L AGRICULTURE
live, et non point de cette protection défensive, qui est tout simplement un leurre.
Ce qu’il faut à l’agriculture, c’est qu’elle soit mise en possession de tous les instruments de production dont la nature l’a gratiGée, et qui ne sont point encore appropriés à*son usage : qu’on lui donne la jouissance des eaux pour ses irrigations, qu’on reboise les flancs décharnés des montagnes, qu’on dessèche et qu’on assainisse les marais insalubres, qu’on la dote d’une viabilité complète; qu’on fonde pour elle des écoles, des banques, un système d’assurances; qu’on raodifle l’assiette des impôts qui pèsent le plus lourdement sur l’exploitation rurale, alors elle sera vraiment protégée. Le libre échange, au lieu de lui sembler un ennemi dangereux, apparaîtra à ses yeux comme un auxiliaire indispensable.
Personne n’a pensé qu’il y eût beaucoup de consommateurs qui pussent échapper à la loi salutaire du travail, qui ne fussent pas producteurs.
Mais parce que tous les consommateurs sont producteurs, est-on admis à prétendre que le régime protecteur n’est nuisible à personne? Non, il pèse sur tout le monde, il met le travail dans de mauvaises conditions, et il diminue la masse des produits échangés les uns contre les autres. •
Il s’agit toujours de savoir si la production est abondante ou faible ; si les produits ne sont pas déprimés par l’effet de la loi de douane.
Il ne faut pas attacher trop d’importance au prix nominal ; c’est la masse des valeurs qui constitue la
930 DÉBATS srn LA LIBEK'lt: COMMEBCIALE AVANT 1848.
ficheçse; la question est de savoir s il y a plus de produits créés avec le système de la liberté cepimerciale ou avec le système protecteur.
Envisagé sous ce point de vue, le débat devient simple; il est facile de prouver que l’agriculture obéit à une illusion, quand elle su croit intéressée au maintien du régime actuel de la douane; ce régime renchérit les instruments de travail, et il détourne les capitaux de l’industrie agricole pour les attirer violemment vers l’industrie manufacturière.
La méprise dans laquelle on tombe s’explique aisément : l’apparent bénéOcc qui résulte pour l’agriculteur des rares articles du tarif qui la protègent, lui erriv(' en bloc sur tel ou tel point ; il se traduit on une valeur qui frappe tous les yeux.
D’un autre côté, les charges que ce régime impose ne sont acquittées que par fractions, minimes, à les envisager chacune séparément, mais dont la somme dépasse de beaucoup le prétendu bénéfice de la protection. Ici, comme ailleurs, les petits ruisseaux font les grandes rivières. Pour dissiper l’erreur commune, il n’y aurait qu’è dresser, ainsi que l'a sagement conseillé M. de Kergorlay, le hilan de l’agriculture; qu’à lui ouvrir,^ar rapport à la loi des douanes, un compte de doit et uvoir. On ne larderait pas à se convaincre combien la somme des avantages est minime en regard de la somme des sacrifices onéreux infligés par un système vicieux; combien les petits impôts que l'agriculteur paye de tous côtés, grâce au système pro-
l’agriculture.
lecteur, et sans trop s’en rendre compte, pèsent lourdement sur lui.
En outre, n’oublions pas que l’agriculture consomme la majeure partie de ce qu’elle produit, à la différence de rindustric, qui vend la presque totalité de ce quelle crée; 'l’élévation nominale du prix constitue donc un avantage relatif, fort considérable, pour cette dernière.
On prétend que la France ne saurait soutenir la concurrence de l’agriculture de certains pays. Eft Russie, dont on nous effraye, n’est pas aussi redoutable qu’on la dépeint. La question est posée aujourd'hui; le prix des céréales est élevé jusqu’à l’absurde en France... La Providence, qui ne tarit jamais en môme temps les dons du sol dans toutes les régions, la Providence a doté la Russie d’une récolte abondante. Cependant les excédants de la récolte russe, destinés à l’exportation, ne s’élèveront pas au delà de 10 millions d'hectolitres de blé, dont le taux est monté à 16 et 17 francs. Il faqt ajouter encore à ce taux les frais de transport.
Les prix se relèvent naturellement dès que la de-r mande s’accroît. On s’est fait illusion sur les facilités productives de la Russie ; les deux provinces les plus riches en blé, la Voîliynie et la Podolie, n’en récoltent pas en tout 8 millions d‘h(‘ctolilres.
On se trompe étrangement aussi sur récoiiomie du travail esclave ou du travail des serfs. Il coûte cher, car il produit peu ; l'homme libre puise dans sa dignité une force morale qui double les forces physi-
ques : la civilisation n’a rien à redouier d’un parallèle de productivité avec la barbarie.
