‹ La liberté commerciale et les résultats du traité de commerce de 1860Chapitre 33 sur 48 · LE TRAVAIL, L’ÉCHANGE, ETC · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL, L’ÉCHANGE, ETC

Si le travail n’est pas une marchandise comme une autre, s’il réclame une sollicitude plus active, plus constante, il est une loi à laquelle il obéit néanmoins, à laquelle il essayerait vainement de se dérober, c’est la loi de l’offre et de la demande. Nous croyons que cette loi n’enlraîne pas à sa suite une sorte de fatalisme économique, qu’on peut agir sans cesse sur les deux termes du rapport : accroître la demande du travail, et donner à l’objet du travail une valeur plus grande. Mais nous croyons aussi que la loi des douanes exerce une influence directe dans cette circonstance.

Prétendre que lorsqu’il y aura plus facile entrée des matières premières, abaissement des prix, et, par conséquent, accroissement nécessaire de la consommation, il n’y aura pas augmentation nécessaire du salaire pour le travailleur, cela implique contradiction.

Les ouvriers perdent doublement à l’état de choses créé par la loi des douanes; ils y perdent, en ce que la masse des occupations diminue, ce qui entraîne une baisse du salaire; ils y perdent aussi, parce qu’ils sont obligés de payer plus cher ce qui est nécessaire à leur entretien et à leur subsistance; je dis à leur entretien et à leur subsistance, parce qu’on a prétendu qu’une modifîcalion introduite dans la situation actuelle n’influerait pas sur la situation des classes ouvrières, en ce que leur condition serait toujours limitée par la nécessité de la subsistance, que le salaire baisserait si le prix des objets nécessaires pour la vie de l’ouvrier venait à baisser. Nous ne le croyons pas; ce n’est pas seulement la sub-

sistance de l’ouvrier qui détermine le salaire, ce sont tous les moyens à'existence.y moyens d’existence qui prennent un accroisser^ent de plus en plus considérable, besoins qui deviennent de plus en plus énergiques à mesure que la civilisation s’élève, que les lumières pénètrent dans toutes les classes de la société. Les ouvriers sauraient parfaitement défendre le prix de leur travail; les conditions naturelles dans lesquelles s’exercerait ce travail, après l'application du principe de la liberté du commerce, seraient entièrement en faveur de l’ouvrier, et son salaire augmenterait alors que le prix des agents qui lui sont nécessaires diminuerait; il y aurait, par conséquent, double profit pour lui, comme il y a double perte maintenant.

Pour nous résumer sur ce point, le libre échange doit produire pour résultat : la diminution du prix des objets, l’accroissement de la consommation et, par conséquent, l’augmentation du chiffre du salaire; il permettra aussi de se procurer, avec le même chiffre de salaire, une plus grande quantité d’objets nécessaires à l’existence.

La loi actuelle est une loi singulièrement matérialiste; elle oublie le principe posé par un des patriarches de l’économie politique, le respectable M. Droz, à savoir, que les produits sont faits pour les hommes et non pas les hommes pour les produits. Lorsque le producteur vient dire : Je ne peux produire qu’à tel prix; vous, législateur, vous ôtes obligé de m’assurer ce prix , — on lui donne satisfaction au moyen de la loi des douanes; on oublie sur quelle

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pente on se trouve ainsi placé. Quelle est la réponse qu’on adressera à l'ouvrier lorsqu’il viendra dire : Je ne peux vivre qu’à ce prix; assurez-moi ce prix? — Est-ce que le produit doit être plus protégé que le producteur, que l’ouvrier; l’objet plus que l’homme? Est-ce que le législateur peut garantir le prix de revient. et se refuser à garantir l’existence de la population? Ne se trouve-t-on pas entraîné vers l’impossible?

Dans notre pensée, l’effet direct de la liberté du commerce est d’accroître la masse des objets utiles à l’homme et, par conséquent, de permettre que la part de chacun des membres de la société devienne plus considérable. Un autre effet direct de la liberté commerciale serait d’agir non-seulement sur l’augmentation de la masse de la production, mais aussi sur une meilleure répartition de la richesse, sur une répartition plus juste, plus équitable, plus conforme aux besoins de la société moderne; c’est pour cela que nous défendons la liberté des échanges.

On a dit, et cette objection a frappé beaucoup d’esprits : par l’application du principe de la liberté des échanges on généralise la concurrence, dont les effets ’se font sentir quelquefois d’une manière funeste sur le marché intérieur. — C’est là une erreur profonde, complète; l’état actuel des choses maintient la lutte, celui que nous voulons lui substituer ferait succéder une émulation profitable à une concurrence périlleuse.

