la question de l’accroissement de la richesse prise d’une manière générale, si je n’y avais pas aperçu en même temps la question d’une meilleure répartition des produits, je ne serais pas libre échangiste.
Pour tirer la conséquence rigoureuse du principe que le travail doit être protégé, c’est-à-dire que la dépense des forces qui sont employées pour arriver à un certain résultat industriel doit toujours être maintenue au même niveau, il faudrait rétrograder entièrement vers le passé, revenir au temps où les inventions nouvelles étaient proscrites, où le génie était obligé de s’expatrier.
Les plus grandes inventions dont l’étranger a profité avant nous étaient nées d’une idée française, qui n’avait pas été appliquée dans notre pays, parce qu’on voulait protéger le travail, et non la prodnc-lion, ce résultat du travail; parce qu’on voulait empêcher la simplification, l’amélioration des procédés, afin de maintenir la masse du travail.
On croyait, et c’est encore l’erreur fondatnentalé, que la masse de la production formait en quelque sorte une constante, et que cette constante devait se diviser entre tous les membres de la société ; on s’imaginait que faciliter certaines opérations industrielles, ce serait restreindre la part de chacun des membres de la société dans la création de la richesse. Or il y a une volonté providentielle qui fait que la masse de nos besoins s’accroît, en môme temps que la masse des objets appelés à les satisfaire. Chaque besoin satisfait appelle un besoin nouveau, comme chaque
capital créé est un appel au travail. Il existe un en-
chaînement mystérieux, qui fait que jamais la simplification, l’amélioration introduites dans le travail ne diminuent les moyens d’existence pour aucun des membres de la société.
Il faudrait, pour demeurer fidèle à l’erreur que nous repoussons, s’attaquer d’abord aux maàhinés ; elles amènent une véritable révolution industrielle â chacune de leurs apparitions, et permette^-raoi en passant cette réflexion. Nos adversaires s’inquiètent des bouleversements qu’introduirait chez nous, à leur avis, l'application du principe du commerce libre, qui n’est autre chose qu’une machine puissante, et ils ne s’inquiètent pas du tout, lorsqu’il s’agit de la situation des classes laborieuses, -des perturbations qu’entraîne l’introduction des machines qui simplifient l’ouvrage, qui facilitent le travail! Or si, dans notre conviction entière, le résultat définitif de l’introduction de ces machines doit être utile à la so-
LE travail, l’échange, ETC.
ciélé, il ne faut pas se le dissimuler, il y a des inôrrients de transition pénible, dans lesquels les devolt*s des représentants de la sociélé commencent et doivent s’exercer sur une large échelle; mais ce n’est pas dans ces circonstances que nos adversaires ont eu ridée de recourir à la force publique, qu’ils ont eu l’idée de veiller à l’intérêt des ti*availl6urs ; ils ne se préoccupent que d’une seule machine, celle du commerce libre', quant düx auttes, ils en profilent directement, ils les appliquent, et trouvent ainsi que tout va pour le mieux dans le meilleut des mondes possibles.
Le commerce extérieur n’est pas autre chose qti’une machine. Kn effet, il simplifie les opérations, et il accroît les résultats du travail. Coniment le fait-il? En introduisant entre les nations le principe fécond de la division du travail pratiquée entre les membres de la même sociélé politique. Le commerce permet d’acquérir certains produits qu'on ne pourrait obtenir qu’avec une grande dépense de forces et de capitaux, en échange d’autres produits cré('*s avec une moindre dépense de forces et di; capitaux.
Mais, dit'On, si nous achetons au dehors, nous nous ruinons; un pays qui achète sans vendre périt. Nous savons que le système mercantile, celui dans lequel nos adversaires puisent leurs armes, a émis l'idée étrange que l’oti pourrait acheter sans vendre, et vendre sans acheter. Les économistes, les partisans delà liberté commerciale croient, au contraire, ejue dans le commerce avec le dehors il y a toujours dès
produits qui s'échangent contre des produits; le commerce extérieur ne supprime pas le commerce intérieur; il substitue seulement un travail plus abondant, mieux rémunéré, à un travail moins abondant, et qui n’entraîne pas une rémunération aussi considérable. L’on n’obtient rien du dehors, qu’en donnant en échange un produit créé par le travail ; il y a une balance nécessaire qui s’établit entre les achats et les ventes, cette balance, qu’on a cherché vainement à amener par des combinaisons chimériques, et qui résulte de la force et de la nature des choses.