En France, surtout, où le sol est devenu le patrimoine commun, le cultivateur a épousé la terre avec amour ; il met pour l’arroser de ses sueurs, pour la féconder, le môme courage, le même dévouement avec lesquels il la trempée de son sang pour la défendre.
Nous le. répétons, le travail libre n’a rien à redouter du travail asservi; la Providence ne l’a pas voulu, et cette supériorité de l’émancipation humaine est le levier qu’elle emploie pour relever successivement les peuples de la servitude, afin que tous participent un jour aux bienfaits de la liberté î
Remarquons-le ici : la France consomme à elle seule près de la moitié, plus du tiers du froment de l’Europe ; chez nous, de plus en plus, et j’espère que cette progression ne s’arrêtera pas, de plus en plus, l’égalité commence au pain que chacun mange. Un Etat qui produit au moins 72 millions d’hectolitres de froment*, peut être rassuré sur les effets de la concurrence du dehors.
Pour écarter tous les doutes à cet. égard, la conclusion à laquelle j’arrive est celle d’une enquête sérieuse, complète, sur les forces productives de la France, comparées à celles des pays dont on semble redouter la prédominance naturelle, des pays producteurs dont la concurrence paraît être à craindre pour nous. Je
> Aujourd'hui plus de 100 millions d'hecioUtres.
l'agricultcrl.
demande une enquête sérieuse, loyale et complète.
M. de Romanet s est basé sur les exigences de l’impôt pour réclamer un équilibre do la production assuré au moyen de la douane.
Nous n’examinons pas, en ce moment, le caractère de l’impôt foncier. Nous raisonnons dans l’ordre d'idées développées par l’honorable rapporteur de la Commission, nous admettons, pour un moment, l’c- (jalité de charges fiscales qu’il réclame.
Croit-on que le but ne soit pas singulièrement dépassé aujourd'hui? Comptons, par exemple, de combien l'impôt grève un hectolitre de froment, et rappelons que, si l'on veut maintenir la douane comme moyen fiscal, il sera facile de réaliser l’égalité demandée par l’honorable rapporteur.
L’impôt foncier est lourd, dit-on; cependant qui prétendrait le coter à 10 francs par hectare? Les statistiques donnent 13 hectolitres comme rendement moyen*. Défalquons la semence, posons seulement 10 hectolitres de produit disponible; s’il existe à la frontière un droit d’un franc par hectolitre, nous aurons l’égalité d’impôt, tout en conservant l’immense avantage que donne la production localcy la situation de notre sol. Nous avons adopté dans ce calcul un chiffre de rendement évidemment trop réduit, et un chiffre d’impôt beaucoup trop fort*.
* Ce rendement moyen est au moins de 14 hedolilre.s.
* Aussi avons-nous montré, dans la discussion engagée devant la Société impériale et centrale d’agriculture, en iSGG, qu’un droit
centimes par quintal métrique est parfaitement su^tisant,
23 i DEBATS SLR LA LIBERTÉ COMMERCIALE AVANT 1848.
Oi) a également invoqué la défense du territoire. Les éventualité^ de la guerre sont diminuées, cependant je suis loin de compter sur la réalisation prochaine du rêve de l’abbé de Saint-Pierre : l’intérêt de rjndépendance nationale est le plu^ sacré de tous, tou^ les autres doivent s’incliner devant Iqi. Néanmoins ne nous laissons point tromper sur la nature et sur l’étendue des sacrifices qu’il impose.
Il est une industrie qui pèse lourdement sur l’agriculture, et qui jouit d’up monopole exorbitant, c’est l’industrie des fers.
La France a été puissante par les armes, avant la Révolution, sous la République et sous l’Empire, et jamais le fer n’a manqué à nos soldats. Cependant les tarifs énormes sur le fer et la fonte n’existajent pas : c’est que la masse dp fer nécessaire popr l’armée est un infiniment petit, si on la compare ^ la masse totale de la production.
J’aborde actuellement une question délicate, la question de la renie du sol ; j’ai promis d’être franc, je le serai jusqu’au bout. Sans doute, le libre échange doit agir sur la rente^ sur la distribution des richesses ; c’est un fait que nous n’essayerons pas de nier. Loin de là. il constitue à nos jeux le principal mérite do la liberté commerciale; c’est ainsi qne ce grand principe s’associe'aux principes éternels dp la justice sociale.
On met sans cesse en première ligne l’intérêt que mérite la rente du sol; on n’a raison qu’en partie.
