‹ La liberté commerciale et les résultats du traité de commerce de 1860Chapitre 35 sur 48 · LES RÉSULTATS DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LES RÉSULTATS DE LA LIBERTÉ

Messieurs, hier, au commencement de noire réunion, nous nous sommes plaint de ne pas rencontrer ici des partisans du régime protecteur, pour défendre leurs doctrines, pour montrer la vanité de celles que nous défendons. Aujourd’hui, c’est un autre devoir que nous avons à remplir; ou plutôt, ce devoir a déjà été accompli hier par mon honorable ami, M. Dunoyer, qui s’est rendu, je le crois, l’interprète des sentiments unanimes de cette assemblée, lorsqu’il a rendu justice à la manière pleine de mesure en même temps que d’élévation avec laquelle le régime de la protection a été défendu.

Aujourd’hui les protectionnistes ne pourront plus dire que si la doctrine de la liberté commerciale triomphe dans cette enceinte, comme je l’espère, c’est parce qu’ils n ont pas été à même de faire entendre

* Discours prononcé le 17 septembre, ù la seconde séance du Congrès des économistes.

leurs raisons. L’Allemagne et la France ont été dignement représentées sous ce rapport. Nous avons entendu ici l’exposition d’une doctrine à peu près analogue à celle que le célèbre docteur List a développée dans ses ouvrages. Nous avons aussi entendu l’exposition pleine de clarté, de fermeté, de vigueur, de tous les arguments que les partisans du régime prohibitif ont fait valoir en France en faveur de leur cause ; nous avons entendu développer ces arguments par un homme qui, depuis longtemps, a rendu des services signalés à la cause qu’il défend avec dévouement et avec une honorable conviction.

Permetlez-moi de compléter sur quelques points la réfutation que mes honorables amis ont commencée hier de l’ensemble du régime protecteur, de cet ensemble du système que l’on est venu dérouler devant nous.

Mais, avant que de le faire, je ne dois pas omettre une observation.

Le représentant du Comité de Valenciennes, venant généreusement au secours des partisans de l’opinion qu’il professe, a voulu excuser l’absence de membres du Comité de Paris et d’autres Comités protectionnistes qui se sont fondés en France; il a dit que le terrain était mauvais pour la discussion de ces doctrines, du moment où l’on quittait les limites du territoire français.

Je ne croyais pas que la doctrine du régime protecteur fût à ce point modeste, ni quelle pensât devoir rencontrer son application en France seulement. Je

croyais que celle doctrine s’annonçait comme devant être générale, universelle, fondée h la fois sur la raison et la justice.

Si leur principe est vrai, partout où les partisans de la doctrine du régime protecteur pourront prendre la parole, ils défendront les intérêts de toutes les nations, qui se trouveraient également lésés, suivant eux, par les doctrines de la liberté commerciale. Partout donc ils seront certains de rencontrer le même appui, et le motif que l’honorable représentant du commerce de Valenciennes a fait valoir ne paraît pas acceptable.

Puisque nous parlons ici de l’intérêt national sous le couvert duquel les doctrines de la prohibition s’abritent, ajoutons encore que nous ne croyons pas que la doctrine de la liberté commerciale soit hostile au maintien des nationalités. Nous croyons tout au contraire que le régime protecteur, en voulant jeter forcément toutes les nations dans le même moule, en voulant les forcer toutes à se livrer à toute sorte de travaux, quel que soit leur régime industriel et quelles que soient leurs dispositions naturelles, que c’est, dis-je, le régime protecteur qui effacerait les distinctions de familles nationales, et, pour ma part, je crois bon de les maintenir, non, sans doute, comme créant des familles hostiles les unes aux autres, mais comme multipliant les membres de la grande famille humaine, qui se prêtent un mutuel appui.

Les nationalités doivent être maintenues, et s’il est un signe du temps, s’il est une vérité qui doit

triompher, c est que les nationalités se relèvent. Si, comme je le disais hier, nous ne pouvons point encore raisonner dans la supposition d’une époque de paix qui aurait pris définitivement son assiette, c’est qu*il y a des nationalités opprimées qui se relèveront, qui doivent se relever.

Passons à l’examen des principales idées mises en avant par les honorables orateurs auxquels je réponds en ce moment.

M. Rittinghausen a commencé par exposer cette doctrine, que dans l’échange entre deux peuples il ne fallait pas uniquement s’attacher à la valeur nominale des échanges effectués; qu’il fallait sonder la nature de ces échanges, examiner quels étaient les objets qui sont livrés par une nation à l’autre, et reçus de l’autre nation en compensation de cet envoi. Il a voulu établir une distinction essentielle, fondamentale, entre ce qu’il a nommé les deux facteurs de la production : la matière et le travail.

Pour mon compte, je ne saurais admettre cette distinction. Je crois que toute matière appropriée aux besoins de l'homme est imprégnée de travail humain. Je ne sais réellement pas quelles limites on peut poser entre ce qu’on nomme matières premières et ce qu’on appelle produits, à la création desquels le travail de l’homme aurait participé. Tout est matière première, et tout est produit. Le blé que nous tirons de la terre, après l’avoir remuée, après l’avoir travaillée toute l’année, après avoir multiplié les efforts de l’intelligence et du labeur humain, ce blé n’est-il

LES RÉSULTAl'S DU RÉGIME PROTECTEUR, ETC. 261

pas le produit du travail de l’homme? Sera-ce une matière première?

Je ne veux pas multiplier les exemples, mais je dirai, pour me transporter dans le domaine de l’industrie, que le fil de coton, quoique ayant fait subir une préparation première au coton en laine, est la matière première du tissu, comme le calicot, la mousseline deviennent à leur tour matière première de l’impression, de la broderie, etc. •

Disons-le, ceux qui réclament chez eux l’introduction privilégiée de ces vastes manufactures dans lesquelles l’homme devient presque un mythe, car ce sont les machines et le capital qui font mouvoir le grand automate, ceux-là sacrifient le travail à la matière, l’homme au produit; et avec un illustre économiste de France qui, s’il était dans cette enceinte, me prêterait l’appui de son vieux dévouement à notre cause, avec M. Droz, je dirai que les produits sont faits pour les hommes et non les hommes pour les produits.

M. Rittinghausen a prétendu, en présentant sa comparaison entre la matière et le travail, qu’un peuple perdait, alors qu’il échangeait la matière brute contre beaucoup de travail, et qu’il devait viser à échanger beaucoup de travail contre peu de matière.

Je sais que l’école de List est plus avancée que l’ancienne école prohibitionniste ; son représentant n’a pas prétendu que l’un de ces peuples deviendrait ainsi tributaire de l’étranger, mais il y a une parenté très-intime entre ces idées.

Je crois que l’inverse pourrait être soutenu avec avantage. Il paraît facile à démontrer que s’il y a quelqu’un de tributaire, ou d'exploité par un autre, c’est celui qui est forcé de donner plus de travail pour moins de matière; car enfin, l’homme ne travaille qu en vue de la production, il ne travaille pas comme ceux qui font de l’art pour l’art ; il travaille pour obtenir un résultat utile. Plus largement ce résultat sera obtenu, mieux scs besoins seront satisfaits.

