‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 11 sur 74 · FONDEMENT DE LÀ FIMILLE · texte numérisé non relu

FONDEMENT DE LÀ FIMILLE

morale, dont ce petit être va devenir un des ministres. C'est sa destinée morale qui réclame pour lui des secours, c'est elle qui lui confère des droits, et même des droits plus étendus que ceux de l'homme fait ; car on ne doit à celui-ci que le simple respect ou une assistance très-limitée^ tandis qu'il faut à l'enfant une protection continuelle et tous les genres d'assistance.

L'enfant est respectable à l'humanité tout entière : il n'a un droit positif et absolu qu'à. l'assistance de deux personnes. C'est la plus forte , mais c'est aussi la plus douce des obligations. La nature a tout fait pour disposer le cœur humain à ce rude esclavage des devoirs de famille. Elle a mis dans nos âmes les sentiments les plus vifs de tendresse et de dévoûment pour ces êtres imparfaits, sans attendre qu'ils soient capables de répondre à notre amour. Elle nous fait trouver un charme infini à leurs moindres caresses, à leur gai sourire, qui brille si vite au milieu des larmes, à ce babil inarticulé, qui dit tant de choses à l'imagination complaisante d'une mère ; elle nous fait même supposer chez eux un retour d'affection, alors qu'ils n'ont pas d'autre langage que leurs pleurs et leurs cris. Et il faut que ces sentiments soient bien impérieux pour que la nature humaine, si souvent rebelle au devoir, se prête, sans trop de murmures , à ces sacrifices de tous les instants, à cet abandon de soi-même et des plus chères habitudes. Ces jeunes époux qui, hier encore, ne songeaient qu'à leurs plaisirs, consentiront désormais à ne plus s'appartenir, à ne plus vivre que pour cet enfant, dont il faut prévenir tous les désirs et satisfaire toutes les exigences; car sait-on si ces cris, si ces plaintes qui semblent absurdes , ne cachent pas un vrai besoin et une souffrance inconnue? Ce sont de chers petits tyrans, disent quelquefois les mères. Ce mot dit tout , et l'empire absolu de l'enfant sur les actions de ses parents, et la faiblesse qui en est l'explication et l'excuse , et la tendresse qui le rend supportable.

Toutes les institutions que comprend la famille découlent, comme d'un commun principe, de ces obligations envers l'enfant. Pourquoi le père et la mère doivent-ils rester unis d'une union perpétuelle? C'est qu'ils appartiennent l'un et l'autre à des devoirs indivisibles. Pourquoi la même union doit-elle longtemps subsister entre les frères, entre les proches ? C'est qu'ils sont soumis

à une même autorité, qui ne peut se partager pour les suiyre en des voies diverses. Otez ces premiers devoirs, la famille doit pouvoir se dissoudre au gré de ceux qui Font formée, et les liens légaux qui la maintiennent par contrainte ne sont plus qu'une tyrannie.

Mais pourquoi chercher des raisons pour justifier des obligations dont nous sentons si clairement la nécessité? Nous n'avons pas besoin de réfléchir aux droits de notre enfant, de nous convaincre qu'il a une âme destinée à aimer le bien, à le comprendre et à le pratiquer ; il est inutile de nous démontrer qu'en lui donnant le jour, nous sommes devenus responsables de son existence, de son développement physique et moral : c'est notre enfant, cela suffit ; notre conscience n'en demande pas davantage pour assujettir notre volonté à ces exigences de la vie de famille, si pénibles et si aimables tout ensemble. Quiconque remplit ces devoirs n'en cherche point la raison, et quiconque les viole n'a point besoin de nos arguments pour reconnaître sa faute. On peut réduire au silence, par des arguments en forme, les adversaires théoriques de la famille ; mais, dans la pratique, ils seront les premiers à oublier leurs raisonnements aussi bien que lés nôtres : la nature parlera assez haut pour les inviter à remplir ces devoirs dont ils médisent dans leur cabinet , ou, s'ils tentent de s'y soustraire, pour les punir par le remords.

La voix de la nature est loin de suffire, toutefois, pour assurer partout l'accomplissement des devoirs de famille. Le nombre a toujours été grand des époux désunis, des mauvais fils, des parents dénaturés. Pour maintenir les uns et les autres dans les bornes de leurs droits respectifs, on ne peut compter d'une manière absolue sur aucune influence morale, ni sur l'instinct, ni sur la raison, ni sur la religion elle-même : on est réduite invoquer la loi civUe et les magistrats qui la font respecter. Or, cette action de l'État n'est proprement que celle d'une force matérielle, et si les opprimés y trouvent une protection toute-puissante, cette toute-puissance même peut la rendre infiniment dangereuse. Bile a besoin elle-même d'être contenue dans des limites : il n'appartient ni au sentiment ni à la conscience de les fixer. Le sentiment s'indigne, la conscience se révolte à ia vue des emportements de la passion et des écarts de la volonté ; le législateur et le magistrat

Page 1