Sans attaquer en rien le principe sacré de la pro-
l’âGRICULTL'RK.
pFjété, qui forme, aveç la famille, les deqx plus fermes assises de Tordre des sociétés humaines, je dirai hautement : la propriété est faite pour le pay^, et non le pays pour la propriété. Le droit de propriété oblige ceux qui Texercent,etde tout temps, en France, on a reconnu que le bénéfice légitime de la propriété devait être libre de toute mesure destinée à élever d'une manière factice le prix des subsistances, ,16 {'ai dit en commençant : la maxime fondamentale de la constitution du sol français a toujours été : Libre tmportation des moyens de subsistance.
Je n'appartiens point aux écoles qui rèvept la des> truction du droit de propriété: je crois ce droit le corollaire nécessaire et Iç fruit de la liberté humaine; il est utile, indispensable au bien-être comme à l'ordre de la société.
Mais c'est justement parce que je crois la propriété nécessaire, que je dois combattre ce qui pourrait conduire è Tabus d'un droit juste, légitime, sacré dans son principe. Je m'explique.
La rente du sol naît de la différence qui existe entre la fertilité et la situation des terrains mis en culture. La proximité du Heu de consommation constitue cet avantage permanent, indestructible, qui se trouve naturellement acquis aux propriétaires de chaque pays, et qui entre pour une forte part dans la rente qu’ils perçoivent. Il est aussi une autre portion de celte rente qui provient du capital moral et matériel du pays, des conditions de la production qui s'améliorent à mesure que la civilisation avance.
A mesure que la population s’accroît dans un Etat, que les besoins augmentent, on défriche de plus en plus les terrains de qualité inférieure et les terrains éloignés des grands centres de communication. Alors le loyer des terres mieux situées et plus fertiles s’accroît.
La Providence a voulu que, quand toutes les terres d’un pays auront été mises en exploitation, une certaine limite fût néanmoins posée aux exigences de la propriété. La libre introduction des provenances du dehors pose celte limite; elle empêche la rente de s’élever A une proportion trop élevée, que celle-ci ne manquerait pas d’atteindre, si la frontière était fermée, en présence de l’augmentation constante du nombre des habitants.
* En France, nous avons encore de vastes terrains à mettre en culture et des améliorations productives à introduire dans l’exploitation du sol ; nous avons do riches fruits à retirer de la protection positive que je voudrais voir substituer à la protection purement défensive de la douane. Aussi la quotité de la rente actuellement perçue n’a-t-elle rien à redouter de l’application du système de la liberté commerciale, application qui serait accompagnée du dégrèvement des impôts les plus lourds pour le sol, de l’organisation du crédit et des assurances, de l’exécution des grands travaux d’utilité publique et de la propagation large; sérieuse, de l’instruction agricole.
Ce qui nous préoccupe, c’est une question d’avenir; il faut empêcher que l’élévation de la rente
l’agriculture.
ne dépasse la limite naturelle, fixée par l’ordre des choses tel que Dieu même fa établi, en donnant aux nations un territoire limité, mais<|ii les appelant en meme temps à participer aux produits du reste de l’univers.
Nous ne voulons pas que la rente vienne à grossir démesurément, car nous ne regardons nullement comme un bien la hausse exagérée de ce premier instrument de travail, qui est la terre; cette hausse excessive est funeste au travail agricole et au bien-être des populations.
Nous ne saurions mettre en oubli que la rente ne tombe pas du ciel ; si elle est perçue par les uns, elle est payée par les autres. Légitime dans les limites fixées par la nature même des choses, elle pourrait être sérieusement attaquée au delà de. ces limites. *
l.’équilibre nécessaire entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas n’est point rompu en France; il pourrait l’être, si on repoussait obstinément l’application de la liberté commerciale. Nous sommes décidé, comme vous l’êtes vous-mêmes, vous dont c’est l’honneur d'être les représentants directs du grand principe de la propriété, nous sommes décidé à défendre les droits de la propriété ; mais nous sommes certain aussi d’être compris et favorablement entendu, en invoquant dans cette enceinte les titres impérissables de l’humanité.
Je ne complais point prendre la parole en ce moment. J’espérais qu’un des adversaires des principes que nous défendons aurait développé les objections que ces principes lui paraîtraient soulever.
Notre embarras est grand, alors que nous devons entamer le débat. Ces principes sont devenus tellement l’apanage de nos convictions, que nous ne savons comment vous démontrer ce qui à nos yeux est l’évidence même.