S’il donnait beaucoup de travail en échange de peu de produits, il serait tributaire et exploité, si toutefois il y avait tribut ou exploitation quelconque, ce que je ne puis admettre en aucune circonstance.

Je vous demande pardon d’entrer dans la partie la plus sèche de l’examen que nous devons faire devant vous, dans l’examen de ces questions qui touchent presque à la métaphysique; je suis obligé de le faire, puisque c’est le terrain sur lequel mon contradicteur m’a conduit : il pourrait m’accuser de déserter la cause que je défends, si je ne le suivais point sur le terrain qu’il a choisi. Je désire que tous les arguments qu’il a développés, ainsi que ceux de M. Duchataux, rencontrent une réponse, sinon une réfutation.

Une idée me préoccupe beaucoup quand je vois

des hommes, guidés par un bon sentiment, prodiguer

leurs soins pour entretenir, au moyen de dispositions *

factices, l’activité du travail chez une nation. Le travail est certainement une chose sainte ; c'est par le travail seulement que les peuples peuvent s’élever. Mais ne

dégradez pas le travail en le jetant comme une aumône, en transformant tous vos ateliers en une sorte d ateliers de charité I

Vous en arrivez là, si vous prétendez que les travailleurs ne peuvent vivre qu’à l’aide de l’impôt de la douane frappé sur la communauté. Les travailleurs, dans leur dignité, dans leur indépendance, doivent repousser le don que vous leur offrez sous un pareil aspect : le travail se défendra par lui-même, dès qu’il sera dégagé de ses entraves; il saura se faire sa part, il n’aura pas besoin de recourir à des mesures factices, et de prélever un subside sur une partie de la société ; il viendra lui-même au secours de la richesse commune, il n’aura pas besoin de l’ébrécher.

M. Rittinghausen a dit, en examinant la question au point de vue de l’Allemagne : « Vous demandez la liberté du commerce, et nous n’avons pas la liberté du travail. >i II a exprimé en même temps le désir, l'espérance que cette liberté du travail serait acquise un jour à son pays. Je crois que toutes les libertés sont sœurs ; le meilleur moyen d’acquérir la liberté du travail, c’est de forcer à la donner en consacrant la liberté du commerce. C’est une sainte contagion de la liberté que nous devons propager sous toutes les formes!

Dans la doctrine que mon honorable contradicteur a exposée, il a indiqué pour une des branches de la production, l’agriculture, un rôle que, pour ma part, je n’accepterais pas. Ce n’est pas seulement

contre la liberté d’importation des produits manufacturés qu’il a protesté, mais contre l’exportation des matières premières. Il voudrait que la richesse agricole fût dans une autre position que les autres branches de la production. Il croit qu’en empêchant la sortie des produits destinés à l’alimentation du pays, on arriverait à diminuer les prix de ces produits. C’est encore une erreur contre laquelle je dois protester.

Nous devons tendre à l’augmentation de la production. Or la prohibition ou les droits à la sortie découragent la production. Toutes les mesures que vous proposerez et qui auraient pour but de diminuer la masse des produits seraient funestes à l’ensemble de la population.

Un autre point de la doctrine, séduisante au premier aspect, qui a été émise devant vous, consiste à dire que tous les peuples ne sont pas arrivés au même degré d’avancement industriel, qu’il faut faire l’éducation industrielle des nations, qu’il faut réveiller le génie protecteur, et qu’on ne peut y parvenir qu’au moyen de protections et de prohibitions.

Employer ces moyens, c’est, à mon sens, aller complètement contre le but que l’on poursuit. Si vous donnez au producteur, dans les circonstances dans lesquelles il se trouve, la certitude de vendre ses produits à un prix rémunérateur, l’aiguillon de la nécessité agira faiblement sur lui.

Le génie industriel peut être réveillé, et le devoir

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des gouvernements est grand sous ce rapport; on n’y parviendra point par des barrières placées aux limites du pays, mais par des mesures directes qui agiront sur l’industrie. Vous éveillerez le génie industriel en retrempant le ressort de l’activité individuelle qui pousse les peuples dans la voie du progrès, ressort que vous brisez par la protection, alors que vous assurez aux produits indigènes un monopole, que vous protégez les produits sans protéger le producteur. C’est une question grave que nous examinerons plus tard.

Je dirai en passant que toutes les lois de douanes protègent les matières fabriquées, et non le travailleur. La manufacture des bras est seule livrée à la libre concurrence. La liberté commerciale fera disparaître cette inégalité monstrueuse entre le sort de ceux qui font travailler et le sort de ceux qui travaillent.

Dans votre système, vous n’avez garde de présenter la doctrine de la protection comme devant dominer è tout jamais. Vous dites : Laissez-nous faire notre éducation industrielle, laissez-nous atteindre ce degré d’avancement que d’autres peuples ont atteint avant nous, et alors nous admettrons vos projets. Mais cet alors n’arrivera jamais, parce que, tandis que vous ferez des progrès, les autres pays en feront aussi, et vous distanceront de plus en plus. Vous en appelez à l’expérience, nous y appelons également. Que s’est-il passé en France depuis trente ans? On parlait d’éducation industrielle à faire. On disait : Donnez-nous dix, douze, quinze ans de protection, et nous accep-

terons la liberté. Qu entendons-nous aujourd’hui? On dit ; C’est vrai, nous avons fait des progrès, mais nos concurrents en ont fait encore davantage ; non-seulement nous ne pouvons accepter cette liberté que nous espérions, mais nous demandons encore une augmentation ou au moins le maintien des tarifs : comme nos concurrents fabriquent mieux, notre position s’est aggravée et nous devons toujours être protégés I Je passerai maintenant aux arguments reproduits par l’habile représentant du Comité de Valenciennes. Il s’est étonné, en commençant son apologie du système protecteur, que ceux qui avaient représenté la contrebande comme un ver rongeur, qui suffirait à lui seul pour faire tomber l’édifice gothique de la protection, eussent formé une association, et provoqué une agitation pacifique pour faire crouler un édifice qui devait tomber de lui-même; il a dit que c’était, de notre part, reconnaître que cet édifice était ‘ encore très-solide, qu’il avait sa raison d’être.

Que cet édifice soit fort par l’influence de ceux qui en profilent, nous n’en disconviendrons pas; c’est là un des motifs de notre agitation.

L’édifice des lois des céréales, en Angleterre, a été très-fort par le môme motif. Vous savez ce qui est advenu lorsque le peuple a compris le véritable intérêt populaire de la question.

Mais pour nous placer uniquement sur le terrain de nos honorables contradicteurs, si nous sommes disposé à partager l’accès (ï humour qui faisait dire à un spirituel économiste que le contrebandier avait été

en quelque sorte suscité par la Providence pour atténuer le mauvais effet des douanes; si nous savons que les contrebandiers répètent, avec un grand économiste aussi, notre immortel Béranger :

Maison, ciiîUcau, cabiinc Nous sont ouverts partout;

Si la loi nous condamne.

Le peuple nous absout !

nous ne pouvons nous dissimuler qu'il y a dans ce mode d’atténuation une double perle; le régime de la protection est tempéré par la contrebande, comme le régime de la monarchie absolue était, suivant l’expression de Mazarin, tempéré par des chansons; soit, mais ne vaut-il pas mieux arriver à la monarchie constitutionnelle, dût-on ne pas faire de chansons, et ne vaut-il pas mieux arriver à la liberté commerciale en supprimant la contrebande? En effet, celle-ci, bien qu’elle ne soit pas dépourvue de quelques heureux résultats, engendre aussi des inconvénients graves.

