‹ La liberté d'enseignement: histoire et doctrineChapitre 91 sur 103 · L ECOLE · texte numérisé non relu

L ECOLE

par Tacquéreur qui veut fournir à ses enfants des ressources pour vivre, elle devient un calcul, un commerce, soumis à des lois économiques qui ne sont pas des droits de conscience. Les Français sont-ils atteints dans leurs libertés et leur conscience, parce qu'ils ne vendent, ni ne cultivent le tabac ?

Il y a au point de départ, une distinction essentielle, théorique à faire entre les motifs d'enseigner, et d'autant plus utile à retenir qu'en fait ces motifs tendent à se rapprocher, et le plus souvent à se confondre.

Confusion inévitable : toute communication entre les hommes implique l'emploi des signes, et le recours à des connaissances dont la possession simplifie TefiFort de la pensée et décuple son action. La propagande a eu de tout temps le souci de les procurer à ses auditoires et à ses lecteurs. Religion, doctrine philosophique ou politique, tendent par cette nécessité à la création de petites écoles^ comme Port-Royal.

Quoique ces écoles soient le plus souvent de charitéy gratuites, fondées par les sacrifices des Églises, des sectes ou de leurs sectateurs, sans autre espérance que la propagande, sans l'ombre d'une spéculation, la nécessité de leur organisa-

224 LA UBKRTÉ D'ENSEIGNEMENT

tion condait à d'aatres nécessités, plus pratiques, dont la principale est le budget. Budget de la maison, cadre et matériel des leçons ; budget da maître, salaires en nature et en espèces, pour loi donner à vivre; budget des livres enfin, ses auxiliaires. Quoique n'étant pas une industrie, Técole est tenue de calculer ses charges, d'équilibrer ses dépenses et ses recettes, et de chercher des ressources, sinon des profits. Et la crainte de la concurrence, l'appel à la clientèle, les habitudes et les règles du commerce se mêlent au souci plus désintéressé de la propagande, aux effets de la liberté de conscience.

D'autre part, l'école, môme lorsqu'elle est au point de départ purement et simplement une entreprise, devient aussitôt une entreprise d'an genre tout particulier par la nature spéciale du producteur et du consommateur. Qu'on la réduise à la vente de l'instruction la plus élémen* taire, à la lecture et à récriture, par exemple, l'apprentissage des signes est déjà un apprentissage de la pensée. Il est certain que la notion du divin s*éveillera moins vite chez un être qui aura commencé de lire ou d'écrire sur des cahiers où le mot de Dieu ne paraîtrait jamais. Certaines idées très simples s'épèlent ainsi, et s'imposent^

LECOLB 225

Ety peu à peu, soit du livre, soit du maître, d'autres actions viennent plus complètes, éléments de doctrines ou de foi, se joindre aux connaissances techniques dont l'écolier s'approvisionne. L'échange est, ici, tout autre qu'un pur trafic : entre des cerveaux et des consciences, il devient aussitôt une communication de pensées et d'opinions qui, comme telle, échappe aux pratiques de la fabrique et du négoce.

Ce mélange de propagande et d'industrie, de la pensée et du commerce, est une des raisons principales pour lesquelles on dispute depuis plus de cent ans sur la liberté d'enseignement.

Prenons, par exemple, celte règle de la concurrence empruntée à la théorie du trafic: que de fois dans nos disputes elle a été appliquée à Técole, parce qu'elle est essentielle économiquement à une société ! Elle détermine les progrès de la production, s'oppose à la routine, ouvre des voies nouvelles, facilite la circulation des marchandises, et, accroissant enfin les échanges^ diminue au profit de tous le prix des objets et de la vie. Bienfaisante dans le monde des afi'aires, elle paraît plutôt malfaisante dans celui des écoles, tout simplement parce que la

leçon n'est pas une marchandise, dont le nombre et le bon marché contribuent le plus au bonheur du consommateur ^

Il importe assurément qu'il y ait beaucoup d*écoles dans une nation, que personne ne soit empêché par le prix de la leçon de l'aller chercher et de la trouver. Mais il importe davantage que récole soit bonne et fréquentée par de bons écoliers, servie par de bons maîtres. Elle a une mission à remplir, et non point seulement des bénéfices à réaliser. Le succès n'est pas, ne doit pas être sa règle : il ne justifie, ni ne juge ses leçons. Comparerait-on le mérile d'un professeur de Faculté, facile aux examens pour les élèves qu'il voudrait attirer à son cours, à celui de son collègue entouré de moins d'étudiants qu'il instruirait et jugerait mieux ? Et pourtant voilà bien la doctrine économique : « Laissez- les faire tous deux, laisser passer tous leurs élèves. > — « La concurrence pour la plupart des enseignements, c'est l'avilissement des produits, écrivait en 1884 un libéral sincère qui avait l'expérience de l'instruction, M. Beaussire. Il

1. Giraud, Revue internationale de V enseignement^ 15 janvier iroi.— Gérard- Varel, Za liberté d'enseignement, (Ihid., 15 mars

l'école 227

faut que le niveau soit maintenu par des écoles désintéressées, et il tendra sans cesse à baisser si ces écoles elles-mêmes ne peuvent se dégager de toute préoccupation mercantile*. » La concurrence suppose le maître à bon marché, la leçon à bon marché. Est-ce l'idéal ? Et la qualité ? On va répondre sans doute : la qualité importe également dans la fabrique; fournir bon, beaucoup, et à bon marché, un bon marché obtenu par le nombre des usines et des machines, sans inconvénient pour la qualité, c'est aussi l'idéal que sert la concurrence industrielle. L'idéal de la clientèle, ce n'est pas douteux; celui du producteur aussi, pourvu qu'il réalise d'abord son objet qui est de vivre et de s'enrichir. Il faut avant tout dans les affaires avoir cette clientèle, nombreuse d'abord, puis l'augmenter et la retenir : la seule règle est le goût de l'acheteur, ou l'art plus subtil encore de lui inspirer des goûts, à quoi la réclame et la mode excellent. Je me suis laissé dire que des produits assurés de se répandre étaient ceux dont la valeur intrinsèque très faible permettait le prélèvement sur le prix de vente très bas de dépenses considérables pour le luxe

i. Beaussire, La liberté d^ enseignement et V Université A^ièky p. 23.

228 LA LIBBRTé D'BNSBIGNEMBNT

de la boutique et les frais de la réclame, avec le calcul d'un joli bénéfice. Et je dirai qu'avec des maîtres médiocres et mal payés, dressés à une certaine tâche comme la préparation d'un examen^ on peut, en flattant les goûts des parents pour l'économie et par les apparences, constituer une école très achalandée et lucrative, une bien méchante école. Faut-il donc que la concurrence appliquée à l'instruction favorise le développement de ces maisons-là, et paralyse les eflforts des autres?

Mirabeau, qui a poussé ce système à l'excès, l'acceptait avec toutes ses conséquences : « La société ne petit garantir, disait-il, les particuliers des fourberies de l'ignorance. Le pouvoir public, spectateur et garant du marché, ne saurait y prendre part, soit pour l'empêcher, soit pour le faire conclure : il protège tout acte qui ne viole le droit de personne. Il n'est là que pour les laisser tous agir librement*. » Contre les dangers du mercantilisme, il invoquait et on invoque la sagesse et la sollicitude des parents ^.

Écoutons ce qu'en pensait Guizot, l'homme d'Étal

Page 1