Beaucoup des adversaires de la liberté commerciale, en France notamment, s’étaient plaints souvent, et par des écrits et par des réclamations officielles, de l’absence d’une discussion sérieuse entre eux et nous. Si cette discussion sérieuse, contradictoire, n’a pas eu lieu jusqu’ici, la faute n’en est pas aux défenseurs du princtpe de la liberté commerciale; le Congrès des économistes, réuni maintenant à Bruxelles, fournit la preuve de la sincérité de notre
’ Discours prononcé ù lu première séance du Con^rès des économistes, réuni à Bruxelles le ift sepleml)in 1847.
attitude, lorsque nous avons offert le combat, et qu’on l’avait décliné. Lorsque la Société du libre échange, établie à Bruxelles, a conçu la pensée de réunir ici des économistes de tous les pays qui voudraient témoigner, au nom de toutes les nations, des avantages communs que la liberté commerciale peut leur réserver, elle s’est adressée au Comité de Paris, présidé par MM. Odier et Mimerel ; elle s’est adressée au Comité de Lille, à celui de Valenciennes, en les invitant à envoyer ici leurs représentants. Ce n était pas le vain plaisir de faire des discours qui devait nous réunir, nous devions faire entendre, de part et d’autre, ce que nous croyons être la vérité. Nos adversaires sont convaincus, nous le croyons, mais nous pensons qu’ils sont dans l’erreur, et nous aurions voulu leur démontrer l’erreur dans laquelle ils tombent. Notre regret, notre vif regret, c’est de ne pas pouvoir discuter avec eux les principes que nous défendons.
Cependant, un économiste venu d’une autre contrée, un économiste allemand, viendra à cette tribune formuler quelques objections contre le principe de la liberté des échanges. C’est un bel exemple que l’Allemagne donne à la France; mon seul regret, c’est que la France n’ait pas pris cette initiative; c’est que les hommes qui défendent le régime protecteur, qui croient qu’il faut le maintenir dans notre législation, aient cru inutile de venir écouter ici des paroles qui ne se traduisent pas en votes législatifs; il leur suffit d’être certains, pour le moment du moins, de l’emporter dans les votes législatifs.
Je dois vous entretenir quelques instants des principes de la liberté commerciale. L’embarras dont je vous parlais est réel. Ces principes sont simples; ils ne me paraissent pas susceptibles de longs développements. La vérité luit à tous les yeux; elle n’a jias besoin de longues démonstrations.
Si vous le permettez, je procéderai par une méthode contraire. Je rechercherai si, dans les opinions de nos adversaires, dans la pensée dont ils se rendent les défenseurs et les interprètes, il nexiste point une sorte de dissonance continuelle qui blesse l’esprit comme les fausses notes blessent l’oreille ; s’il n’y a pas un flagrant délit de contradiction entre leurs intentions et les résultats auxquels leurs principes conduisent directement ; si le régime protecteur ne contrarie pas de la manière la plus nette, la plus directe, les intérêts des peuples, les intérêts de l’humanité.
Une première idée se présente d’elle-même : le commerce (ceci est un vieux dicton), le commerce est le lien des nations; le résultat du système protecteur, du système prohibitif, est de diviser les nations au sujet des rapports commerciaux qui devraient les unir : il établit la lutte là où devrait se rencontrer un moyen de rapprochement.
Une autre contradiction non moins flagrante est celle-ci : le travail, l’industrie, dans toutes les branches, dans toutes les acceptions, ne fleurissent qu’à l’ombre de la paix; nos adversaires, qu’ils le veuillent ou qu’ils ne le veuillent pas, poussent aux collisions
entre les peuples. Tout trahit cette pensée, jusqu’au langage qui emprunte le vocabulaire de la guerre pour parler des travaux do l'industrie, des travaux de la paix.
Les faits prodigieux dont nous sommes les témoins ne nous indiqueraient-ils pas que le moment est venu pour les nations d’entrer dans des rapports plus intimes, plus fréquents et plus faciles? Une des plus grandes et des plus belles inventions du génie humain, la vapeur, qui transforme les éléments de production intérieure et les modes de rapprochement entre les peuples, la vapeur n’est-elle pas, s’il m’est permis d’employer cette image, une sorte de missionnaire de la liberté commerciale au dix-neuvième siècle? A mesure que la vapeur eiSace les distances, à mesure quelle rapproche les continents, à mesure que la terre se contracte en quelque sorte sur elle-même et que les anciens espaces disparaissent, à mesure que la vapeur multiplie ses prodiges, on veut multiplier les entraves qui s’opposent à la libre communication entre les peuples I N’est-ce pas une contradiction nouvelle, une contradiction flagrante ?
Je rencontre la même contradiction dans un ordre d’idées analogue.