Ce sont nos adversaires qui font de l’abstraction, eux qui nous accusent tant d’en faire, quand ils menacent le pays d’un désastre, de l’aliénation des capitaux et du sol, du vasselage de l’étranger ! La consommation est toujours œuvre personnelle; c’est avec les ressources dont nous pouvons individuellement disposer que nous achetons ce dont nous avons besoin ; si l’on n’a pas affaire à un peuple dissipateur, ce peuple n’aliénera ni ses capitaux, ni le sol, alors qu’il achètera des marchandises étrangères. La nation n’existe pas en dehors des citoyens qui la composent.
La seule question est de savoir si les échanges faits avec d’autres pays seront plus ou moins abondants. La balance s’établissant aujourd’hui sous le principe de la restriction, les échanges sont peu nombreux; nous croyons que cet équilibre nécessaire s’établirait également sous le principe de la liberté; seulement les échanges seraient plus abondants, et, par consé-
LF. TRAVAIL, l’kCHANGE, EIC.
quent, les avantages que nous en relirons plus considérables.
C’est contre le commerce extérieur, contre cette machine aussi puissante que toutes les autres, surtout aujourd’hui que grâce à la rapidité et à la facilité des communications, le monde s'est en quelque sorte contracté sur lui-même, que les distances ont presque entièrement disparu, c’est contre cette facilité de l’échange que l’on veut élever des entraves. Pourquoi? pour accroître le prix de vente de certains produits; voilà le but nécessaire, le but avoué. 0n'<?st-ce qui justifie cet accroissement du prix de vente? Une infériorité réelle dans la production, ou bien un bénéfice plus considérable de la part de l’entrepreneur d’industrie? S’il n’y a pas infériorité réelle dans la production, il y a ce que nous regardons comme une spoliation de la masse de la société au profit d’un certain nombre de membres de cette société.
Nous disons que, pour que le système protecteur, tel qu’il se présente aujourd’hui, tel qu’on le défend, ait une ombre de justice et de raison, il faut qu’il avoue l’infériorité de la production, qu’avec la môme dépense de forces et de capitaux, employés par une production directe, il arrive à un résultat moindre que celui obtenu par le commerce avec les pays étrangers.
Si un grand Etat comme la France peut se procurer des objets, qu’il ne créera qu’à beaucoup de frais, avec des prix de revient considérables, s’il peut se procurer ces objets par la voie de l’échange, en don-
DÉBATS SUR La LIBERTÉ COMMERCIALE AVANT 1848.
nânt, dô son côté, les produits qu’il crée darts des conditions plus avantageuses, il n’agira que comme agissent tous les individus qui composent la société, et qu on regarderait comme alleinls d’aliénation mentale, s’ils voulaient toujours, dans toutes les Circonstances, produire tdlit par eux -mêmes et ne pas produire par voie indirecte, par voie d’échange.
Est-ce que la France se trouve dans des conditions d’infériorité telles qu’elle ne puisse commercer avec le monde, et dans une position qui lui fasse avouer qü elle est, pour toutes Sortes de productions, à un degré de l’échelle plus bas qUe les autres natiOhS? Nous ne le pensons point.
Nous n’entendons point nous livrer ici à de vaines flatteries; mais nous ne pensons pas non plus qU’ll soit juste de ravaler, dans tel ou tel intérêt, la force véritable dü pays. Alors qUe Dieu a appelé de grandes nations à de hautes destinées, il a doté ert même temps le sol sur lequel cêS nations sont établies des éléments de la richesse matérielle, comme il les a dotées elles-mêmes des éléments de la richesse intellectuelle et morale. La France, seloU les desseins de la Providence, se trouve dans des conditions qui lui permettent d’envisager sans crainte les éventualités de l’avenir.
Il est une tactique de nos contradicteurs que je dois au moins mentionner.
Ils prennent leS difl’érentes industries qui existent chez nouSi dànS leur situation actuelle; iis lêS isolértt
Lk travail, l’ échange, etc.
dè l’ensemble de la production, et ils disent à chacütlé d’elles, envisagée en particulier: Vous ne sauriez soutenir la concurrence du dehors. Mais ils oublient de signaler les avantages que chaque industrie retirerait de l’affranchissement des gênes qui l’écrasent.
Un cercle vicieux enveloppe les différentes branches de la production; il faut eii sortir.
