‹ La liberté d'enseignement: histoire et doctrineChapitre 79 sur 103 · J. Simon, Liberté de conscience, p · texte numérisé non relu

J. Simon, Liberté de conscience, p

182 LA LIBERTÉ D'ENSEIQNEMBNT

ductrîces d'erreun A côté, dans l'esprit d'un homme de génie isolé, la vérité qui les condamne se fait jour, par une hypothèse d'abord, par une sorte de révélation où le mystère d'ailleurs n'a point de part, puisqu'elle naît de l'observation. Cette première Jueur de vérité a plus d'importance, à elle seule, que toutes les doctrines ensemble qu'elle menace. Mais elle serait même, au lieu d'une promesse de lumière, une opinion aventureuse qu'elle aurait droit à se manifester, parce qu'elle est une opinion. Il n'y a d'autre limite au domaine de l'hypothèse, et même de l'erreur que la libre discussion.

Lorsqu'en plus, à cette hypothèse s'ajoutent l'effort patient de la méthode, l'examen critique et complet de tous les faits susceptibles de la contredire ou de la confirmer, et enfin la consécration suprême de l'hommage rendu à la vérité par les hommes qui font profession de la chercher, lo savant devient un maître. Naturellement, le droit d'enseigner est impliqué dans l'nsage conforme aux règles de la pensée qu'il a fait de sa raison, offrant ses conclusions à la discussion et sa méthode à l'examen des autres hommes. L'enseignement qu'il va donner sera l'enseignement supérieur : il doit être libre.

LE DROIT d'enseigner 183

L'indépendance absolue des opinions, dans tout ce qui s'élève au-dessus de Tinstruction élémentaire, ce fait en quelque sorte partie des droits de l'espèce humaine. Puisque l'homme a reçu de la nature une perfectibilité dont les bornes inconnues s'étendent au delà de ce que nous pouvons concevoir encore, puisque la connaissance des vérités nouvelles est pour lui le seul moyen de développer cette heureuse faculté, source de son bonheur et de sa gloire, quelle puissance pourrait avoir le droit de lui dire : Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, voilà le terme où vous devez vous arrêter? Craignons tout ce qui peut entraver la marche de Tesprit humain'. » Il n'y a rien à ajouter à ces paroles de Condorcet : dans les hautes études, dès qu'un homme a trouvé une vérité, dès qu'un groupe de savants s'eflforce à propager une méthode et des résultats^ ils exercent, seul ou ensemble, un droit naturel en appelant des élèves à un cours, à un institut pour leur transmettre oralement la leçon féconde de leurs expériences et de leurs conclusions.

Nul n'imaginerait qu'un pouvoir humain puisse

1. Condorcet, Rapport sur V Instruction publique, édition de Brunswick, t. IX, p, 515*

les empêcher de publier leurs travaux, de faire connaître par le livre et dans la presse leur méthode, d'inviter le public savant, tout le public à l'examen, à l'adoption de leurs découvertes ou de leurs doctrines. L'école quMls fondent est^ comme le livre qu'ils écrivent, le journal ouvert à leurs articles, une manifestation de la vérité, intangible, et de droit naturel comme la vérité même : c La libre communication des pensées et des opipions est l'un des biens les plus précieux de l'homme », a dit la Déclaration des Droits. Enseigner ses découvertes, c'est les communiquer. Tout homme en a le devoir et le droit.

Comment, en présence d'un texte aussi formel, expliquer que les Constituants, énumérant les agents de transmission de la pensée, la parole, le livre, la presse aient omisTÉcole ?

Cette lacune ne gêne point ceux qui invoquent la Déclaration des Droits comme fondement delà liberté des écoles. Ils ne se demandent pas sMl y a un sous-entendu, comme le croyait Laboulaye, une omission volontaire, ou une négligence simplement. Le problème n'existe pas, ou leur paraît résolu par cette affirmation que le Droit d'enseigner est une * suite nécessaire, et une forme du droit de parler, d'écrire et de penser librement».

LE DROIT D*&NS£lQNBn 185

Solation trop aisée en vérité, qui supprime pour ainsi dire la question. Et la question vaut d*étre posée, examinée ; liberté d'écrire, liberté de parler ; donc liberté de la presse et liberté de Técole. C'est bien vite dit» et cela a é(é dit beaucoup^ souvent. Comparaison n'est pas raison.