Qui n’a point admiré et béni l’influence de l’application du génie mécanique et du génie des sciences physiques, des sciences chimiques, de toutes les sciences naturelles à l’industrie humaine ? Qui n’a pas béni les machines, les machines qui peuvent causer un mal temporaire, mais qui en définitive enrichis-
us CONTRADICTIONS DES PROTECTIONNISTES. 243
sent rhumanitéde moyens puissants, de moyens énergiques de production, et qui doivent amener une plus grande, une plus générale, une plus égale division des éléments de bien-être parmi toute la population? On admire les machines ; nos adversaires sont pour la plupart ceux qui s en servent le plus, car, c’est là une observation sur laquelle nous aurons peut-être occasion de revenir plus d une fois, le régime protecteur est avant tout le régime protecteur des machines, et non pas le régime protecteur des hommes. Parcourez les tarifs, vous verrez que tous les articles sont principalement dirigés contre l'introduction des produits créés par les forces mécaniques, tandis que les produits créés par l’action directe du génie, de rintelligence de l'homme, sont abandonnés à la libre concurrence; nous ne nous en plaignons point, nous nous plaignons seulement de ce qu’il n’existe pas une loi d'égalité légitime pour les diverses branches du travail, dans les rapports internationaux.
Les machines, on les adopte, on s’en sert, on en profite. Et la liberté commerciale, est-elle autre chose qu’une machine plus puissante que les autres, qui, au moyen de l’échange, nous permet d’activer la production, de multiplier les résultats du travail de l’homme? Ceux qui se servent des machines, ceux qui en profitent, repoussent la plus puissante de toutes, la machine qui agirait avec le plus d’énergie pour le bien des peuples, la machine de la liberté commerciale.
Je disais tout à l’heure que nos contradicteurs em-
ployaient le vocabulaire de la guerre. C est leur langage favori. On les entend sans cesse parler de tribut payé à l’étranger, de l’invasion des produits étrangers, de l’inondation des produits étrangers contre laquelle il faudrait élever des digues, afin de nous en prémunir.
Je n'entends pas entrer dans de longs développements sur les divers points que je soulève devant vous. Je me bornerai à de simples et rapides indications.
One veut dire ce prétendu tribut payé à l’étranger, contre lequel les partisans du régime protecteur veulent nous prémunir? C’est un bénéfice net réalisé par le pays qui paye ce tribut, pour employer ce langage. Si l’on achète des produits au dehors, c’est qu’apparemment on peut se les procurer de meilleure qualité et à meilleur compte que ceux du dedans. Toute la différence de prix, tout le bénéfice qu’on obtient ainsi, est-ce qu’ils sont par hasard réalisés par le pays dont on prend les produits? Non! ce bénéfice nous reste; il accroît la somme de nos jouissances ou la somme des capitaux, qui sont autant d’appels au travail. Ces bénéfices permettent l’accroissement du capital, moyen le plus énergique de l’émancipation des classes laborieuses. Carie capital est comme la lance d’Achille : lui seul, par sa multiplication rapide, pourra guérir les blessures qu’on l’accuse d’avoir faites.
Pour continuer cette contradiction qui se rencontre a chaque pas dans les doctrines prohibitives, je signalerai encore un terme que nos adversaires ont
inscrit sur leur drapeau, espérant abriter la fausseté de leurs doctrines sous l’énergie du sentiment public, c’est le terme de défense du travail national. Singulière préoccupation qui ferait réserver le nom de travail national précisément à l’espèce de travail qui a besoin de la protection de la loi pour se maintenir, pour exister 1 Et tout cet ensemble de travaux, cette masse d’occupations qui n’ont pas recours aux protections de la douane, est-ce que ce n’est pas du travail national, du travail national par excellence? Est-ce que ce ne sont pas les partisans de la liberté commerciale qui sont les véritables défenseurs du travail national, dans la large, dans la vraie acception du terme?
Ceux qui sont le plus opposés aux rapprochements commerciaux entre les peuples, fidèles au système de contradiction dans lequel ils sont engagés, restent dans une espèce d’impasse et donnent chaque jour une preuve évidente de leur inconséquence. Nous les entendons constamment réclamer des débouchés.