Du moment où l’on admet le principe de la protec*

lion, comme tous les peuples créent toute sorte d’objets, une concurrence nécessaire sélablit entre les produits similaires de toutes les nations; mais si, par suite de l’application de la liberté commerciale, la division du travail venait à être appliquée entre elles, la concurrence aurait lieu dans des conditions profitables à tous, parce que ce ne seraient pas les produits similaires qui viendraient se faire sans cesse la guerre, ce seraient des produits divers, si ce n est quant à leur nature, du moins quant à leur qualité, ou à certaines nuances de qualité qu’elles peuvent posséder. Au lieu d’une concurrence dangereuse, nous aurions une émulation profitable.

Ce terme de protection, qui sonne agréablement à l’oreille, est fort usité dans le vocabulaire de nos contradicteurs. A les entendre, le gouvernement d’un pays qui se régit lui-même, doit, grâce aux institutions libérales, protéget le travail au moyen de tarifs de douane. Pourquoi s’y refuse-t-il? — et il ne s’y refuse pas assez souvent. — C’est que toute espèce de tarif est une loi d’impôt; si elle profite â l’un, elle pèse sur l’autre, et le résultat de ces taxes est de faire payer l’impôt, non pas directement à l’Etat, mais, comme l’a dit M. Blanqui, de le faire payer à des particuliers.

Du moment où l’on est protégé, et cet aveu a été fait très-naivement, très-formellement dans l’enquête de 1834, par un manufacturier des plus honorables; du moment où l’on est protégé, qu’a-t-on besoin de savoir ce qui se fait au dehors, de s’enquérir des

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améliorations introduites en Angleterre, en Allemagne? On est protégé, le prix de revient est assuré, on peut donc continuer à produire comme par le passé.

Si la France est en arrière sous beaucoup de rapports, si certains impôts qui épuisent la fortune publique continuent à peser sur le pays, — et je citerai l'impôt du sel qui, grâce à Dieu, sera bientôt réduit, — c’est parce que les prix de revient ont été assurés. Si la protection sur les bestiaux n’avait pas existé, l’on aurait compris depuis longtemps qu’il fallait diminuer l’impôt du sel, et modifier les conditions de cette production, parce quelles sont diiïérentes ailleurs. Depuis longtemps, on se serait mis activement à l’œuvre pour exécuter le réseau de chemins de fer qui ne se développe pas assez rapidement en France. Si les prix de revient n’étaient pas assurés, on aurait été forcé, par la nécessité, d’user de tous les perfectionnements industriels employés dans les autres pays. Les retards, cette somnolence que je ne reproche pas aux particuliers, mais è la masse, ô l’ensemble de la société, proviennent naturellement du régime protecteur, régime artificiel qui veut continuer son empire en dépit des améliorations qui s’introduisent ailleurs dans les conditions de la production!

Ce régime est une cause de retard pour les améliorations positives, productives; la protection, telle qu’on la réclame sans cesse, agit sur le prix de vente; telle que je la comprends, elle agirait sur les conditions de la production, et pour cette protection-là.

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pour celle qui développerait les éléments de la richesse nationale, je suis aussi protecteur que qui que ce soit; je suis peut-être plus protecteur que personne. Je voudrais d’autres conditions du travail ; je voudrais des institutions de crédit qui nous manquent; je voudrais que les lois qui pèsent sur le travail fussent réformées, que les voies de communication fussent multipliées, que l’instruction agricole et professionnelle fût répandue partout à pleines mains, afin que la qualité du travail s’améliorât et que sa masse augmentât sans cesse ; voici la protection positive, telle qu’elle devrait être exercée; les lois de douane qui pèsent sur notre pays ont empêché jusqu’ici cette protection de se manifester avec la rapidité, avec l’intensité désirables.

Un grand ministre d’un peuple voisin, par lequel nous nous laissons trop dépasser dans la voie du progrès, Huskisson, a dit : « Le régime protecteur était une belle invention, assure-t-on, mais le brevet en est expiré. » On a répondu que c’était peut-être pour cela que l’Angleterre ne voulait plus de la protection, tombée dans le domaine public. C’est possible. En serait-il moins vrai que, du moment où la protection est tombée dans le domaine public, elle ne peut plus, sous aucun rapport, profiter à personne? Toutes les nations prétendent se protéger chez elles; elles élèvent à l'envi les unes des autres des barrières à la libre communication entre les peuples; elles suscitent des entraves à celte communication; au lieu de s’aider mutuellement, les nations se nuisent réciproquement

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par suite de l’application générale du régime protecteur. Celle qui croit en tirer un avantage personnel, exclusif, est trompée dans un calcul égoïste, car les autres peuples ont recours aux mêmes armes; des exclusions réciproques viennent remplacer des facilités communes.

