DÉPOSITION DANS LENOUÈTE DE
son principe constitutionnel, car les plus hautes considérations politiques se relient à cette question, a toujours été la libre entrée des céréales.
Sous l’ancien régime, des débats très-vifs ont été soulevés au sujet de la législation des grains; mais ils n’ont porté que sur les limites qu’on voulait imposer à l’exportation, dans l’idée erronée que les entraves mises à l’exportation assuraient la subsistance de la population à meilleur marché, et dans la pensée que le devoir de la propriété était de fournir des denrées à bas prix.
Ce système a été combattu par les physiocrates, par les économistes, qui sont venus défendre les véritables intérêts de la culture contre les partisans du système mercantile. Ils ont démontré que toute entrave mise à l’exportation était aussi mauvaise que toute entrave mise à l’importation.
On s’inquiète beaucoup de l’alimentation constante et régulière du pays; on dit qu’il ne faut pas confier la nourriture de ses habitants aux hasards des vents et des tempêtes. Mais la liberté de l’exportation peut seule, en créant dans les années d’abondance un moyen de placement régulier pour l’excédant des récoltes. garantir contre la disette dans les années calamiteuses. Un pays qui exporte ordinairement du grain (et il est facile d’y arriver en France, avec la liberté à l’exportation et à l’importation), un tel pays possède le grenier d abondance le plus riche et le mieux assuré. Les entraves mises jadis à l’exportation des céréales ont été une cause permanente de souffrance
QUESTION DES CÉRÉALES
pour l’agriculture, mais jusqu’en 1819, aucune entrave n’avait empêché l'arrivée des grains étrangers, la loi avait toujours laissé les importations libres. Elles l’ont été sous l’ancienne monarchie, sous la République, sous l’Empire*. — Quant à ceui qui s’inquiètent beaucoup que les guerres ne rendent les importations impossibles et ne compromettent l’alimentation publique, on peut leur répondre que le premier Empire n’a jamais eu l’idée de grever les importations pour s’assurer un approvisionnement permanent. Les guerres de cette époque ont été assez longues et assez sérieuses pour vider la question de principe; il faudrait être difficile pour leur refuser ce caractère. Si certains peuples ont besoin d’acheter du blé, d’autres ont besoin d’en vendre, et les principes admis maintenant quant aux droits des neutres suffisent pour calmer toutes les appréhensions à cet égard. 11 ne sera pas inutile non plus de rappeler un fait curieux, qui remonte au temps du blocus continental : la France, même pendant la durée d’une guerre acharnée, la France a envoyé des blés en Angleterre. Il y a eu des licences délivrées par l’Empereur pour exporter des blés à cette destination, et il s’agissait de quantités considérables.
* Dans ses célèbres Dialogues sur le commerce des hlèSy Galiani maintenait le principe que l'importation des blés devait être libre et dégagée de toute espèce d’impôt. « Le pain, disait-il, de quelque endroit qu’il vienne, doit être le bienvenu... Le pain est mon ami, je l’aime avec passion. » Et il ajoute : a Ce serait un très-grand mal que la défense des blés étrangers ; le monopole ne peut être combattu que par celte liberté.. . On peut monopoliser les blés d’une province, mais on ne saurait jamais s’emparer de ceux de toute l’Europe. »
DÉPOSITION DANS l’eNQLÊTE DE 185g.
Un Membre, M. Wolowski a-t-il eu l’occasion de relever les chiffres des exportations russes pour ces dernières années?