La contrebande fait un mal énorme, en ce qu’elle désapprend le respect à la loi, en ce qu’elle habitue à transgresser des dispositions législatives; elle devient ainsi l’occasion d’une foule de crimes et de délits qui ont pour point de départ les mœurs moins sévères formées au contact de la prohibition.

D’un autre côté, la contrebande entraîne une déperdition considérable de forces. Nous entretenons à grands frais des douaniers pour empêcher le contrebandier d’exercer son industrie, et en même temps nous salarions le contrebandier (ce n’est pas l’Etat,

mais c’est la communauté, cela revient au même), pour qu’il annule la mission du douanier. Il y a là une déperdition évidente.

Ainsi, que M. Duchataux se rassure, l’action de la contrebande ne nous empêchera pas de persévérer dans la tâche que nous avons entreprise pour faire prévaloir la liberté commerciale et pour détruire la prohibition.

M. Duchataux nous a dit que les principes absolus ne valaient rien, que le monde se gouvernait par des transactions. Lui-même en a donné l’exemple. Il a reconnu que le principe de la liberté commerciale pouvait recevoir son application pour les produits naturels, mais il pense qu’il en est autrement des produits manufacturés.

Cela me fait espérer que ceux que mon honorable ami, M. Horace Say, a appelés non-seulement les partisans, mais encore les participants du régime protecteur, ne persisteront pas dans leur sainte alliance, et que la vérité ne tardera pas à se faire jour.

Moi aussi, je pense qu’il y a une différence essentielle à faire entre les produits qui, par la nature même des choses, dérivent d'une possession exclusive, et les produits qui peuvent être livrés à la concurrence. Pour les produits dérivant d’un monopole naturel, qui ne peuvent se multiplier à volonté, le régime protecteur agit d’une manière directe et permanente; il accroît la rente du propriétaire.

Les manufacturiers, se faisant concurrence entre eux, voient réduire les profits à leur détriment et

au délrimenl de la nation entière; ils s’agitent dans de mauvaises conditions ; ils cherchent le remède à une situation fâcheuse, dans l’aggravation des faits qui l'ont produite; nous croyons que le remède est dans la régularisation de la production par la liberté; ceux qui réclament le maintien du régime prohibitif seraient tout étonnés de se trouver plus favorisés avec un régime qui mettrait un terme aux impôts mutuels qu’ils prélèvent les uns sur les autres.

Quant à la question des subsistances, sur laquelle notre honorable contradicteur nous a fait une large et juste concession, je dois dire, puisque c’est une des questions qui nécessairement recevront une solution prochaine en Belgique et ailleurs, je dois dire qu’ici comme sur beaucoup d’autres points, c’est la liberté qui est ancienne, et la restriction qui est moderne.

La liberté de l’introduction des céréales est ancienne dans tous les pays de l’Europe, la restriction n’a été que ce que nos adversaires nous reprochent si souvent, un plagiat de l’Angleterre ; quelques faits, quelques dates suffiront pour le démontrer.

C’était en France un principe, non-seulement d’administration, mais encore de constitution territoriale, que jamais il ne pouvait être apporté aucun obstacle à la libre importation de tout ce qui sert à l’alimentation des hommes; l’exportation du blé était seule interdite, et c'est ce principe qui a toujours été combattu parles économistes; les agriculteurs qui l’ont oublié ont fait preuve envers ceux-ci d’une singulière ingratitude. La liberté d’importation des subsis-

tances était, de droit éternel, admise en France.

Mais que s’est-il passé? Les propriétaires de l’Angleterre avaient su se faire accorder les lois des céréales, afin de vendre plus cher les produits du sol, et de tirer une rente plus forte de leurs fermiers. En 1819, par une imitation de l’Angleterre, en vertu d’un plagiat, les propriétaires ont obtenu en France le même privilège; puisqu’on a imité l’Angleierre pour l’introduction du droit sur les céréales, espérons qu’on suivra de même son exemple pour l’abolition de ce droit.

M. Duchataux, avec une émotion que je partage, que j’honore, a parlé de la nécessité de maintenir le travail pour les classes laborieuses. C’est là, dit-il, le but du régime protecteur, du système manufacturier qu’il a défendu.

Sans doute, dans nos sociétés modernes, le peuple est élevé à un plus haut degré de dignité que dans les sociétés anciennes. Ce n’est plus du pain et des spectacles qu’il demande, panent et circenses^ c’est du travail et du pain. Mais c’est un travail qui le relève dans sa dignité, un travail productif, qui, par l’accroissement de la richesse commune, augmente le bien-être de tous; et non pas ce travail stérile, qui, avec un emploi énorme de forces et de capitaux, n’aboutit qu’à des subsides donnés sous une forme plus ou moins déguisée, à des ouvriers qui périssent de misère. Le résultat le plus direct du régime protecteur a été d’amener avec lui le paupérisme, la misère.

M. Duchataux a oublié, lorsqu’il a cité l’exemple

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de l’Angleterre, qui a prospéré, dit-il, à l’aide du régime protecteur, qu’il avait allégué que l’industrie avait dégénéré en Espagne malgré le régime protecteur. Dès lors, ne serions-nous pas autorisé nousmême à prétendre que l’industrie a dégénéré en Espagne grâce au régime protecteur, et prospéré en Angleterre malgré le régime protecteur?

Mais notre habile contradicteur a oublié aussi à quel prix a été acquise la prospérité industrielle de l’Angleterre. Je ne voudrais pas que la France acquît une pareille prospérité à la même condition. Il a oublié ce cortège hideux du paupérisme qui fait ombre à l’industrie anglaise et qui en ternit l’éclat ; cette misère, fruit inévitable d’une mauvaise répartition des richesses^ en vertu du régime prohibitif.

Le régime protecteur ne crée pas le travail, il le déplace; il retire les capitaux des emplois qui seraient les plus productifs pour les porter vers des industries factices. 11 diminue le montant total de la production et fait naître les crises, parce que si la vente de ces produits ne peut avoir lieu à l’intérieur, ils ne peuvent non plus s’écouler au dehors.

Le régime protecteur a empêché la liberté du travail et les machines^ ces deux grands leviers de l’industrie humaine, de produire les grands résultats qu’on devait en attendre.

L’orateur que vous avez entendu hier le premier, M. Faider, a fait allusion à une parole de Sismondi, qui rappelle une ingénieuse légende poétisée par Goethe.

Un ouvrier, obligé d’aller sans cesse puiser de l’eau

dans un ruisseau qui coulait loin de sa demeure, jeta le bâton qui soutenait les deux seaux, en s’écriant : «Que je suis malheureux de ne pouvoir faire travailler les autres hommes et me reposer moi-même l® Le bâton se brisa en deux, chaque fraction saisit un seau et le ramena à la rivière.