De ce qu'un savant fait école, il ne s'ensuit pas que toutes les écoles soient des ateliers scientifiques, que ce qui est vrai des uns, le soit des autres; qu'il y ait une condition générale, naturelle des écoles fondée sur les droits de l'une d'entre elles. Il faut déjà marquer, nousTavons vu, une distinction essentielle pour les séminaires, pour l'école religieuse. Quoique, par leur principe, leur constitution même, ils soient précisément l'opposé des instituts de science et de recherche, ils appuient leurs titres à la liberté sur le droit de la parole et de la presse dont se réclame le savant, par une confusion très habile des droits de la croyance avec ceux de la pensée.

On ne saurait trop insister sur cette confusion, la mettre en lumière, la dénoncer comme la cause de Terreur à laquelle tant de libéraux sincères ont incliné au dernier siècle, et inclinent encore. L'enseignement de la foi est libre comme celui de la vérité scientifique, par la parole ou par le livre :

186 LA LIBERTÉ D'BNSEIGNBMlfiNT

il doit se donner librement. La religion, comme la science, a un droit naturel à ses chaires, à ses journaux, à ses séminaires. Mais, par le fait qu'elle entr'ouvre seulement ses instituts à la pensée humaine, en même temps qu*elle limite les lectures de ses fidèles, elle retire à ses écoles le droit que le savant doit à ses recherches et à sa méthode. Elle n'y communique pas des pensées et des opinions, mais des opinions religieuses, c'est-à-dire des croyances.

Nation très catholique encore lorsqu'elle commença la Révolution, la France de 1789 et les Constituants, interprètes de ses vœux, fidèles à sa foi jusqu'à reculer d'abord devant la liberté de conscience, n'imaginèrent pas un instant que l'école pût être comparée au discours ou au journal. Ils ne l'ont pas inscrite au nombre des manifestations de la libre pensée humaine, a dessein, et parce qu'ils voyaient en elle un instrument tout spécial d'éducation religieuse et nationale.

Revendiquant les droits du savoir humain, Condorcet vint alors montrer aux Français que, dans sa plus haute acception, l'École en était le titre le plus sacré, le plus nécessaire, qu'elle était la pensée môme, au moment décisif de son action où, parvenue à la pleine maturité par l'expérience

LE DROIT d'enseigner 187

et par Tefifort, elle donne la vie à toute une génération d*espxits et de consciences. Quand il formulait le droit d'enseigner, le philosophe n'imaginait pas une religion l'employant pour asservir la science dans ses séminaires à la propagande catholique. S*il affranchissait Técole de TÉtat, ce n'était point pour la subordonner à l'Église.

Il établissait en outre que toutes les écoles n^avaient pas les mêmes titres que les ateliers scientifiques. Le droit d'enseigner devait se mesurer à renseignement. La nature des leçons demeurait dans son système la règle de la condition légale du maître.

S'il est nécessaire, en effet, que dans une société tout homme puisse profiter des vérités d'aujourd'hui, de celles de demain, et vienne à contribuer pour sa part au progrès, il faut des maîtres, dont l'objet sera moins la recherche, davantage et surtout la transmission régulière des éléments de la connaissance et des résultatsfenus à jour qui la constituent; des livres où la science se trouve résumée et comme condensée, des livres non de génie, mais de clarté et de méthode.

Voilà d'autres écoles, et les plus nombreuses. Qui ne voit qu'en changeant de nature, elles perdent le caractère personnel qui conférait aux