M, Wolowski. J’ai été prévenu un peu tard et je n’ai pu réunir ces chiffres que jusqu’à l’année 1851 . Je m’engage à compléter ce travail \
‘ l.'exporlalion total»' dos céréalos de tout»' natuiT s’esl élevée en Russie, pour l’année 1852, 7 niillions et demi de tsclietwerls (prés de
45 millions d’hecloliires) Elle a dépassé ce chiffre d’environ 3 millions de Ischelwerts en 18î^, en moulant à près de 22 millions d’heclolilres, d’une valeur officielle «le 55 millions de roubles (220 millions de francs), pour tomber, en 1854 cl 1855, è des quotités relativement très- faibles (6 millions d'heclolilrcs et 1,400,000), sur lesquelles on ne saurait baser aucun raisonnement, puisqu’elles étaient inlluencécs par l’état de gneri e. L’exportation normale, favorisée par les bc>oins de l’Occident, a repris sa marche en 1856. Elle a été d’une valeur officielle de 56,600.000 roubles (226,400,000 francs); en 1857, «die a un peu diminué «m ne don liant qu’iin cliilTre total de 51,600,000 roubles (206,400,000 francs). Le froment remplit toujours le rôle le pins considérable dans ces envois; la Russie en a exporté, pour tonte destination, en 1851, 2 millions et demi de t.schetwerts (plus »ie 5 millions d’hectolitres); en 18'»3. 7,200,000 tsclietwerls (près de 15 millions d'hectolitres); c’est le chiffre de beaucoup le plus considérable qu’elle ait atteint jusqu’ici.
En 1856,4,200,000 lscholwerl.s, moins de 9 millions d'Iiectolilres. Celte quotité a légèreiiient dimiimé en 1857.
Les expéditions de la mer Noire sont toujours de beaucoup les plus considérables. Elles ont été, pour fensemble des céréales exportées, de 7,200,000 Lschelwerls en 1853. et de 3 millions et demi en 1856, tandis que celles de la mer Baltique ne se .sont élevées, pour les piu ioiles correspondantes, qu’à 1 million et demi, 2,800,000 tscbetwerls.
Si l’on décompose les exportations russes, par pays de ile.>tination, on constate les résultats suivants, pour rensenibic des céréales, les «]uolilés étant exprimées en bcctolilres :
France. Angleterre. Pajrs-Bas. élala Sardes.
1852 1.000 000 ô.OüO.OOO 1.600.000 1.200.(.00
Le prix moyen de l’hectolitre de froment, relevé d’après les mercu-
QUESTION DES CÉRÉALES
M. le Président, Je crois que vous nous avez dit, monsieur, que les modifications que l’on apporte au servage, en Russie, devront donner une plus grande facilité pour la production des céréales?
M. Wolowski. J’ai dit que le travail libre était plus productif que le travail esclave : je n’ai pas parlé d’une plus grande facilité de production quant au prix de revient, car les exigences du travailleur augmentent naturellement lorsqu’il nest plus courbé sous la contrainte du servage.
üf. le Président, Les voies de communication tendant h se perfectionner en Russie, quelle serait, à votre point de vue, la conséquence de ce perfectionnement? En résulterait-il une augmentation ou une diminution de la moyenne du prix des céréales? En résulterait-il une concurrence plus facile ou plus difficile des blés russes à l’égard des blés français?
M, Wolowski, Avant que de répondre à cette dernière question, je crois devoir compléter ce qu*e j’ai dit tout à l’heure. Sans doute, le résultat de l’émanci-
riales d'Odessa, a varié, depuis vingt ans, de 9 fr. 10 c. (prix le plus bas, 1851) à 26 francs (prix le plus élevé, octobre 1856); en le calculant par périodes quinquennales, il a été depuis 1839, où il valait 10 fr. 88 c. :
1839-1843 llfr.Olc.
Le commerce extérieur a été suspendu en 1854 et 1855.
1855-1858 18fr.96c.
11 importe d’ajouter que la qualité moyenne des blés d’Odessa est de beaucoup inrérieure ù celle de nos blés de France et que, dans les années de forte exportation, le fret s’est élevé à des prix exorbitants; il a dépassé, en 1857, 10 francs par hectolitre.
DÉPOSITION DANS l’eNQÜÊTE J)E 1859.
pation eu Russie sera d’augmenter le chiffre de la production des blés, mais en même temps le prix de revient augmentera. Tous les éléments qui constituent un organisme social réagissent sans cesse les uns sur les autres. Il est des conditions nécessaires du prix de revient qui se révèlent dans toute société suivant le degré de civilisation auquel elle est parvenue.