Les deux seaux se remplissaient et se vidaient d’eux-mômes dans la chaumière du pauvre blanchisseur. Au commencement notre homme fut heureux de se voir ainsi épargner la besogne. Mais les deux seaux allaient et revenaient sans cesse ; ils couraient à la rivière et déversaient Teau dans sa demeure, de manière que celle-ci fut bientôt submergée. Pourquoi? Parce que l’ouvrier ne savait pas le mot magique qui devait arrêter les seaux enchantés dans leur travail incessant, et qui pouvait faire retirer du bienfait qui lui était procuré tout l’avantage possible, sans l’exposer à la destruction.

Les deux seaux sont pour nous la liberté du travail et l’introduction des machines; le mot magique qui doit conjurer le danger, et assurer définitivement au monde les bienfaits de ces deux grandes conquêtes du génie humain, c’est l'association entre les peuples au moyen du libre commerce, comme l’association entre

les individus. Tel est le mot magique qui doit conjurer les efl’ets funestes que risqueraient d’amener le travail libre et l’introduction des machines, abandonnés à eux-mêmes, et qui peut leur faire produire tous les effets salutaires pour Thumanité.

M. Duchataux ajoute : « Vous voulez la liberté du

commerce. Mais puisque toutes les nations produisent les mêmes choses, est-ce que la Belgique vendra ses fers en Angleterre? est-ce |que la France enverra des tissus de coton à Manchester? Du moment où tous les peuples produisent les mêmes choses, la liberté des échanges ne peut avoir lieu. »

Ceci estun cercle vicieux, qu’il me permette de le lui dire. Il admet d’abord comme permanent l’élat actuel des choses ; il admet que tous les peuples fabriqueront tout et qu’aucune division du travail ne s’établira entre eux par suite de l’application des principes de la liberté commerciale. D’un autre côté, il oublie que celte division du travail ne devra pas être non plus exagérée dans ses effets, dans ses résultats.

Je disais hier que , dans l’industrie comme dans l’exploilalion de la terre, il y avait différents degrés de fertilité, qu’il y avait des industries plus productives les unes que les autres. Eh bien, ce que la division du travail amènera, c'est que les industries qui se trouvent dans les conditions les moins bonnes, celles qui ne travaillent qu’à perte pour le pays, pourront disparaître. Mais la tête de 1 industrie, l’industrie normale, l’industrie solide, continuera de subsister partout. On abolirait demain toutes les douanes de la France, que je ne crois pas que nos hauts fourneaux dussent s’éteindre, que l’exploitation de nos mines dût s'arrêter. Il y a quelques mines qui ne travailleraient plus; ce sont celles qui sont situées dans les plus mauvaises conditions : il y a quelques hauts

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fourneaux qui s’éteindraient; ce sont ceux qui sont éloignés de la houille. Mais la masse du travail, le travail normal, le travail régulier, seraient intégralement maintenus.

Il y a encore autre chose dans la division du travail. On dit ; Est-ce que la France vendra des tissus de coton à Manchester? Je dirai : Oui, elle en vendra, parce que les tissus de coton ne sont pas tous de la même espèce; parce qu’il y a différentes qualités, différents degrés dans chaque objet de fabrication ; parce que Dieu a réparti entre les divers pays, nonseulement divers produits, mais diverses aptitudes, pour relier les différents peuples dans les liens d’une fraternité universelle par l’échange de ces produits et le résultat de ces aptitudes, comme le disait le grand Sully quand il a posé le véritable principe de l’économie politique.

Nous envoyons déjà des cotons en Angleterre, en petite quantité, il est vrai, parce qu’enfin les Anglais ne peuvent acheter beaucoup, si l’on ne veut rien recevoir d’eux en échange. Nous .enverrons de plus en plus des cotons de Mulhouse qui participent de ce goût, de ce fini qui appartiennent au génie français, et nous recevrons des fils. Je crois que c’est le mode suivant lequel la division du travail s’établira.

L'exemple que j’ai choisi pourrait être multiplié à l’infini. Je crois que les Belges peuvent parfaitement acheter du drap de Sedan, comme les Français peuvent parfaitement acheter du drap de Verviers, parce qu’il y a différentes qualités de draps qui se fabri-

LES BÉSDLTaTS DC RÉGIME PROTECTEUR, ETC. 275

quent dans les divers pays, et qu'il y a des Français qui recherchent les draps belges, comme il y a des Belges qui recherchent les draps français. Cela se pratique déjà aujourd’hui, et ce qui se pratique aujourd’hui est l’indice de ce qui se pratiquerait dans l’avenir sur une plus large échelle, si le principe de la liberté commerciale venait à triompher.

Ici vient la grande objection. On nous dit : Votre principe est faux; vous prétendez que les produits s’échangent contre les produits; non. Lorsque vous n aurez pas de produits à envoyer en échange pour ceux que vous voudrez acquérir de l’étranger, vous aliénerez votre capital. \m capital des autres pays, des pays industriels, s’accroîtra, le vôtre diminuera.

Nos adversaires, qui nous reprochent toujours de faire de la théorie, en improvisent une, et la plus audacieuse de toutes, en avançant un pareil principe. Ils oublient que la consommation est chose individuelle, que chacun n’achète que dans la mesure de ses ressources. Il n’y a pas beaucoup de dissipateurs chez les nations modernes, il n’y a pas beaucoup de gens disposés à aliéner leur capital pour se procurer certaines jouissances. Au contraire, les capitaux s’accroissent partout parle soin avec lequel on les traite. Ils s’accroissent au bénéfice commun de l’humanité, parce que le capital est un levier énergique; par sa multiplication, il doit amener sans cesse la multiplication des instruments de travail, ou rabaisse-: ment du taux de l’intérêt.

Loin de craindre ce que redoute M. Duchataux, je

crois que le contraire se réalise partout. Tout le monde, si Ton examine, par exemple, la France, n’est pas dans le cas du bon La Fontaine, qui mangeait le fonds avec le revenu.

Au contraire, on conserve son fonds et on n’achète qu’avec le revenu que ce fonds peut procurer.

C’est donc une chimère, une utopie, une théorie, comme disent nos adversaires, que de parler de cette aliénation du capital dont seraient menacées les nations moins avancées que l’Angleterre, leur éternel épouvantail, si l’on admettait le principe de la liberté commerciale.

M. Duchataux a reconnu que la destruction des barrières intérieures, qui séparaient jadis les différentes provinces, n’avait ruiné personne; qu’elle avait maintenu dans les diverses localités les industries qui y étaient fondées; que ces industries étaient devenues plus prospères : seulement il a prétendu, et cette assertion n’est pas exacte dans sa généralité, que des industries nouvelles ne s’étaient pas établies dans les localités qui en étaient privées au moment où les barrières ont disparu. Mais en admettant même ce fait, qu’est-ce qui en résulterait? C’est que si les barrières tombent, les industries qui existent chez les divers peuples ne disparaîtront pas, comme n’ont point disparu les industries qui existaient dans les diverses provinces de la France au moment où les barrières intérieures ont été supprimées! J’abonde ici complètement dans le sens de mon honorable contradicteur.

LES RÉSULTATS Dû RÉGIME PROIECTEÜR, ETC. 277

Cette œuvre de la destruction des barrières intérieures, elle a été cependant bien plus grande, bien plus utile qu’il n’a voulu le faire soupçonner. Cette œuvre a été commencée par Colbert, dont nos adversaires usurpent le nom au profit de leurs doctrines. Je ne crois pas, après avoir sérieusement étudié les œuvres de ce grand ministre, que ce soit avec raison qu’ils se couvrent de l’auréole de gloire qui environne la mémoire de Colbert.