Pourquoi certaines industries ne peuvent-elles paS soutenir la concurrence du dehors ^ C’est parce que les conditions dans lesquelles elles Opèrent, le milieu dans lequel elles agissent, sont mauvais. Ce sont ces conditions mêmes que nous voulons modifier, cesl ce milieu que nous voulons transformer.
Si vous payez le coton plus cher, parce qu’il y a un droit à l’entrée de cette matière première, nous voulons que ce droit d’entrée disparaisse. Si vos machines coûtent plus cher parce que le fer qui entre dans leur composition est grevé chez nous d’uné taxe exorbitante, èt que, par suite, le constructeur de machines est obligé de demander également qu’ün droit élevé le protège contre l’introduction de machines étrangères, nous dirons à l’industrie du coton : les machines, vous les auriez dans le:s mêmes conditions que vos concurrents de l’étranger. Que restera-t-il si les machines, si la matière première se trouvent appartenir à notre industrie du coton (nous l’avons choisie comme exemple) dans les mômes conditions qu’à celle du dehors, que restera-t-il pour les différencier? Il restera le Salaire dés ouvriers.
Ici, nous devons faire un triste aveu f Cé rl^ést pas
contre les pays où le salaire peut être plus exigu que le salaire français, que les protectionnistes jettent des cris d’alarme; c’est contre un pays où le salaire est plus considérable. Nous croyons que si le principe de la liberté venait à prévaloir, dans l’industrie cotonnière comme ailleurs, alors que toutes les conditions matériellesdu travail français viendraient à s’égaliser avec les conditions matérielles du dehors, la condition des ouvriers tendrait à s’élever; le salaire qui, trop souvent, ne fait qu’empêcher l’ouvrier de mourir de faim au lieu de le faire vivre, ce salaire s'élèverait également au niveau qu’il doit atteindre pour que justice soit faite.
Nos contradicteurs parlent beaucoup de la défense nationale. Certes, c’est un intérêt supérieur à tous les autres; je Tai dit en commençant, devant cet intérêt les autres doivent s incliner. Je ne suis pas de ceux qui trouvent de bon goût de s’égayer aux dépens d’un certain chauvinisme patriotique ; — c’est le terme adopté. — Je respecte le chauvinisme politique ; je respecterais même le chauvinisme industriel s’il venait justifier ses titres, démontrer qu’il n’est que l’exagération d’un bon et loyal sentiment. Si je m’élève contre lui, c’est que je crois qu’il part d’un point de vue faux, que l’intérêt du pays est ailleurs, que l’intérêt de la puissance, de la grandeur de la France, n’est pas dans les lignes de douanes, dans la restriction , qu’il est dans la liberté.
Le sort des ouvriers semble préoccuper beaucoup nos contradicteurs. Cependant une analyse bien simple
LE TRAVAIL, l’ÉCHANGE, ETC.
suffit pour montrer que le régime protecteur n’a pas d’autre résultat que de déprimer les intérêts des travailleurs; ce sont les travailleurs sur lesquels il pèse directement; dans cette question de la répartition des produits, sur laquelle on doit revenir sans cesse, — car, je le répète, la production de la richesse n’est pas tout, la répartition de la richesse est chose encore plus importante; — dans cette question de la répartition de la richesse, le travail paye les frais de la guerre industrielle, poursuivie par nos gouvernants à l’instigation des protectionnistes.
Il existe une association nécessaire, inévitable, entre les divers éléments de la production. Quels sont ces éléments? On peut facilement les décomposer. Il en est trois principaux, qui contribuent toujours à toute production : les agents naturels, qui sont appropriés dans tous les pays civilisés; les capitaux; le travail. Et parce terme de travail, j’entends tout aussi bien la direction intellectuelle donnée à la production que le labeur matériel des bras.
Est-ce que la protection nuit en quoi que ce soit au profit que l’on tire de l’appropriation des agents naturels? Est-ce que la protection diminue la rente de la propriété? En aucune façon. Bien au contraire, elle l’augmente ; elle vient fortifier le monopole établi naturellement par l’appropriation du sol , des agents de la production.