Du moment où, par suite de l’émancipation, la population viendra à s’accroître, du moment où, au lieu de n’obtenir de la terre que ce quelle produit naturellement et presque sans culture, on lui demandera des quantités considérables, du moment où les relations extérieures prendront de l’extension, il faudra se résigner, en Russie, à produire avec plus de dépense de forc/îs et de capitaux, par conséquent à subir un taux plus élevé que dans ce moment, et surtout que dans le passé.
L'homme devient plus exigeant à mesure qu’il devient plus libre, et le travailleur ne se contente plus de la situation chétive, misérable à laquelle il était condamné auparavant. Ce qui se pratique dans les pays libres de l’Europe va se pratiquer en Russie.
S’il est des serfs qui, abrutis par l’esclavage qu’ils ont subi, ne profiteront de leur affranchissement que pour se livrer à la fainéantise comme nous l’avons vu pour certains noirs émancipés, il y aura, à côté de ceux-là, des bras qui sentiront la nécessité d’un travail profitable, et qui, au lieu de gratter simplement la terre pour en obtenir une récolte telle quelle, la sillonneront profondément pour en tirer la
QUESTION UES CÉRÉALES
meilleure récolte, possible. Ces hommes libres voudront être convenablement rétribués de leur travail.
La production s’élèvera en quotité, mais aussi le prix de la main-d’œuvre, et, par conséquent, les frais de culture et la valeur du blé ne resteront point stationnaires.
Quant à la question des voies de communication, elle doit, sans doute, exercer de l’influence sur les exportations des céréales russes. Mesurer exaciement cette influence n’est guère chose possible; cependant, il est un point essentiel sur lequel le doute ne saurait subsister. On se demande si ces voies de communication seront capables de fournir à l’exportation des blés qui se trouvent confinés à l’heure qu’il est, et par la force des choses, dans des localités éloignées, où il est possible de les produire à des conditions inabordables pour le reste de l’Europe.
Quand même la construction des chemins de fer qui s’accomplit en Russie atteindrait les points les plus lointains, les distances continueront toujours à peser lourdement dans la balance des prix, car ces distances sont très-considérables. Lorsqu’on en parle, il faut se séparer des idées françaises, d’après lesquelles on considère 300 ou 400 kilomètres comme un long trajet; il faut admettre des distances de 600, de 800, même de 1,000 kilomètres et au delà. En France, une distance de 300 ou 400 kilomètres à franchir influe déjà sur le prix du blé qui est transporté : je demande copibien devra influer sur le prix des blés
DÉPOSITION DANS l'ENQÜÊTE DE 1859.
russes un transport qui s’effectuera sur des distances triples et quadruples, seulement pour atteindre le point d’embarquement. Si ma mémoire ne me trompe point, le Gouvernement français, dans les années de disette, a fait réduire, d’accord avec les administrations de chemins de fer, le prix du transport des céréales : ce prix de famine, si je puis m’exprimer ainsi, est descendu, pour le transport des grains, au-dessous de 10 centimes par tonne et par kilomètre.
Un Membre. A^5 centimes; et quelques chemins de fer ont même transporté volontairement les céréales à 4 centimes.
M. Wolowski. D’après les cahiers des charges des chemins de fer, les blés sont taxés en temps ordinaires à 16 centimes.
Un Membre. D’après les cahiers des charges, quand la moyenne des blés est à 22 francs, le transport des blés doit avoir lieu, par chemins de fer, généralement à 5 centimes. Sur quelques lignes, c’est 8 centimes; mais ce tarif est exceptionnel. Ainsi, vous pouvez raisonner sur le transport des grains par chemins de fer en prenant le prix de 5 centimes.
M. le Président. Le prix de 16 centimes n’a jamais été appliqué.
Un Membre. Jamais le prix n’a dépassé 10 centimes.