Colbert a commencé la destruction des douanes intérieures de la France, et s’il ne l’a pas accomplie, c’est qu’il fallait la main ferme de la Révolution pour faire disparaître les résistances locales ; mais dès le commencement de l’œuvre de Colbert, tout le monde a pu apprécier les heureux résultats de la facilité du commerce intérieur. Ces résultats ont grandi depuis que la Révolution les a complétés. Tout le monde a profité de la destruction des barrières intérieures; personne p’en a souffert. Tout le monde profiterait, nous en avons la ferme conviction, de la destruction des barrières internationales, et personne n’en souffrirait.

Nos adversaires commettent dans leurs raisonnements une perpétuelle pétition de principe. Ils parlent sans cesse de la masse du travail et du prix nominal des produits, sans s’occuper des résultats du travail et de l’abondance des choses qui doivent servir à la satisfaction des besoins de l’homme.

Le principe de la liberté commerciale, nous le croyons vrai, parce qu’il conduit à la multiplication des choses qui doivent servir à satisfaire les besoins

de Thomme. Le principe protecteur est faux, parce qu il diminue la masse des produits, et, par conséquent, la part de bien-être de chacun.

Le principe protecteur est faux. 11 contrarie les desseins de la Providence qui ont été admirablement rappelés par Sully, et que Béranger, le spirituel économiste cité hier dans cette enceinte, a célébrés aussi dans un de ces chefs-d’œuvre modestement intitulés des chansons. En parlant de ceux qui veulent arrêter le libre commerce entre les peuples, il dit :

Pour qu’au loin il abreuve Le sol cl riiabitanl.

Le bon Dieu crée im fleuve;

Ils en font un étang.

Le régime protecteur est un étang; la libêrté commerciale est le fleuve qui portera partout le bien-être et l’abondance ; c est pour cela que nous demandons

SITUATION DES OUVRIERS

QUESTION DES SALAIRES *

Je viens tard dans cette discussion ; mais comme il s’agit de l’objet, sans contredit, le plus important de tous ceux qui peuvent attirer votre attention, j’espère que vous voudrez bien me la prêter pendant quelques instants encore.

Je dis l’objet le plus important ; je pourrais presque dire l’objet unique qui méritât votre attention ; car enfln, le but que nous poursuivons, la fin de tous nos efforts, le couronnement de la société moderne, ce doit être l’amélioration morale, matérielle et intellec* tuelle du sort des classes laborieuses. La religion a charge d’âmes, c’est l’économie politique qui a charge de l’existence matérielle des peuples. Si l’économie politique ne remplit pas ce devoir, elle n’est plus qu’une science menteuse et nous devons l’abandonner.

* Discours prononcé le 18 septembre, à la troisième séance du Congrès des économistes.

280 DÉHATS SLK LA LIBERTÉ COMMERCIALE AVANT 1848.

Ces principes de liberté, de fraternité, d'égalité, que le christianisme a révélés au monde, pénètrent aujourd’hui dans la loi. Telle est la mission de la société moderne, mission dans laquelle la liberté commerciale jouera son rôle, un rôle important. Je ne suis pas de ceux qui croient que la liberté commerciale renferme la solution de toutes les questions qui peuvent se présenter; mais je crois que la liberté commerciale est un moyen essentiel d’arriver au but que nous poursuivons, et que, sans cette liberté, ce résultat , auquel beaucoup d’autres mesures doivent concourir, serait impossible.

Nous devons des remercîments à l’honorable orateur des provinces rhénanes, qui a, l’un des premiers, occupé cette tribune, et qui s’est rendu l’organe des plaintes répandues parmi les couches inférieures de la société actuelle. Ces plaintes sont pour nous un avertissement; elles doivent faire mesurer l’étendue des devoirs que nous avons à remplir.

L’économie politique, je le crois fermement, l’économie politique du bon marché, telle que nous la défendons, doit nous mettre à l’abri des tempêtes dont nous menacerait l’économie politique du désespoir, qui compte maintenant de nombreux adeptes dans les classes indigentes.

Nous devons vous entretenir du sort des ouvriers. J’ai déjà eu l’occasion de le dire : ce qui m’a rendu partisan de la liberté commerciale, c’est la conviction entière, profonde, qui m’anime et que j’espère vous faire partager, c’est la conviction que la liberté com-

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merciale doit être proclamée dans l’intérêt des ouvriers.

Il est une observation qui ne peut pas vous avoir échappé. Pendant que l’honorable M. Bowring nous citait les chiffres éloquents de l’accroissement de la consommation anglaise depuis l’application des principes de la liberté commerciale, je me suis demandé qui en avait profité. Sont-ce les lords d’Angleterre qui ont mangé ce lard , ce fromage, ce beurre et les autres denrées nutritives? Non, ce sont les ouvriers d’Angleterre; ces chiffres seuls montrent que la liberté commerciale a déjà commencé à agir en leur faveur.

L’économie politique se démocratise comme toutes les sciences, comme toutes les institutions. 11 n’y a pas longtemps encore (car les siècles ne sont que des Journées pour l’humanité), un ambassadeur du roi de Suède, arrivant à la cour de François I", s’excusait humblement d’avoir à entretenir ce monarque de chose aussi vile que le commerce; ce sont les propres expressions qu’il a employées.

Aujourd’hui, quelles sont les grandes questions qui remuent le monde, à quoi touchent-elles? Elles touchent aux objets de grande consommation, aux lins, au chanvre, à la laine, au blé; voilà les grandes questions du moment. Tout nous ramène vers cette pensée, que c’est dans l’intérêt du plus grand nombre que l’on doit agir, et cet intérêt a pris la place qu’il doit occuper.

Puisque nous devons rechercher l’influence de la

liberté commerciale sur le sort de la classe laborieuse, la première question qui se présente est celle de savoir quel est le mécanisme véritable de la production et de la distribution des richesses. J’ai dit la classe laborieuse, pour me servir d’une expression consacrée, que j’aurais dû répudier, car il n’y a plus de classes chez nous, il n’y a plus que des citoyens travaillant ensemble à leur bonheur commun.

La production admet trois éléments : l’élément naturel, la terre; le capital, fruit du travail de l’homme, et l’emploi direct du travail intellectuel et matériel de l’homme. Le résultat do la production est créé par le concours de ces trois éléments, et quoi que l’on fasse, quelle que soit la forme sous laquelle le résultat de la production nous arrive, il existe une association nécessaire, permanente, entre tous les agents de la production; il y a association pour obtenir ce résultat, et partage des produits de cette association entre les divers agents qui y ont concouru.

L’ancienne société admettait la forme du travail par des esclaves; alors l’homme, ravalé au rang d’animal domestique, ne recevait que sa ration; mais celle-ci provenait toujours de la production à laquelle il concourait.

Plus tard l’homme s’est élevé, il a passé par la rude épreuve du servage pour arriver aux joies de la liberté. La part de cet agent de la production est devenue plus large.

