Duruy, iV^o^e* et Souvenirs. Paris, 1901, 1. 1, p
LE jin^ S. : l'enseignement de la république 149
furent une révélation accablante pour un régime constitué depuis quarante ans^ qui imposait à un ministre clairvoyant « l'obligation de renouveler tout le système d'instruction d'un grand pays resté aux anciens usages ! » Ils furent la lumière à laquelle la nation s'éclaira pour se dégager des liens d'un Concordat qui l'enchaînaient au passé. « Nous voulons savoir, disait à Duruy Tun des auteurs de ce pacte et Tun des promoteurs les plus ardents de la liberté d'enseignement, Mgr Parisis, ce que vous avez l'intention de faire et où vous vous proposez d'aller. » Et Duruy agacé lui répliqua : « Le contraire de ce, que vous avez fait, Monseigneur. Où je veux aller ? A la lumière, non aux ténènres * ! »
La France depuis 1871 a suivi cette voie. La République qu'elle a pris pour guide n'a pas, grâce à la p^aix et peut-être à l'expérience, été arrêtée par les mêmes difficultés, les mômes calculs de budget que les Constituants ou les Conventionnels.
Dans l'instruction primaire, l'État, décrétant la gratuité avec l'obligation, a fondé un service national pour les garçons, et pour les filles que
i. Duruy, Ibid,, 1. 1, p. 370.
]50 LA LIBERTÉ d'eMSEIGNEMËNT
la loi de 1833 avait oubliées : 25.000 écoles primaires ont été construites ou reconstruites; 41.000 instituteurs et institutrices sont recrutés dans des Écoles normales départementales partout établies et refaites; des Écoles normales supérieures ont été créées pour le recrutement des directeurs, des professeurs de ces écoles et les inspecteurs. Le crédit annuel inscrit au budget était, en 1900, de 155 millions : il faudrait y ajouter les subventions des communes et des départements.
Dans les lycées et collèges, dont le nombre accru seulement de 40, de 1820 à 1870, a été porté de 80 à 116, dont beaucoup ont été reconstruits, les plus grands sacrifices ont été faits pour Tinstallation des locaux et le recrutement des maîtres, si bien que la dépense publique est montée de 2 millions en 1857, à 25 millions en 1890.
Dans renseignement supérieur, on peut dire que tout a été créé ou recréé, les bâtiments, les laboratoires et les chaires. En quatorze années, sans le concours des villes et des départements, les Universités avaient reçu de TÉtat 100 millions pour s'installer, 400 chaires nouvelles, cours ou conférences. Rien ne saurait mieux donner l'idée de l'effort accompli par la France ruinée et
LB XIX* S. : L*BNSEIONBMENT DE L.\ RÉPUBLIQUB 151
vaincue pour aller vers la lumière, qu'une dépense de huit cents millions consacrée à la construction des Facultés, lycées et écoles, qu'un budget scolaire, porté par un pays en 30 ans de 44 à 208 millions, la moitié environ de l'argent versé pour sa défaite à TAllemagne. C'était le prix de sa rançon définitive.
Une nation qui, par instinct de salut, entreprend une œuvre pressante ne s'attarde guère à considérer en route les objets étrangers à son dessein. Si un membre de l'ancien parti doctrinaire, le comte Jaubert, pour plaire à Ouizot peutêtre, n'avait pas repris le 13 juillet 1871 son projet de mars 1870 sur la liberté des écoles supérieures, et ouvert la discussion destinée à préparer la loi de 1875, le problème ne se fût sans doute pas posé. Les catholiques en 1872 et 1873 ne s'occupaient point de la liberté de l'enseignement. La nation, moins encore : elle songeait à l'enseignement.
Au lendemain de la crise du 16 Mai, la question se posa ou fut posée pendant deux années, de 1879 à 1881, par les projets de loi de J. Ferry, qui retiraient aux écoles supérieures libres le titre d'Universitas et les jurys mixtes, et aux congrégations non autorisées la
permission d'enseigner. Ce furent deux années de luttes très vives qu'on n'a pas oubliées : les jurys mixtes furent supprimés. Le Sénat refusa de voter l'article 7 qui devait retirer le droit d'enseigner aux congrégations. Et depuis cette date, en ces vingt dernières années, la République n'y revint plus.