188 LA LIBERTÉ D'BNSBIONEMENT

autres de plein droit les attributs de la personne humaine? Elles sont moins une manifestation de la pensée individuelle : elles intéressent moins rinventeur qui n'est plus en cause, et plus la société qui veut des inventions et des inventeurs. Elles permettent, elles appellent une intervention publique qui se produit sous la forme de brevets, de grades, de stages exigés des maîtreSy et qui vient limiter le droit naturel reconnu à d'autres maîtres, en d'autres écoles. Entre les unes et les autres, je vois la dififérence d'un laboratoire de physiologie à un cabinet de médecin. Dans tous les deux la pensée humaine se manifeste, ici au service du malade, là au service du maître. S'il est un exercice illégal de la médecine, il n'en est pas pour la science et l'enseignement de la physiologie. Il y en a un pour l'instruction en général. Le droit à l'école n'est, dans toute son étendue, un droit naturel que si l'école est un atelier de recherches personnelles. Il est bien vrai, d'ailleurs, que l'instruction confiée au professeur n'est pas un de ces produits matériels dont le débitant s'approvisionne à la fabrique. S'il n'a pas fait la doctrine, il se l'est appropriée, la trouvant bonne et vraie. Il peut y mettre, et il y met beaucoup de sa pensée. Entre

LE DROIT D^ENSEIGNBR 189

les connaissances qa*il transmet, et pour les transmettre, il a fait un choix. Ce choix qui peut être une erreur est, en tous cas, son opinion raisonnée : cette opinion est une partie, la meilleure peut-être, de lui-môme. A moins de porter atteinte aux droits de l'individu, à son indépen* dance, à sa conscience, on ne peut lui refuser la liberté de renseigner. La société s'est garantie contre la transmission possible de Terreur, par un examen préalable où le maître a pris l'engagement de penser librement et de faire penser librement. Elle ne peut pas plus dicter au professeur sa leçon, qu'au médecin son ordonnance. Imposer à un esprit le choix, que seul il peut faire, d'une vérité à répandre, c'est compromettre d'abord la vérité, c'est violer surtout le principe essentiel de la liberté de pensée. C'est substituer en quelque manière la contrainte à la raison, et le régime de l'arbitraire au règne du droit. Toutes les écoles sont libres du droit de la pensée, lorsqu'elles ont pour objet l'enseignement véritable et sincère des connaissances dont est faite la pensée humaine. Elles participent pour ainsi dire du droit naturel que les auteurs de ces connaissances ont eu à les répandre, et leurs disciples, après eux, par la même méthode, mais seule-

190 LA. LIBERTÉ D*BNSBI0NBMENT

ment après que la société a établi cette filiation, reconnu cette méthode, et dans la mesure où elles y demeurent attachées.

Il n'est donc pas possible de dire en général : liberté de Técole, comme on dit liberté de la presse. Dans les discussions de la presse^ la société n'intervient pas. Ce sont des opinions qu'elle ne contrôle pas, non point ce système lié de connaissances à recevoir et à transmettre qui constituent récole. La matière différant^ le régime diffère. Voilà tout.

Mais, va-t-on dire, dans un pays libre, la parole sera-t-elle moins libre que l'écriture ! Et si elle jouit de la môme liberté, absolue, sans limite, sans intervention de l'État, pourquoi n'en point user pour enseigner? Catholiques, protestants, juifs, pour enseigner le dogme qui vous est cher, assurément ; savants, pour enseigner la méthode qui est le prix de votre effort, et à laquelle vous avez donné votre vie, le droit est clair. Parler à l'Ecole est autre chose : il faut définir ce que l'on enseigne.

LE DROIT D*ENSBiaNBR 191

Il y a encore d'autres enseignements : récemment un ministre invoquait^ en faveur des actes de son ministère^ les leçons laissées par Gambetta à son parti. Ce ministre enseignait. Quel est l'homme politique qui n'enseigne point, ou ne doive, à de certaines heures» le faire pour éclairer ses électeurs, convaincre ses collègues^ justifier ses actes par ses motifs? « Il faut, disait Gambet ta en 1869, se livrer à un apostolat incessant du suffrage universel*.» Il avait raison: dans un paya libre, l'idéal serait que le politique fût un apôtre, occupé de préférence à la propagande de ses doctrines. Ce qui Tobligerait d'abord à avoir une doctrine. Les partis solides et utiles sont ceux qui se constituent par l'enseignement. Le grand parti national qui a fait la Révolution française avait été formé par les leçons politiques du siècle qui en a fourni le plus.

S'il est un enseignement qui par déânition doit être libre, c'est celui-là. Il n'a pour toute matière que des opinions, et bien petit est le nombre de celles qui, appuyées d'une preuve certaine, sont généralement reconnues à l'égard de vérités. « Celles, dit Condorcet, qu'on croit les plus

Page 1