Aujourd’hui elle apparaît sous la forme de salaire. Je dis qu’elle apparaît sous cette forme, parce que je

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crois que le salaire n’est pas un mode exclusif et indispensable de la rétribution du travail; c’est une forme sous laquelle le résultat de la production est escompté par l’entrepreneur au travailleur, et j’espère qu’un avenir, dont on ne saurait préciser le terme, pourra, dans diverses entreprises, faire disparaître cet escompte, en admettant le travailleur à toucher une part d’associé. Il est évident que dès à présent même il est associé; seulement il touche sa part sous forme de salaire.

Quant à la rétribution de l'ouvrier, la formule de l’offre et de la demande est vraie, nécessaire. On veut se raidir contre l’impossible quand on prétend nier l’empire de ce rapport sur le taux du salaire. On ne saurait agir directement sur le prix du travail : il est comme le degré du thermomètre qui indique l’état de la température, mais n’agit pas sur cet état. On ne peut faire baisser les degrés du thermomètre sans ' rafraîchir le milieu où il est placé, ni les faire monter sans augmenter la chaleur. De même, il faut agir sur les deux termes de la formule de l’offre et de la demande pour obtertir une s^ulre expression de ce rapport. On peut améliorer le travail offert et accroître la masse du travail demandé; si l’on agit ainsi, la valeur du travail augmente.

La formule que l’on a si souvent si injustement attaquée n’a donc rien de fatal; elle ne dispense pas l’autorité d’une intervention constante, quoique indirecte, dans le but d’améliorer la situation des travailleurs.

284 nÉBATS SUR LA X'IBKUTÉ COMMERCIALE AVANT 1848.

L’erreur qui a fait repousser par beaucoup d’esprits distingués le principe de la liberté du commerce, c’est qu’on a regardé le travail comme une constante, une quantité définie, limitée, qui devait se partager entre les différentes nations; naturellement, ceux qui sont partis de ce point de vue faux ont cherché à attirer vers la nation à laquelle s’attachaient leurs préférences la plus forte part de cette quantité limitée du travail et de la production. Mais, comme l’a démontré notre honorable président, rien n’est plus erroné qu’une pareille pensée : le domaine du travail est illimité, ainsi que celui de la production. Nous sommes des hommes, nous avons été créés à rimage de Dieu pour employer les éléments mis à notre disposition, pour continuer l’œuvre de la création, pour arriver à des créations nouvelles. L’homme seul, de toutes les créatures animées, travaille véritablement, il recueille seul les produits, il voit le domaine du travail s’accroître sans en apercevoir les limites. Nous ne sommes pas comme une volée d’oiseaux affamés qui s’abattent sur la terre pour se disputer ce qu’elle produit spontanément; le domaine du travail s’étend sans cesse, et avec lui la richesse mobilière, qui permet à chacun de jouir de la propriété. Celle-ci ne se borne pas à la terre, elle s’étend aux valeurs mobilières, elle s’étend indéfiniment et promet à chacun sa part dans les jouissances et dans la force de la propriété.

Danton disait qu’au contact de la propriété la force de l’homme doublait, comme celle du géant de la

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fable quand il louchaitla terre. Le résultat du travail est illimité; chacun, comme le géant de la fable, pourra toucher la terre, cest-à-dire le résultat du travail, la propriété mobilière ou immobilière qui doublera son énergie et son indépendance.

Je vous ai dit que la protection était nuisible aux deux termes du rapport qui détermine le taux du salaire, la démonstration est facile à faire : en ce qui concerne le travail oflert, la protection ne s’occupe point de l’intelligence de l’ouvrier, elle entretient dans une fausse sécurité les agents de la production; elle ne réveille guère le ressort de l’énergie individuelle : en ce qui concerne le travail demandé, elle diminue ce travail en renchérissant la matière première; elle diminue encore ce travail en diminuant la consommation, parce qu elle ne rend pas les produits accessibles à la plupart des hommes qui en ont besoin, et cest dans la consommation des masses que se rencontre le plus large de tous les débouchés.

C’est en donnant les éléments de production à meilleur marché, en faisant participer, suivant la belle expression de M. de Brouckère, tous les hommes aux dons gratuits de la Providence, que la liberté commerciale relèvera le travail et qu’elle permettra au travailleur d’obtenir la récompense qu’il mérite.

La Providence n’a pas dispensé ses biens pour chaque peuple en particulier, mais pour tous les hommes. Ceux qui s’opposent à ce que tous les hommes puissent jouir de tous ces biens gratuits commettent chaque jour un blasphème.

Comment agit la protection sur les trois éléments de la production dont je viens de parler, c’est-à-dire sur les instruments que nous livrent la nature, le capital et le travail?

Quant aux instruments naturels, le régime protecteur, en empêchant les hommes d’un pays de participer à la puissance de ces instruments dans les autres pays, élève naturellement la ren/e, le prix de loyer acquis à ceux qui possèdent ces premiers éléments de la production.

La rente des propriétaires s’élève donc forcément et d’une manière permanente.

Quant au capital, — je suis loin d’attaquer le capital, dont je reconnais les services, — c’est le levier le plus énergique de l’activité humaine. Le capital, s’il était menacé, ne pourrait se multiplier avec rapidité; il serait chassé d’un pays s’il était imprudemment attaqué, et, en l’opprimant, on agirait comme le sauvage, qui coupe l’arbre pour cueillir le fruit. Le capital tire moins d’avantages que la rente du régime protecteur; mais il en bénéficie toujours, puisque le profit du capital se mesure sur son abondance relative. Si le résultat du système protecteur empêche la rapide accumulation des capitaux, ceux qui existent obtiennent une part plus considérable que celle qu’on leur payerait si l’on vivait sous un régime plus naturel, plus vrai, celui de la liberté commerciale.

Le troisième terme, c’est le travail. Celui-là porte toute la charge de la guerre industrielle. La produc-? tion est moindre sous le régime protecteur; nos ad-

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versaires ne sauraient le nier, car ils excipent de l’infériorité de la production, obtenue avec un certain emploi de forces et de capitaux, pour demander que les tarifs de douanes rétablissent l’équilibre.

Puisque les deux autres instruments de la production que nous venons d’examiner ne perdent pas, mais gagnent au contraire à cet état de choses, le troisième instrument doit y perdre nécessairement, de toutes les manières.

Le travail y perd donc seul. Ainsi que je le disais hier, il ne peut pas être protégé directement, à moins que les nations ne renoncent au sentiment de la fraternité humaine. On n’arrêtera pas les ouvriers étrangers, on les accueillera même avec faveur. Eh bien, si la manufacture des bras est exposée à une concurrence incessante et nécessaire, les entrepreneurs d’industrie, je ne dis pas profiteront, mais se serviront de ces résultats; Us prendront l’état du marché comme ils le trouveront, et ils diminueront les salaires. Le plus grand nombre de bras fera baisser le salaire des ouvriers, les fabricants profiteront de l’empire des tarifs. Le [iroduit seul sera protégé, et non le producteur; le régime protecteur crée donc une loi matérialiste.

J’ai une autre observation à faire. Ce ne sont pas seulement les bras du dehors qui viennent faire concurrence à l’ouvrier, ce sont aussi les machines. Loin de moi la pensée d’attaquer les machines, ni de combattre dans la concurrence le bienfait de la révolution : ce sont deux leviers puissants du progrès. J’ai

trop de foi dans la Providence divine pour croire qu'elle ait remis aux mains de l’homme ces deux leviers, s’ils devaient amener notre perte.