Ce qu'elle se contenta de faire, par les lois primaires, par les laïcisations et plus encore par l'administration^ ce fut de ruiner le régime, de dénoncer le pacte formé entre Guizot, Thiers et le parti catholique : elle proclama et appliqua le principe de Técole publique, laïque et neutre, déclarant qu'à l'avenir il n'y aurait plus, selon la parole de Guizot, l'inventeur du système contraire, de gouvernement des esprits dans l'éducation nationale, ni pour TÉglise, ni pour le pouvoir civih
Quant à Técole privée, sauf pour Técole primaire où l'obligation du certificat de capacité a remplacé, le 11 juin 1881, toutes les équivalences de 1850, les conditions des maîtres et des élèves sont demeurées absolument ce que les avaient faites les lois de 1833, de 1850 et de 1875^ dans les trois ordres d'enseignement.
La République, attentive aux vœux de la na-
LE xix« S. : i/bnsbignement de la république 153
tion qui règlent ses destinées et ses actes^ ne s'est point préoccupée d'examiner ces lois, ni leur origine. Il lui a semblé qu'elles portaient l'effigie de la liberté , et devaient conserver leur cours dans un pays rendu après soixante-dix ans à la Révolution française. En matière d'instruction , sa pensée était toujours attachée à l'œuvre de relèvement qui a été son premier programme. Ne refusant aucune charge, elle acceptait tous les concours. La République savait bien que la loi ne permettait pas les écoles libres de hautes études» quand elle se réjouissait de voir s'ouvrir, en janvier 1872, une école libre des sciences politiques. Elle applaudissait à la création de l'école alsacienne, au développement de la Ligue de l'Enseignement, de la Société des Conférences populaires, à la naissance de toutes les Sociétés de géographie provinciales. Elle reconnaissait, dans ces initiatives déterminées presque toutes par une intention patriotique, l'instinct qui avait guidé la France dans toutes les grandes crises de son histoire ^ Sacrifices de l'État, efforts des particuliers, tout fut employé sans comptera
1 . r École libre des sciences politiques. Paris, Chamerot 1897. — Je renvoie à la très belle lettre adressée le 15 février 1873 par le fondateurde l'École, M. Boulmy, à Ernest Vinet. [IMd. , p. 7.)
154 LA LIBERTÉ D*BNSEIGNEMBNT
réaliser Tœuvre d'instruction générale que, depuis plus d'un siècle, la nation avait toujours inscrite au premier rang de ses vœux et de ses programmes constitutionnels.
Puis, de nouveau, il y a quatre ans, le problème de la liberté d'enseignement fut remis en discussion. On pouvait désormais Texaminer, sans danger pour l'œuvre scolaire dont il avait tant de fois depuis 1879 retardé la création. Désormais, l'éducation nationale était devenue un service public assuré, réglé, un organisme complet. Il y avait là un fait acquis, établi après de longues hésitations. La République a pris à sa charge cette vaste entreprise qui paraissait si difficile aux Constituants, aux Conventionnels, aux hommes d'État du Consulat même. Elle a tout accepté, sans bénéfice d'inventaire, le legs des générations précédentes, les vœux des générations nouvelles.
L'heure de l'inventaire est cependant venue.
A quelles conditions et à quel prix fonctionne ce service créé, sans calculer, dans un bel élan d'enthousiasme national?
L'instruction primaire entièrement payée par l'impôt d'État, des départements, des communes, des contribuables par conséquent, n'est productive
LE xii« S. : l'bnsbiqnemknt de la république 155
au budget public qai en porte le poids d'aucune recette. Elle a une clientèle d'élèves toujours plus nombreuse, 5.531.125, supérieure de 4.200,000 à la population des écoles privées qui diminue chaque année dans les maisons laïques.
L'enseignement supérieur ne rapporte pas davantage à TÉtat qui lui consacre près de 12 millions. Il est, en revanche, productif de recettes pour les Universités qui depuis la loi de 1896 emploient à leurs services de constructions, à leurs laboratoires et bibliothèques environ 2 millions fournis par la clientèle de leurs étudiants. Cette clientèle augmente chaque année : elle a atteint à la fin du siècle près de 30.000 élèves tandis que les élèves des facultés libres n'étaient guère plus de 1.500.