Pour être d’accord avec eux-mêmes, ce marché national, qu’ils couvent d’un œil jaloux, ils devraient s’en contenter; ce marché national devrait leur suffire. Nonl ils prétendent fermer chez eux les portes aux produits étrangers, et ils gourmandent vivement les gouvernements de ce qu’ils ne procurent pas au dehors un plus facile placement à leurs propres produits. N’est-ce pas la contradiction la plus saillante qu’on puisse rencontrer? C’est que cette magnifique invention du régime protecteur, pour rappeler une
parole vieille déjà, qui a été répétée souvent, mais qu’on ne saurait trop redire, pour rappeler la parole d’un de nos maîtres dans la science économique, de Huskisson, cette magniflque invention a vu expirer le brevet qui la rendait l’apanage exclusif d’un peuple ; toutes les nations peuvent s’en servir, et le seul résultat qu’on obtienne aujourd’hui par l'application du système protecteur dans tous les Etats, c’est de les armer les uns contre les autres, c’est de faire du mal à tous sans profit pour personne.
Si le régime protecteur était bon, il serait bon pour tout le monde. Tout le monde devrait s’en servir, et comme le seul résultat du régime protecteur serait de faire pencher ce que l'on appelle la balance commerciale en faveur du pays où cette application aurait lieu, tous les Etats chercheraient à faire pencher la balance de leur côté, ce qui est impossible. L’application du régime protecteur ne peut avoir lieu à la fois avec fruit chez les différentes nations; donc le régime protecteur part d’un principe faux, puisqu’il ne saurait être appliqué à la fois par tout le monde et à l’avantage de tout le monde.
Nos contradicteurs invoquent sans cesse les grandes idées devant lesquelles personne ne peut demeurer indifférent, les idées d’indépendance nationale, de la nécessité de la défense militaire. Certes, s’il était démontré que, pour tel ou tel objet, l’indépendance du pays, le soin de sa défense (nous ne sommes pas encore arrivés au moment où le rêve généreux de l’abbé de Saint-Pierre serait près de se réaliser).
LES CONTRAblCTlONS DES PROTECTIONNISTES. 247
exigent certaines restrictions, nous serions le premier à y souscrire. Mais nous les présenterions alors comme un sacrifice fait à la dignité, à l’indépendance nationale, et non comme un bénéfice.
Ici encore nous craignons fort qu’avec la meilleure foi du monde, car nous n’entendons en aucune manière attaquer les intentions de ceux dont nous combattons les doctrines, nous craignons fort que le prisme h travers lequel ils envisagent la question ne les ait singulièrement égarés dans l’appréciation de cette nécessité de la défense nationale qu’ils ont sans cesse mise en avant.
Je ne veux pas faire ici de mauvaise plaisanterie. Mais n’est-il pas extraordinaire de voir, dans presque tous les pays, en tête des hommes qui défendent le régime protecteur, qui en parlent comme d’un élément de la défense nationale, les fabricants de coton ? Je ne vois pas en quoi la filature du coton ou le tissage pourrait influer sur la défense nationale; et si l’on s’inquiète de l’indépendance du pays relativement à la question commerciale, relativement à la question matérielle prise en elle-même, je demanderai si l’industrie du coton est bien une industrie indigène, si elle n’aurait point à souffrir des collisions qui pourraient naître entre les peuples. L’industrie du coton travaille sur un produit qui vient de contrées lointaines; elle n’a pu se développer qu’à l’aide d’une longue paix de trente années (jusqu’ici on n’avait connu que des guerres de cette durée), est-elle donc apte à parler de la dignité, de la défense natio-
248 DÉBATS SUK LA LIBER lÉ COMMERCIALE AVANT 1848.
nales, qui exigeraient, à Tentendre, la prohibition?
Disons encore que toutes les nations essayent maintenant d'agrandir les forces de leur marine. Elles ont recours à des moyens plus ou moins heureux, à des expédients plus ou moins favorables pour l’extension de leur puissance maritime. Ne sait-on pas que la puissance maritime ne peut s’accroître qu’avec l’extension des relations commerciales? Cette parole que j’ai entendu dire un jour à l’amiral Duperré, lorsqu’on lui demandait d’accroître le nombre des marins au service de l’Etat : « Adressez-vous’à mon collègue le ministre du commerce, c’est lui que cela regarde »; cette parole n’est-elle pas parfaitement vraie, parfaitement exacte? La puissance maritime d’un pays n’est-elle pas intimement liée à la multiplicité des relations commerciales?
Je disais tout à l’heure que les partisans du régime protecteur veulent faire pencher en faveur du pays qu’ils représentent, chacun pris séparément, ce qu’ils appellent la balance commerciale, et cela afin de faire solder en numéraire la différence entre le montant des exportations et le montant des importations. Ils sacrifient au veau d’or; ils font, s’il m’est permis d’employer cette expression, de l’alchimie politique: ils veulent chercher à toute force de l’or au moyen du commerce. Cette question du numéraire, qui se lie d’une manière intime à la question de la liberté du commerce, un mot devrait suffire pour la vider.