Dans notre pensée, quelle est la limite naturelle imposée aux exigences de la propriété? C'est la liberté du commerce. Celle-ci empêche le droit sacré de pro-
206 débats sur ^A LIJIEHTÉ CQMME|ICIALE AVANT 1848.
priété de dégénérer en abus, elle oblige le monopole individuel à pactiser avec les intérêts de la société tout entière. On ne crée pas des terres, des mines à volonté , on ne les improvise pas ; si ceux qui en ont la possession exclusive sont maîtres d'élever leurs exigences, si les arrivages du dehors ne viennent point les traverser dans leurs calculs, soyez-en certains, l’instinct individuel |es pousse à exagérer leurs prétentions. Le résultat le plus direct, le plus certain du régime prohibitif et du régime protecteur, sera, comme il l’est déjà, d’accroître, sans l’intervention directe du travail, la rente et le profit de la propriété, de l’appropriation des agents naturels du travail.
Sont-ce les capitaux acquis qui souffrent des entraves mises à le libre communication des peuples î Pas davantage. Il y a une loi à laquelle les capitaux obéissent toujours- Quand ils sont moins abondants, les profits qu’ils procurent deviennent plus considérables ; s’il est un système qui amène et qui maintienne une production moins riche, moins abondante, il empêchera nécessairement l’accumulation des capitaux d’être aussi rapide quelle le serait dans le système d'une production plus féconde, dans le système de la liberté du commerce. P’ailleurs, les industries qui ne vivent que par la protection absorbent un capital plus considérable que celles qui se trouvent dans des conditions normales.
Aujourd’hui on paye plus cher des produits créés au dedans que ceux dont on pourrait faire l’acquisitipn au dehors. Si, par suite d’une révision de la lé-
LK ÇTC, SQ?
gislutioq qui nous régit, on pouvait procurer ce$ produits du dehors, si les prix venaient à baisser, cette ditTérepoe se réaliserait au proGl de qui? Au profit du pays, Cette diiïérence de prix, qui proviendrait de ce que les objets que Ton achèterait au dehors seraient h Uieilleur compte, n entrerait pas dans la poche de l’étranger, elle resterait dans nos poches ; elle viendrait, ou augmenter la somme des jouissances, ou accroître la masse des capitaux, et, par conséquent, elle contribuerait à l'accumulation, à l’augmentation du capital.
Or le capital est comme la lance d’Achille; il peut seul guérir les blessures qu’on l’accuse d’avoir faites. Au moyen de l’extension successive du capital, les exigences diminuent; la personnalité du travailleur se dégage de plus en plus, ainsi que cela doit avoir lieu, ainsi que le progrès constant de la société tend à l’amener.
il ne reste qu’un troisième élément dans la production : c’est le travail, le travail intellectuel et le travail matériel. Si la masse de la production est moins abondante, nécessairement toute |a charge rç* tombera sur ce troisième élément, c’est le travail qui payera les frais de la guerre industrielle.
En efl'et, que se passe- t*il? Tout à peu près est protégé dans notre pays ; il n’y a qu’un élément, le plus important de tous, qui ne le soit pas. Toutes les manufactures sont protégées; il en est une seule qui ne l’est pas, la manufacture des bras, livrée à la concurrence du dehors.
ËsUce à dire que nous appelions contre cette çon-
currence les rigueurs de la douane? A Dieu ne plaise! Ce n’est pas surtout à moi, qui ai l’honneur de parler devant vous, qu’il appartiendrait de former un pareil vœu, à moi qui ne dois cet honneur qu’à la généreuse et noble hospitalité de la France.
Non, la France a élevé trop haut le drapeau de la fraternité humaine pour qu’elle veuille jamais l’abandonner; la France ne repoussera pas les ouvriers étrangers qui viennent disputer cependant aux travailleurs français les occupations dans l'intérieur même du pays.
Il est un autre intérêt que nous maintenons au niveau de l’intérêt de la richesse, c’est l’intérêt de la puissance de nos idées; cet intérêt-là profite de la présence, du passage des ouvriers-étrangers qui vont porter ailleurs les sentiments dont la France est animée. C’est là un grand triomphe national, ce triomphe, il faut le maintenir; il faut que cette concurrence de bras continue d'exister; mais pour qu’un juste équilibre se rétablisse, il faut que si les bras des travailleurs ne sont pas plus protégés à l’avenir qu’ils ne le sont aujourd’hui, le produit matériel ne le soit pas davantage, et que justice soit faite au travailleur! Alors, il jouira de la loi commune, il ne restera pas seul exposé à une concurrence à laquelle tous les éléments (le la production sont dérobés par la volonté du législateur!