M. Wolowski. La constitution des chemins de fer est essentiellement différente en Russie. Les chemins de fer français ont d’autres transports considérables et lucratifs à faire; ils réalisent de grands bénéfîces
QUESTION DES CÉRÉALES
sur les nombreux voyageurs qu’ils entraînent, il est donc facile de les réduire à la portion congrue pour le transport des céréales. Quant aux chemins de fer russes, la position est loin d’être la même. En effet, pour qu’ils obtiennent un rendement suffisant et pour qu’ils couvrent les frais d’exploitation, ces chemins doivent compter sur le transport des céréales comme sur un élément essentiel; ils ne sauraient être réduits, comme les chemins de fer français, à transporter les grains moyennant le simple repiboursement des frais. Cet élément doit former, en Russie, une ressource précieuse pour le trafic des chemins de fer, tandis qu’il ne fournit, en France, qu’un complément de recette. Il faut donc que le tarif du transport soit rémunérateur. — Essayons de préciser un calcul : en admettant une distance de 1,000 kilomètres à parcourir pour les blés russes sur un chemin de fer avec un tarif moyen de 10 centimes par tonne et par kilomètre, le transport d’une tonne, qui équivaut à 13 hectolitres, reviendra à 100 francs.
Vous voyez immédiatement quelle est la quotité des frais (7 à 8 fr.) dont se trouverait chargé l’hectolitre pour arriver seulement au port d’embarquement, sans parler des frais de transport qu’il doit encore subir pour rejoindre le chemin de fer, et de ceux du trajet maritime qu’il faut faire pour arriver sur le marché français. Il y a là une somme de frais accessoires suffisante pour rassurer les esprits les plus prévenus et les plus timorés à l’égard de la concurrence que les blés russes pourraient faire aux blés français.
DÉPOSITION DANS l’eNQUÊTE DE iSSg. 333
M. le Président. Pouvez-vous, monsieur, désigner les provinces qui paraissent être productives de blés susceptibles d’être versés sur les côtes de la Crimée?
M. Wolowski. La Volhynie, la Podolie et l’Ukraine semblent les provinces le mieux en mesure de fournir à l’exportation russe; mais ces provinces produisent à peu près ce quelles peuvent produire, dans les prix actuels. Quand on y regarde d’un peu près, il y a beaucoup à rabattre des merveilles de ces contrées. On ne parle que des bonnes années, mais combien y en a-t-il où la récolte manque, où elle est atteinte par des fléaux dont est exempt l’occident de l’Europe 1
La culture du froment n’est pas tellement simple, qu’on puisse l’abandonner|à la nature: il y a des soins à prendre pour avoir du blé tel que nous le consommons en France, non pas du blé de qualité inférieure ou mélangée, mais du blé pur; il faut pour cela des frais considérables, qui se sont accrus à mesure que la production elle-même a été en augmentant, à mesure que la consommation a étendu ses exigences.
L’homme est un élément essentiel de la production ; l’homme agit autant que la terre. Quand l’Occident s’elTraye de la concurrence que les pays arriérés pourraient lui faire, il oublie que les lumières et la liberté humaines sont nécessaires à la terre elle-même pour la féconder, et que les contrées dans lesquelles ces éléments de production sont développés n’ont rien à redouter de la concurrence de celles où ils font défaut. L’expérience accomplie en Angleterre depuis 1846 est décisive. La propriété rurale a su conserver ses a van-
QUESTION DES CÉRÉALES
tages par un nouveau déploiement de travail et d'intelligence. La somme de la production du blé indigène n'a pas diminué, et l'énorme importation des blés étrangers prouve seulement que le peuple est mieux nourri et nourri à meilleur compte.
Quant à la France^ la nature de son sol, le génie de ses habitants et sa situation géographique, qui la place à portée du vaste marché de l’Angleterre, la destinent à être un pays (T exportation de céréales. Là est l’avenir le plus fructueux pour notre agriculture, et la liberté corarnerc.iale peut seule le lui assurer. Elle peut seule aussi, en créant les habitudes régulières du commerce des blés, contre-balancer les effets de l’inconstance des récoltes* et conduire à un résultat non moins précieux que celui de l'abondance des denrées, à savoir, la plus grande régularité possible dans les prix du marché, dont les brusques variations sont irrégulièrement accrues par le jeu de l'échelle mobile.