Il existe deux grands peuples, puissants par leur
LES CONTHADiaiONS DES HHOl ECTIÜNMSTES. 249
influence politique et par leur richesse, la France et l’Angleterre. S’il était vrai de dire que la masse des matières précieuses , des espèces métalliques , fait la richesse d’un pays, je plaindrais fort l’Angleterre, au lieu de l’envier pour sa grandeur, sans qu’il s'y mêle aucun mauvais sentiment. La France possède peut-être quatre fois, peut-être six fois autant de numéraire que l’Angleterre, et cependant, si la richesse métallique de la France est si grande, est-ce que sa puissance commerciale s’est étendue dans la même proportion ? J'adresserai cette question à mes adversaires; ils répondront certainement que non. Ils répondront que la crainte de l’Angleterre les rejette vers des doctrines vieillies, depuis longtemps condamnées par la science.
L’orateur qui m’a précédé à cette tribune vous a indiqué quelques points essentiels, je ne veux que les rappeler, pour ne pas abuser trop longtemps de votre bienveillante attention.
Il a dit qu’on se plaignait sans cesse de la concurrence, mais qu’en empêchant la division du travail entre les nations, en forçant tous les peuples à tout entreprendre, on les poussait justement vers cette concurrence dont on déplore les effets.
Il a dit aussi que la fausse sécurité engendrée par le régime protecteur, qui semble promettre toujours au fabricant le placement de ses produits, que cette fausse sécurité poussait au trop-plein de la production. Ce qui est vrai, c’est que ce trop-plein ne saurait exister d’une manière générale, si la répartition des
produits se faisait avec facilité, sans entrave, mais il peut survenir à certains moments donnés, dans certains pays, alors que ceux-ci méconnaissent le principe de la liberté commerciale.
Je m’adresserai ici à TAngletenre elle-même, à l’Angleterre qui vient de nous donner un si noble, un si grand exemple, et où le fait que je crois devoir signaler s’est manifesté dans toute son énergie. Le régime protecteur, auquel l’Angleterre a trop longtemps obéi, il y a été la source de la misère, la source du paupérisme, et il ne saurait en être autrement. Il faut nécessairement arriver k cette liquidation suprême qui fait que la répartition du travail entre les différents agents de la production se trouve soldée; il faut arriver à cette répartition dernière qui donne la part au capital, la part à la propriété, la part au travail; si le résultat du régime protecteur est de diminuer la somme de biens obtenue avec la même dépense de force et de capitaux, comment prétendrait-on que cette diminution ne réagisse pas de tout son poids sur l’ouvrier?
Le capital percevra toujours son profit; il est cosmopolite. Il se transporte dans d’autres pays , si celui où i! exerce son activité ne présente pas les ressources suffisantes.
La rente du propriétaire s’accroît par l’effet du régime prohibitif; c’est même l’unique effet permanent, le seul effet direct du régime prohibitif; si, des trois copartageants des résultats de la production, il en est deux qui bénéficient, le troisième devra né-
cessairement supporter les frais de la lutte, et ce troisième, c'est le travailleur, c’est l’ouvrier.
Nos contradicteurs ont voulu s’approprier le terme séduisant de travail national. Ils se sont emparés aussi d’un autre terme qui sonne non moins agréablement à l’oreille, celui de la protection.
La protection des citoyens, c’est l’accomplissement du premier des devoirs de l’Ltat.
On demande comment nous pouvons être aveugles au point de vouloir empêcher que l’Etat ne protège l’industrie nationale. Il ne s’agit que de s’entendre : un grand philosophe a dit que si la langue était bien faite, si l’on était fixé sur les termes, les discussions seraient bien moins longues. Qu’est-ce que cette protection dont on parle sans cesse ? Je comprends la protection, j’en suis grand partisan, si l’on entend par protection l’accomplissement du devoir de l’Etal, qui consiste à développer les éléments de la richesse du pays; si l’on entend par ce mot, la création de voies de communication, de ports, de canaux, la propagation de l’instruction, sorte de capital moral, le plus précieux de tous. Mais ce n’est pas cette protection que réclament nos adversaires. Ils demandent qu’on élève une barrière qui leur permette de fabriquer en élevant les prix au détriment de la consommation générale : ils appellent cela de la protection. Si les gouvernements ont trop souvent obéi à ces exigences, c’est que le moyen est facile et fort expéditif. Il est plus simple d’augmenter les . droits inscrits dans ce martyrologe des consomma-
leurs, qu’on appelle le tarif des douanes, que de créer des institutions qui propagent rinslruction, qui fortifient le travail, qui augmentent le capital matériel et le capital moral du pays. Quand, à la protection négative du tarif des douanes, les gouvernements auront substitué cette protection intelligente, directe, nous serons les premiers à y applaudir.