Mais enfin, les machines font une concurrence directe à l’ouvrier. Avons-nous jamais entendu les fabricants réclamer contre l’introduction des machines, et demander qu’on arrêtât cette introduction? Loin de là, ils ont surtout demandé des tarifs protecteurs pour les industries où la mécanique s’est emparée du travail de la main de l'homme. Vous voyez qu’ici le principe protecteur agit directement contre l’ouvrier ; cela est tellement vrai, que si vous prenez les tarifs de douane, vous serez étonnés de voir qu’en France les prohibitions ou les droits élevés s’appliquent principalement aux industries mécaniques qui éliminent de plus en plus l’ouvrier; les industries dans lesquelles l’homme intervient directement sont protégées par un tarif relativement très-restreint. Quelle est la conséquence de cet état de choses? Elle est bien simple. Que les travailleurs se comptent, ils connaîtront leur intérêt véritable. Un dénombrement statistique fait sincèrement démontrerait de quel côté se trouve la masse des ouvriers, au nom desquels prétendent parler les adversaires de la liberté commerciale.

La statistique nous dirait que la masse des ouvriers est exploitée par le régime protecteur, de toutes les manières, pour l’acquisition des objets dont ils ont besoin et qui renchérissent, aussi bien que pour le travail qu’ils demandent et qui diminue. Ils demandent du travail et du pain : du travail qui est chaque

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jour plus difficile à trouver, du pain qui est chaque jour plus cher; comment voulez-vous que leur position s’améliore?

J’ai visité dernièrement ici près, sur la frontière de Belgique, à Roubaix, une magnifique filature de coton. Je l’ai admirée, car elle a réalisé tous les perfectionnements.

Elle possède quarante et une mille broches ; elle peut livrer par an 700,000 kilogrammes de coton filé; savez-vous combien d’ouvriers ce vaste automate emploie, en les comptant tous y compris les chauffeurs de la machine à vapeur, les employés au gaz, jusqu’aux balayeurs de la cour? Il en emploie trois cent trente, et ce nombre sera encore diminué prochainement, parce qu’une nouvelle invention permettra de remplacer , au moyen d’un rouleau courant sur les tables des métiers pour les nettoyer, les enfants, qui aujourd’hui se glissent comme des serpents sous les fils en mouvement, afin de ne pas les rompre. Le travail des enfants, si nécessaire et si périlleux cependant, sera supprimé dans cette fabrique; ce nombre de trois cent trente ouvriers va se trouver encore réduit. Bientôt cette grande machine marchera presque d’elle-même; ce sont cependant les filateurs de coton qui, au nom des ouvriers, réclament le plus bruyamment la prohibition !

.Mais le fil est la matière première du véritable travail humain, du travail du tisserand; celui-ci réclame des tarifs à son tour, car il a payé un impôt qu’il veut récupérer.

Il s’établit ainsi une espèce de cascade de protection ; les fabricants ont payé les machines cher, ils ont employé un capital plus considérable, voilà pourquoi le fil renchérit pour les tisserands; il en résulte un échange mutuel d’impôts entre les citoyens d’une même famille, au lieu de l’échange de services qu’amènerait la liberté commerciale.

Ils commettent une grande imprudence, ceux qui veulent laisser supposer qu’au moyen d’un article du tarif des douanes, on peut influer sur le sort des ouvriers.

Ceux-ci demandent un travail bien rétribué ; ils s’étonnent et s’irritent de l’inefficacité des moyens employés pour leur en procurer. Vous assurez un prix de revient aux fabricants qui disent ne- pouvoir produire qu’à tel prix, et que répondrez-vous à l’ouvrier? Pouvez-vous protéger le produit plus que le producteur, la chose plus que Phomme? Quand il vous dira : « Je ne peux vivre qu’à tel prix, » garantirez vous son salaire ? Avez-vous mesuré la pente sur laquelle vous vous placez ?

Le travail humain, d’ailleurs, n’est pas une marchandise comme une autre. On ne peut le traiter comme une chose , car une portion de notre être, de notre dignité, y est déposée.

Le travail humain demande avant tout la sollicitude des gouvernements, et c’est le travail humain qui est sacrifié par le régime protecteur.

Il est un principe mis sans cesse en avant par nos adversaires, comme devant désintéresser les classes

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laborieuses dans la question qui nous occupe. Nos contradicteurs prétendent que si, par l’effet de la liberté commerciale, on pouvait arriver au but que noqs espérons atteindre, et voir la diminution du prix des marchandises, en particulier de tout ce qui est nécessaire à la subsistance, on ferait diminuer les salaires d’une manière corrélative : les salaires, disent-ils, se règlent toujours sur le prix des subsistances.

C’est là une erreur complète et odieuse. La professer, c’est traiter l’homme comme l’animal, comme le bétail qui reçoit uniquement une ration pour accomplir une tâche. C’est oublier que la valeur du travail est variable suivant la quantité d’intelligence que possède le travailleur; c’est oublier que l’homme a d’autres besoins que ceux de la nourriture, et que pour lui les moyens d'existence doivent augmenter avec le développement de la civilisation.

Il est des faits, des faits considérables, qui démontrent d’ailleurs la fausseté de cette doctrine. Parcourons les deux mondes ; trouverons-nous par hasard les salaires les plus bas dans les pays où la subsistance est à meilleur marché? Je n’ai pas entendu dire jusqu’à présent qu’en Amérique, qu’aux Etats-Unis, le prix des subsistances fût plus élevé que chez nous, c’est le contraire qui a lieu. Et quel est le prix des salaires en Amérique? Est-ce que le prix des salaires y est plus réduit que chez nous? Il y est plus élevé. Ce n’est donc pas le prix des moyens de subsistance qui règle seul le taux des salaires. D’autres motifs peu-

vent amener l’élévation du prix des subsistances et produire la baisse des salaires ; ces motifs, je crois les avoir indiqués tout à l’heure.

En Amérique, le taux des salaires est élevé, le prix des subsistances est bas ; dans divers pays de l’Europe, les salaires sont modiques et le prix des subsistances est élevé.

Tout démontrela fausseté des doctrines de nos contradicteurs ; nous n’avons pas besoin d’aller bien loin pour vous en convaincre, nous n’avons qu’à en appeler à une expérience malheureuse et toute récente, à une expérience dont nous avons pu suivre l’efifet fatal, à l’expérience du défaut des subsistances qui a presque touché la disette. Que s’est-ii passé en France l’année dernière? Lorsque le prix du blé s’est élevé énormément, est-ce que les salaires ont haussé ? Au contraire, ils ont baissé.

Je faisais partie, au Congrès agricole de Paris, d’une Commission pour le Crédit hypothécaire, dans laquelle j’ai rencontré l’honorable M. Lebœuf, secrétaire du Comité Mimerel. M. Lebœuf est à la tête d’une grande fabrique aux environs de Paris; il nous a dit: «Voici le prix du pain qui hausse, et je suis obligé de diminuer le salaire de mes ouvriers, parce que la production ne peut trouver un placement suffisant. J’aime mieux diminuer les salaires qu’enlever tout à fait le travail aux ouvriers. »

Ainsi, pendant que le prix des subsistances haussait, les salaires baissaient. Telle est la vérité; il nous est permis de taxer de chimère l’argument qu’on veut

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nous opposer, alors qu’on prétend que les classes laborieuses ne profiteraient pas des effets de la liberté commerciale, parce qu’avec le prix moyen des subsistances, baisserait aussi le prix qu’ils peuvent attendre de leur travail.