Les écoles secondaires, jusqu'à nouvel ordre, sont en général à la charge de l'État ou des villes qui escomptent les rétributions de leur clientèle pour alléger leur fardeau, qui d'ailleurs équilibrent mal leur budget de dépenses croissantes par la contribution de 86.000 élèves en face d'un nombre égal d'élèves installés dans les maisons rivales *.
1 . Ces chiffres sont empruntés aux rapports présentés par M. Maurice Faure à la Commission du Budget, en 1899 et 1900.
156 LA LIBERTÉ D^ENSEIQNEMENT
Ici donc, une entreprise d'État, préoccupée pour ses recettes da succès de ses concurrents, là un service public qui n'a rien à craindre financièrement de la concurrence autorisée dans tous les ordres d'enseignement par les lois de 1833, 1850 et 1886.
L'État qui, payé de sa peine, ne s'inquiétait pas, dessacriflcesexigésde lui pour les écoles primaires et supérieures, s'est ému du déficit de ses lycées. Une crise s'est ouverte, dont le pays et le Parlement se sont occupés beaucoup, dont rorigine est, à n'en pas douter, de nature financière. L'État a paru efl'rayé par les charges nouvelles dont la concurrence menaçait le budget national. « L'intérêt de renseignement, écrivait en 1900 le rapporteur de instruction publique, M. Maurice Faure, se confond avec l'intérêt budgétaire*. >
Comme cette concurrence, d'autre part, venait surtout des maisons ecclésiastiques et congreganistes, et que justement une grande crise morale, troublant le pays de 1897 à 1900, l'invitait à juger les leçons distribuées par ces maisons, marquait le défaut d'esprit critique et de justice, le mépris de la loi, l'esprit enfin de contre-révo-
1. Maurice Faupe, Pour V Université républicaine^ Paris. Cornéiy, p. 57.
LE XIX® S. : i/bnseionbment de la bépubliqub 157
iution de leurs élèves, la question des écoles libres, avec celle des congrégations leurs principaux soutiens, s'est posée de nouveau, et s*est même imposée.
Si j'ai repris l'histoire de cette question au dernier siècle, c'est pour voir et montrer comment en celui-ci elle se présente sous un aspect nouveau .
La République a créé un grand service d'ins-^^^^A I truction nationale, dont la dépense avait effraye I tous les gouvernements précédents. La liberté, celle du moins qu*avait indiquée Mirabeau, pratiquée la Convention et le premier Consul, réclamée les républicains de 1830 et 1848, c'est-à-dire un i moyen deprocurer à la nation l'instructiou indisi pensable, par l'effort et la rivalité des particuliers, n'a plus aujourd'hui d'objet. L'instituteur privé fait double emploi avec l'instituteur public. La France qui voulait des écoles en a désormais, de tous les degrés, en double, en triple parfois. Elle en aurait d'une seule espèce que son vœu le plus pressant, le plus ardent serait réalisé. Qu'on cesse donc de rappeler les décrets libéraux de la première République, les Constitutions de 1830
158 LA LIBERTÉ d'eNSEIONBMBNT
et 1848 ! L'État a fait, pour le peuple surtout, l'office que ces lois assignaient à l'effort libre des particaliers.
LVt-il fait, par jacobinisme, selon la théorie de Taine S et pour se saisir de la direction, du gouvernement des esprits? Non pas, mais par patriotisme : l'industrie privée, la liberté seule, à toutes les époques où les destinées intellectuelles du pays leur ont étéconfiées, avant la Révolution, et après, à la an du Directoire et sous le second Empire, ont été impuissantes à les assurer. A [• toutes ces époques, la nation en détresse a fait appel au pouvoir : Constituante, Consulat, ou République, mis ses espérances, de nobles espérances, dans l'éducation des esprits et réclamé une instruction publique. Ce sont les épreuves de la patrie qui ont jugé et condamné l'ancien régime scolaire, les lois de Tan IV, la loi Falloux. Les titres de TÉtat à enseigner sont fondés non sur une doctrine de parti, mais sur Texpérience et la volonté du peuple français.
Il est bien de chercher à fournir plus encore aux Français qu'ils n'ont souhaité, de laisser agir les particuliers et même de provoquer les initia-