La situation actuelle pèse sur le travail; c’est l’idée principale qui me préoccupe; il faut sortir de cette situation mauvaise. Qu’est-ce qui se passe dans les
LE TRAVAIL, l’ÉCHANGE, ETC.
industries le plus protégées, dans celles qui vivent à l’ombre de la prohibition absolue? Ces industries exportent; ces industries font des ventes sur les marchés étrangers, des ventes considérables; on a chicané sur les chiffres, sur l’importance totale des millions alignés dans nos états de douanes. Sans nul doute, les valeurs officielles s’éloignent des valeurs réelles; les valeurs réelles sont inférieures aux valeurs officielles. Si l’exportation du coton, par exemple, est portée pour 140 millions sur nos états, ce total peut être réduit de plus de moitié pour rentrer dans les limites de la vérité. Mais il y a toujours pour cette industrie au moins une valeur de 60,000,000 de francs de produits français placés sur les marchés du dehors.
Vous n’oubliez pas que le point de départ, la raison d’être du système protecteur, c’est l’infériorité de nos conditions de production. Cette infériorité continue de subsister pour le colon, en ce qui concerne les éléments matériels et inanimés de cette production, et cependant l’industrie du coton vend au dehors; et cependant, bien que le coton se paye à un prix plus élevé en France (le drawback ne suffit pas seul pour compenser cette différence), bien que les machines coûtent beaucoup plus cher, et, par conséquent, que le capital industriel soit plus considérable, toujours par l’effet de la loi des douanes qui nous régit, l’industrie du coton exporte. Sur quel élément peut-elle économiser pour rétablir l’équilibre et pour venir en concurrence avec les produits anglais, belges, suisses, qui, par parenthèse, ont été créés sous l’em-
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pire de la liberté de commerce la plus absolue, et qui soutiennent avec avantage la concurrence des produits anglais ? Sur quels éléments Tindustrie du coton peut-elle économiser? Le salaire seul est élastique ; c’est donc uniquement sur l’élément du salaire, sur l'élément du prix donné à l’emploi des bras. Il n’est pas pour elle d’autre moyen de rétablir l’équilibre rompu par le cercle vicieux de la protection qui entoure, qui enserre toutes les branches de notre industrie.
On a signalé comme anormal un fait qui s’explique naturellement d’après les indications que nous venons de fournir : les salaires, dans les industries protégées, sont très-bas. C’est dans l’industrie des cotons, par exemple, que l’on rencontre des salaires qui suffisent à peine à l’existence de l’ouvrier. Est-ce pour maintenir cet état de choses que le législateur doit être armé de tout le pouvoir qui lui appartient? Non. Nous croyons que c’est pour le changer; c’est pour cela que nous l'invitons à suivre une voie meilleure.
Le régime protecteur amène forcément la baisse des salaires dans certaines industries qui, protégées chez nous, ne se contentent pas cependant du marché intérieur. Mais pour le salaire, pour l’emploi des bras, il sc produit un phénomène analogue à celui qui sc produit pour l’emploi des capitaux. Un niveau nécessaire s’établit; lorsque, par suite de telle ou telle circonstance, les salaires se trouvent déprimés dans telle ou telle branche de l’industrie, il est, si je puis me servir de cette expression, une sorte de
LE TRAVAIL, L’ÉCUAPdiE, ETC.
contagion qui se communique aux autres branches du travail. Cette dépression du salaire ne saurait demeurer un fait isolé ; par conséquent, tous les travailleurs souffrent de l’état de choses actuel.
Il existe encore un autre motif, pour qu’il en soit ainsi. Prenons la loi des douanes, voyons quelles sont les espèces d’industries que cette loi protège. Ce sont surtout, on peut le dire, les industries qui sont le moins propres au génie national de la France; ce sont les industries dans lesquelles la force morte de la mécanique prédomine sur l’emploi intelligent, direct, du talent de l'ouvrier, et non les industries si nombreuses dans lesquelles le goût, l’art, trouvent des satisfactions, industries beaucoup plus importantes qu’on ne l’imagine, car le goût et l’art sont devenus populaires. Grâce à la diminution du prix, les objets de goût sont répandus dans toutes les classes de la population ; leur consommation s’est accrue, elle s’est communiquée aux couches inférieures de cette pyramide sociale qui s’élargit toujours à mesure que l’on se rapproche de la base. Les objets de goût, dont la création exige l’intervention directe du talent de l’ouvrier, sont peu protégés, et ce sont les objets produits à l’aide de la force mécanique qui sont exclusivement favorisés par la législation des douanes 1
On dit que cette législation défend les intérêts des classes laborieuses, et c’est en leur nom que l’on en exige le maintien. Comptons-nous, et nous saurons où est la vérité I Interrogeons un instant la statistique
de la population laborieuse répandue sur tout le territoire; demandons-nous quel est le nombre des ouvriers à qui profite le régime prohibitif, quel est le nombre des travailleurs à qui il nuit, et nous arriverons à cette conséquence, sur laquelle on n'a pas suffisamment insisté, à savoir, que le nombre des ouvriers directement intéressés dans les branches de la production, protégées par nos lois de douanes, est excessivement restreint relativement à la masse des classes laborieuses.