Nous croyons que si la masse du travail s’accroît et si le prix des moyens de subsistance est plus bas, l’ouvrier aura plus d’indépendance ; au lieu de subir la loi du fabricant, il saura se ménager une convenable rétribution. Les salaires ne peuvent s’élever que lorsque le fabricant court après l’ouvrier. Le salaire baisse toujours lorsque c'est l’ouvrier qui court après le fabricant. Par l’effet de la liberté commerciale, la production sera infiniment plus étendue, et le fabricant cherchera l’ouvrier. Avec la protection, c’est toujours l’ouvrier qui cherche le fabricant, et, par suite, les salaires diminuent.

J’ai dit que, par l’effet de la liberté commerciale, la masse du travail s’étendra. Le motif en est bien simple : les objets de consommation deviendront plus abordables au plus grand nombre, par conséquent, cette consommation s’accroîtra dans une proportion énorme. Vous connaissez la belle image dont s’est servi Turgot pour déterminer l’effet que produit rabaissement de l’intérêt : il a dit que le capital, en diminuant ses exigences, agissait comme la mer qui, en retirant ses Ilots, met sans cesse à découvert de nouvelles terres, de nouvelles sources de prospérité. Cette belle image, je pourrais l’employer, peut-être avec une plus complète exactitude, pour l’objet qui nous

occupe. La société est comme une pyramide. Lorsque le prix des objets descend, ils deviennent accessibles à la couche inférieure, et cette couche inférieure s’élargit sans cesse. Telle est l’explication bien simple d’un fait qu’on pourrait croire magique : toute diminution dans les tarifs amène une augmentation énorme de consommation, qui restitue au fisc, souvent au double et au triple, le sacrifice auquel il a momentanément consenti; cela vient de ce que la diminution du tarif amène la diminution des prix; les objets deviennent accessibles aux couches inférieures qui s’étendent sur une plus grande surface, et qui nécessitent une con- . sommation plus considérable. C’est ainsi que; grâce à la liberté commerciale, les objets de consommation deviendront accessibles à plus d’hommes qu’aujourd’hui. La masse des objets consommés devra croître dans une progression rapide; par suite, le travail devra être de plus en plus demandé; par conséquent, le degré du thermomètre dont je parlais tout à l’heure, le taux de la rétribution du travail, s’élèvera sans cesse au bénéfice du pays.

Pour nous résumer, nous dirons que rien ne tombe du ciel, ni la rente, ni le capital, ni le salaire des travailleurs; ils sont tous, selon les éléments de la production des richesses tels qu’ils se présentent à tios yeux, le résultat de l’allocation faite aux divers éléments du travail. Si ce produites! moins abondant, la part de chacun diminuera. Si, en outre; la répartition n’est pas juste, si elle donne le plus aü petit nombre et le moins au grand nombre, il arrivera ce qui est

SITDATION DES OUVRIERS.

arrivé eh Angleterre : on verra le spectacle odieux d’immenses fortunes dé quelques- uns j qui s’élèveront en présence de la misère croissante du plus grand nombre. Cet état de choses, la liberté commerciale veut le faire cesser en Angleterre ; elle l’aurait fait cesser depuis longtemps en ce pays, si; jusqu’à ces dernières années; les Anglais n’avaient point mérité le reproche de fabriquer les doctrines de la liberté commerciale, comme lés autres produits, pour l’exportation, en ne les appliquant poihl chei eux, tandis qu’ils les enseignaient au monde.

L’abondance des richesses, l’abondance des produits, l’économie politique du bon marché; ouvrent la seule voie du progrès pour tout le monde, la seule voië de salut pour l’humanité. C’est l’économie politique du bon marché qui mettra obstacle aux tristes erreurs du communisme dont on vient de faire retentir le nom; c’est l’économie politique du bon marché qui nous préservera des fuhestes effets de l’économie politique du désespoir, à laquelle s’abandonnent les classes ouvrières. Au moyen de la liberté commerciale, il y aura plus de justice dans la répartition des richesses, en même temps qu’il y aura plus de production.

Nous croyons que la liberté commerciale entre dans les vues de la Providence. Nous repoussons la pensée de ceux qui menacent les ouvriers d’un pays de là faible rémunération acquise aujourd’hui aux ouvriers d’autres pays, en disant : Vous ne sauriez soutënir la concurrence des ouvriers de ces diverses

contrées; retirez-vous dans votre égoïsme; élevez des barrières chez vous, afin que le bas salaire des ouvriers des autres Etats n’influe point sur votre salaire.

Telle n’est pas l’action réciproque que les pays doivent exercer les uns sur les autres. La Providence a voulu que, par l’échange des produits, l’union et la fraternité fussent entretenues entre tous les hommes. La Providence a voulu que les hommes les plus avancés dans la carrière de la civilisation relevassent les autres; elle a voulu qu’ils fussent intéressés à ce que le sort de tous les membres de la famille humaine devînt meilleur.

Nous avons tous travaillé à l’émancipation des esclaves. Nous y avons tous travaillé, pour qu’une créature humaine ne fût pas plus longtemps courbée sous le joug de la volonté tyrannique d’une autre créature humaine, pour qu’elle ne fût pas plus longtemps traitée comme une chose. Mais nos cœurs ne doivent-ils pas aussi être émus au spectacle de la dégradante misère qui pèse sur tant de nos frères? N’est-ce pas là un esclavage contre lequel nous devons agir? Et nous agirons en ce sens en cherchant à détruire les causes de cette misère, en relevant la situation des autres peuples, en les appelant à profiter de la situation à laquelle nous sommes parvenus. Tel est le dessein de la Providence.

Souvenez-vous de la parole divine : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on le fît à toimême. On peut faire découler de cette parole, expression de la suprême sagesse, le dogme de la liberté

SITUATION DES OUVRIERS

commerciale : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes; n’élevez pas de barrières de douanes contre vos voisins, alors que vous ne voulez pas qu’ils en élèvent contre vous. Proclamez la liberté commerciale chez vous, alors que vous voulez profiter de la liberté commerciale chez les autres. Voici le principe qui commence à pénétrer tous les esprits, à s’emparer de toutes les convictions ; à s’emparer, j’en suis sûr, de la conviction de nos adversaires eux-mêmes.

J’emprunterai, en terminant, une parole de notre honorable président, qui, imposant silence à ses douleurs paternelles*, remplit avec tant de fermeté, sur ce nouveau champ de bataille, les devoirs qu’il s’est imposés, et je dirai : Si la liberté commerciale est pour nos adversaires une fatalité à laquelle ils savent qu’ils ne pourront échapper, elle est pour nous un triomphe, que nous saluons comme le triomphe de la justice, de l’humanité et du bien-être des populations.

* La fille de M. Cliarles de Brouckère était dangereusement malade an moment de la réunion du Congrès des économistes; il u eu la douleur de la [)crdre quelques semaines plus tard.

QUESTION DES CÉRÉALES

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