Le moment est arrivé d’en revenir aux principes de vérité, de justice; il est temps que la France commence à pratiquer cette sublime maxime, tombée un jour de la bouche d’un de nos grands hommes d’Etat, de Sully, dont il suffit de prononcer le nom pour que tout le monde s’incline avec respect. Sully disait à Henri IV : Par la volonté de la Providence, les diverses nations, les diverses régions ont été dotées de qualités et de productions diverses. La Providence a voulu entretenir par l’échange des produits la libre conversation et la fraternité entre tous les peuples.

Dieu n’a pas premis qu’une nation pût se retirer dans l’isolement de l’égoïsme, et oublier qu’elle fait partie de la grande famille humaine ; Dieu a voulu que des relations pacifiques rapprochassent les peuples mieux que ne l’ont fait les relations guerrières en répandant des flots de sang.

Les époques de guerre sont closes ; je ne dis pas que le rêve de l’abbé de Saint-Pierre soit près d’être réalisé; il est encore des peuples courbés sous le joug de l’oppression, et qui ne sauraient y rester. Mais enfin, nous entrons dans l’époque pacifique, nous abandonnons l’époque guerrière. Dans cette période pacifique,

les nations doivent communiquer entre elles; elles ne le peuvent que par l’intermédiaire de ces deux agents, la guerre ou la paix : vienne la paix qui, pour faciliter cette communication, empruntera le principe de la liberté commerciale proclamé d’une manière si haute, si belle par Sully !

Cette époque, nous devons l’avancer de nos vœux ; nous ne sommes pas des rêveurs qui songeraient à faire table rase du jour au lendemain; nous savons que le passé impose des devoirs, qu’il y a une époque de transition à traverser, que les meilleures choses ne sauraient être introduites brusquement, qu’il y a une certaine dette à payer aux fautes commises, qu’il y a des intérêts engagés dans une fausse voie, des capitaux immobilisés, des brasqui comptent sur certains emplois, comme sur des moyens d’existence; nous savons que ces intérêts méritent la sollicitude du législateur; aussi voulons-nous agir au moyen d’une sage transition, et non accomplir une révolution soudaine.

lofais cette époque de transition doit avoir un terme. Nous désirons que le but soit nettement marqué, que chacun des pas que l’on fera dans la législation commerciale nous rapproche du principe de la liberté dont on a continué à s’éloigner depuis quelque temps; nous voulons que toutes les mesures prises le soient dans le but de changer un mauvais état de choses en un étal de choses meilleur. Tout le monde y gagnera, les industriels eux-mêmes, le plus acharnés contre le principe de la liberté du commerce en tireront profit,

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car ils se font illusion sur leurs véritables intérêts; aucune des grandes industries dont la France est üère à juste titre ne succomberait par suite de l’application sage, graduelle, successive, du principe de la liberté commerciale; au bout d’un certain laps de temps, qu’il est facile d’assigner à l’avance, la situation industrielle de la France pourrait être transformée, sans détriment pour personne, avec bénéfice pour tout le monde , surtout pour les ouvriers et pour la bonne répartition des produits. Les grandes idées de Sully seraient appliquées; nous pourrions alors entretenir la libre conversation et la fraternité entre tous les hommes, et confondre, dans une pensée commune, et la patrie et l’humanilé.

ET

l’agriculture \

Je ne veux point faire de la tactique dans celte enceinte; je serai franc, vous ôtes assez forts pour entendre la vérité; je la dirai telle que je la conçois, au risque môme de vous déplaire.

i\l. Gauthier de Rumilly a réclamé pour son école le monopole du bon sens, avec beaucoup d autres; je proteste contre cette prétention. On nous reproche de nous égarer dans des théories; je ne présenterai que des faits.