Permettez-raoi, avant que de terminer, de dévoiler un artifice de discussion, familier à nos contradicteurs. Ils prennent les industries une à une, et, dans l'apparence d’enquête à laquelle ils se livrent, ils disent à chaque industrie : Seriez-vous en position de lutter contre la concurrence étrangère? Quels sont vos prix de revient? (Il y en aurait long à dire sur le mensonge des prix de revient.) Sont-ils comparables à ceux des pays étrangers? Et nos contradicteurs ont soin de ne pas dire que le prix de revient changerait avec le régime de la liberté commerciale, qui permettrait d’acquérir à meilleur compte la matière première, ainsi que les machines, que Ton est obligé de payer fort cher. Ils prétendent que la liberté commerciale ne présente que danger pour chaque industrie en particulier; or elle aura pour toutes cet avantage, qu elles ne seront plus retenues dans les conditions mauvaises que le régime protecteur fait à chacune d’elles.
Il y a un motif bien simple qui aide nos adversaires dans cette tactique, dans cette habile campagne. Il est extrêmement difficile à chaque producteur, quelle que soit son industrie, de bien se rendre compte
LES CONTRADICTIONS DES PROTECTIONNISTES. 2o3
des charges que lui fait supporter le régime protecteur. Les bénéfices du régime protecteur, il les trouve dans une augmentation du prix de vente, et ils lui apparaissent en bloc, sous l’apparence d’une somme à recevoir ; mais toutes les charges du régime protecteur se divisent à l’infini, c’est une infinité de petits ruisseaux qui finissent par former une grande rivière. S’il additionnait toutes les petites sommes, tous les petits impôts, tous les petits tributs (ici le mot tribut a sa véritable signification) qu’il est obligé de payer au régime protecteur, il serait tout étonné de voir que les grands bénéfices de ce régime se réduisent à zéro, que le système protecteur, qu’on présente comme une panacée universelle, n’est souvent, pour ceux mômes qui croient en profiter, qu’une immense duperie.
Je parlais tout à l’heure du prix de revient. J’appellerai à cet égard votre attention sur un point essentiel. Vous connaissez tous la célèbre théorie de Ricardo.
D’après lui, la rente de la terre n’est que la différence des diverses qualités des terrains mis en exploitation. Je crois que cette théorie est également vraie pour le travail de l’industrie. Il y a, là aussi, des terres de première, de seconde, de troisième qualité. Le produit des terres de première qualité s’accroît d’autant plus qu’on descend à une couche située plus bas. Quand on établit les prix de revient, on a soin de ne point parler des terrains industriels de première ou de deuxième qualité; on met uniquement
en avant rindustriel qui se trouve placé dans les plus mauvaises conditions et qui demande le secours du régime protecteur. On voudrait ne tenir compte que des traînards de l'industrie . Le bénéûce des établissements fondés dans des conditions normales s'accroît d'autant.
J’arrive maintenant à la question la plus grave, la plus sérieuse, à celle dont la solution, telle quelle est apparue à mes yeux, m’a rendu libre échangiste. Je veux parler de la situation des classes laborieuses.
Cette question donnera lieu à une discussion spéciale ; de cette discussion résultera, je l’espère, pour tous, la conviction que l'on a égaré l’ouvrier en lui faisant croire que la liberté commerciale était hostile ù ses intérêts.
Loin de là, elle est nécessaire pour le bien-être des masses. C'est un point que je développerai dans la discussion de cette grave question, en m'occupant des rapports de la liberté commerciale avec la situation des ouvriers.
A mes yeux, ce n’est pas seulement un problème de production qui nous réunit ici : la question est bien plus haute; c'est avant tout une question de distribution de richesses. Le régime protecteur enlève à ceux qui ne possèdent pas, pour donner à ceux qui possèdent. C’est la plus odieuse de toutes les injustices ; c'est une injustice contre laquelle tous ceux qui ont au cœur de la sympathie pour les classes laborieuses doivent énergiquement et constamment protester l
Pour me résumer en un mot, je dirai que le régime protecteur doit être faux, parce qu’il divise les peuples; que la liberté commerciale doit être vraie, parce qu elle les rapproche.
La liberté commerciale est, sous une autre forme, le complément de la grande révolution que le christianisme a réalisée. Le christianisme a fondé la fraternité morale des hommes; la liberté commerciale est la manifestation matérielle de la fraternité des peuples.
sr