En effet, dans toutes les industries, il s'établit, pour ainsi dire, une sorte de cascade de protections. Les producteurs se communiquent leurscharges de proche en proche ; certains industriels n’ont besoin d’étre protégés que parce que d’autres font été avant eux, et que les matières premières auxquelles ils sont appelés à donner un certain fini, se sont trouvées ainsi portées à un taux plus élevé.
Dans l’industrie des cotons, par exemple, si le fila- ‘ teur est protégé par la prohibition, les tissus renchérissent et les travailleurs les plus nombreux, ceux qui créent des tissus avec les fils, souffrent de cet état de choses. La filature, grâce à l’introduction de ces immenses machines qui font mouvoir une armée de mille à douze cents broches, sous la direction d’un seul homme, comme des esclaves obéissants, n’exige qu’un très-petit nombre d’ouvriers, relativement à ceux qui emploient le fil comme matière première.
Nous en dirons autant de la filature du lin à la mécanique. Dans les autres branches de l’industrie,
LK TRAVAIL, l’ÉCHANGE, ETC.
nous rencontrons le même résultat; le plus grand nombre des travailleurs souffre de la situation faite au plus petit nombre, sans même que ces derniers en profltent : ils vivent au contraire dans une condition misérable.
Et cette grande famille des artisans, dont on devrait un peu plus s’occuper quand il s’agit de la question des douanes, est-elle intéressée à la liberté du commerce ou au maintien du système restrictif? Je veux parler de ceux qui transforment les produits manufacturés ou qui emploient leur travail direct comme tailleurs, cordonniers, menuisiers, forgerons, charrons, maçons, charpentiers : il sufOt de désigner ces catégories répandues sur toute la surface du territoire, dans les grandes comme dans les petites villes, et jusque dans les villages, pour donner immédiatement l’idée du nombre des personnes intéressées à ce que le prix des objets à l’aide desquels ils exercent leur travail ne soit pas surélevé par le fait du régime de la protection.
Quel est le nombre des artisans travaillant avec un but d’avenir, autre que celui de l’ouvrier de la manufacture qui ne peut guère prévoir de changement à son sort? L’artisan peut, lui, s’élever sur les degrés de l’échelle sociale. 11 est un chiffre officiel qui nous endonne une idée : c’est le nombre des patentés. Les industriels directement intéressés au maintien du régime prohibitif sont relativement une infiniment petite minorité, et il y a aujourd’hui près d’un million et demi de patentés! Il faut sans cesse avoir ce chiffre
présent à lesprit et le méditer, pour comprendre où sont les véritables intérêts de la classe laborieuse.
Il est une industrie qui demande l’intervention la plus prompte de la part du législateur : c’est une industrie fondamentale, dont la situation actuelle exerce une fatale influence sur toutes les autres branches de la production nationale, l’industrie des fers. Or quel est le nombre des ouvriers de nos forges? D’après le dernier état officiel, il serait de quarante-six mille, chilïre considérable sans doute ; mais si nous songeons que l’industrie de la soierie, par exemple, emploie à elle seule un demi-million de bras, nous verrons immédiatement quel est le parallèle à établir entre les industries qui jouissent de la plus haute protection et celles qui n’en jouissent pas, sous le rapport des intérêts des classes laborieuses
Les libre-échangisles ne sont pas seulement préoccupés de la question de la production de la richesse, mais aussi de celle de la répartition de la richesse.
Quels sont, sous ce point de vue, les résultats de l’état actuel des choses ?
Le travail, quoi qu’on ait pu dire, n’est pas une marchandise comme une autre; il y a un fait qui domine ici : le travail émane de l’homme, l’hommë ne saurait être traité comme la matière inanimée ; le travail, d’ailleurs, ne se conserve pas, il s’évapore en quelque sorte quand il n’est pas employé; il est perdu alors sans retour et pour l’individu et pour la société tout entière.