« Il y a soixante ans que je vous connais, » a dit M. de Rumilly aux parlisansde la liberté commerciale, en rappelant des paroles célèbres. Cela signifie que notre doctrine n’est pas nouvelle, et il a raison. Mais il s’est trompé de date : ce n’est pas il y a soixante ans qu’elle a fait son apparition, c’est depuis que la France est France. Le principe fondamental de la constitution territoriale du pays a toujours été : libre importation des grains et de tous les moyens de subsis-

^ Discours prononcé au Congrès agricole de Paris, le 2i mars 1847.

tance. Assurer la vie à bon marché^ tel a été constamment le premier souci de ladrainistration. Ce principe, hautement proclamé sous Tancien régime, fermement maintenu sous la République et sous TEmpire, se trouvait appliqué sans restriction. Il formait, je le répète, un principe fondamental de notre constitution, aucune gêne ne devait empêcher l’entrée des céréales et des autres substances alimentaires.

Le droit perçu sur le blé à l’entrée du territoire est une importation anglaise, ce sont les principes anglais que les protecteurs défendent. Quant à nous, nous ne faisons que maintenir le glorieux drapeau de l’économie politique française.

Singulière destinée des économistes l On voudrait les présenter comme les ennemis de l’agriculture, mais pour professer une pareille erreur, il faudrait mettre le passé en oubli et faire preuve d’une singulière ingratitude.

Ceux qui nous ont précédés dans la carrière où nous essayons de suivre de loin leurs traces, Sully, Gournay, Quesnay, Turgot, ont combattu, dans le système mercantile, une doctrine dirigée contre l’intérêt agricole.

Le système mercantile, afin d’accroître l’exportation des objets manufacturés, prétendait réduire au plus bas prix les subsistances, la laine, le lin, toutes les matières premières. Il en interdisait l’exportation, tout en laissant l’importation libre, ou même en la favorisant par des primes. Telle a été l’erreur de Colbert, de ce grand ministre dont les tendances n’étaient

L AURICULTURE.

()as cependant aussi illibérales (Jue le prétend l’école protectionniste, abritée sous une bannière qü’il né lui appartient pas d’arborer.

Le travail appliqué à la production agricole est le térilable et premier élément de la richesse des nations. « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l’État » , disait üvec raison Sully; l’honneur de l’école française, le service rendu par les physioctates et les économistes, c'est d’avoir réhabilité la source première de la richesse et de la puissance des peuples.

Les économistes ont protesté contre l’état de sujétion auquel une fausse doctrine voulait ravaler l’agriculture vis-à-vis de l’industrie. Ils ont pris en main la défense du droit de propriété, restreint dans la libre disposition des fruits du soI ‘; ils ont démontré que la défense d’exportation diminue la masse des substances alimentaires, car elle érée un trop-plein daris les années d’abondance, et tend ainsi â i*ëstreindre l’étendue des cultures.

Non, il n’est pas pet-mis de présenter comme enhemis de lagricullure, du paysan, c’est-à-dire de l’homme du pays, de l’homme qui le nourrit et qui lé défend, ceux qui ont placé l’intérêt agricole en première ligne. Pauvres paysans, pauvre royaume, éinii la sentence favorite deOuesnay ; il la faisait impriiner delà main de Louis XV lui-même !

Ceux qui ont défendu le système mercantile poursuivaient une vaine chimère; ils ne voyaient là richesse que dans l’importation du numéraire. Ils vo’ulaiént accroître dans le pays la masse des valèurs

métalliques; ils faisaient de Talchimie politique, en sacrifiant au signe de l’échange la richesse véritable, qui consiste dans l’abondance des produits.

Pour que la production soit abondante, il faut développer les forces actives du pays, aider la fertilité du sol, au bénéfice commun de la société tout entière, sans que /e profit de Vun soit le dommage de Vautre.

On a dit qu’il fallait égaliser les conditions de la production; soit. Mais comment? Ce n’est pas en mettant une production chétive à l’abri du bouclier de la douane, ce n’est pas en protégeant le prix nominal de la vente. Il faut protéger la production ellemême, l’élever à une plus haute puissance, et on y arrivera par l’instruction agricole, par un bon système d’assurances et d’institutions de crédit, par les grands travaux publics, tels que les reboisements et les irrigations, par le remaniement de notre système d’impôts.

Les droits de douane, que l’on appelle faussement des droits protecteurs, pèsent sur l’agriculture, la ruinent et l'accablent. Elle est dupe du régime actuel. On a fait semblant de lui donner des lambeaux de protection pour avoir le droit de la rançonner. Je suis de l’avis de M. le marquis de Travanct : avec son ciel et son sol, sous une administration intelligente, la France doit devenir la première nation agricole du monde; elle n’a pas besoin de s’abriter derrière le bouclier de la douane. Oui, nos cultivateurs doivent être protégés, mais d’une protection directe et posi-

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