‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 12 sur 74 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

ont quelquefois à faire violence à ces justes murmures de leur cœur, pour donner au vice lui-même un bill d'indemnité, dans l'intérêt du droit et par respect pour la liberté. C'est dans les principes seuls qu'ils doivent chercher des lumières; ils ne doivent les demander qu'à la froide raison. Ainsi s'explique la nécessité d'une théorie rationnelle de la famille, pour éclairer le droit positif par les maximes rigoureuses du droit naturel.

L'enfant n'est confié immédiatement qu'à sa mère, à la personne qui Va mis au monde, et que la nature elle-même a appelée à le nourrir. Si elle se doit à ce fruit de ses entrailles, elle a le droit de réclamer ie concours du père , mais à certaines conditions seulement , dont l'ensemble constitue l'état de mariage. Il faut que la paternité ne puisse être douteuse ; il faut que la femme qui s'est livrée à un homme se soit associée à sa vie et confiée à sa vigilance ; il faut qu'elle lui ait donné les plus sûres garanties de sa fidélité. Elle se doit à lui tout entière^ pour qu'il se doive à leur enfant ; mais, pour l'accomplissement de ses devoirs, il se doit aussi tout entier à elle ; elle a le droit d'exiger de lui toutes les garanties qu'elle lui donne , et , s'il lui fait l'injure de les lui refuser, elle est d'autant plus inexcusable de s'en passer, qu'elle assume par là toute la responsabilité de leur faute commune. La conscience flétrit le séducteur qui, pour se dispenser de ses obligations envers sa victime, l'outrage par des soupçons immérités. Mais elle-même, ens'abandonnantàlui sans les gages réciproques d'une union complète et irrévocable, n'ignorait pas quelle loi elle avait à subir; si nous plaignons sa faiblesse, si nous réservons notre mépris pour celui qui l'a trahie, n'oublions pas qu'elle a été coupable, non-seulement envers ellemême, mais envers l'enfant qu'elle s'exposait à mettre au monde sans lui assurer avec certitude les soins de son père. Et qu'on n'allègue pas l'entraînement de la passion : ce peut être une atténuation, ce n'est jamais une excuse. Qu'on n'exalte pas non plus cette noble confiance de l'amour dans l'amour qui croirait se profaner en réclamant d'égoïstes garanties; il n'y a pas

d'égoïsme, quand un tiers innocent est intéressé dans l'abandon que vous faites de votre personne. Il faut voir, en effet, autre chose, dans Tunion de l'homme et de la femme, qu'un engagement arbitraire vis-à-vis l'un de l'autre, dans leur intérêt commun : c'est un engagement obligatoire vis*à-vis de l'enfant qui peut naître de cette union ; c'est pour lui qu'ils doivent confondre leurs domiciles, leurs existences, leurs destinées, pour ne former, en quelque sorte, qu'une même personne : avant sa naissance, avant sa conception même, il se place entre eux comme le lien idéal qui rend leur union indissoluble.

Le mariage a été défini d'une façon très-élevée par un ancien jurisconsulte : « L'union de l'homme et de la femme, associés dans toute leur vie et mettant en commun le droit divin et le droit humain : Nuptiœ sunt conjunctio maris et feminx. consortium omnis vit^y divini juris et humani communication. » Tout est à retenir dans cette définition. Il ne faut voir, dans le mariage, qu'une union de devoirs, non de sentiments et dlntéréts. Ces devoirs sont illimités dans leur objet et dans leur durée ; ils s'étendent à la vie entière. Ils ne sont pas une création arbitraire des lois humaines ou de la volonté des époux ; ils sont imposés par les lois éternelles de la morale ; ils sont non-seulement de droit humain, mais de droit divin.

On méconnaît l'essence du mariage, si l'on cherche son principe et sa loi dans cette affection mutuelle qu'il est naturel de supposer, soit au début, soit dans la durée de l'union des deux sexes. Si cette affection est sincère, elle rend les devoirs du mariage plus faciles à remplir ; elle peut aussi les compromettre, lorsqu'elle vient à s'affaiblir ou à s'éteindre. L'usage donne un rfile à l'amour dans les préliminaires de tout mariage, et il est déplacé de ne pas le feindre, si, par hasard, on ne le ressent pas. Ce n'est trop souvent, hélas ! qu'une comédie que l'un des fiancés joue vis-à-vis de l'autre, quand ils ne la jouent pas tous les deux; quelquefois on se fait illusion, souvent aussi l'inclination est réelle et plus ou moins profonde ; mais sera-t-elle durable ? sera-t-elle toujours partagée? sera-t-elle à l'abri de toute déception ? Nul n'en peut répondre , et il y aurait folie à faire

* Modestini jurisconsuiti fragmenta^

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dépendre la destinée de toute sa vie d*un sentiment aussi fragile.

Nous ne parlons pas ici de l'amour des sens, qui a sans contredit sa part naturelle et considérable dans Tuniou conjugale ; nous parlons de cet amour de Tâme qui transforme le besoin physique en sentiment, et qui est propre à Thomme , comme l'union conjugale elle-même .«L'homme est une plante du ciel, et non de la terre» » comme dit Platon ^ ; tout en lui tend à l'infini, et il prête volontiers à toutes ses affections cette éternité pour laquelle il se sent fait. Rien n'honore plus la nature humaine que cette foi dans la durée de nos sentiments, car rien n'atteste mieux la conscience de notre origine divine. Une telle confiance convient surtout à l'amour, passion exclusive et envahissante, qui tient l'homme tout entier sous son empire, depuis les appétits les plus grossiers du corps jusqu'aux plus hautes aspirations de l'&me. Hais cette confiance généreuse, qu'il est beau de garder, malgré les démentis continuels qu'elle reçoit de Texpérience, est malheureusement aussi précaire que la passion qu'elle sanctifie. Bien loin qu'elle subsiste dans toutes les âmes, combien ne la connaissent pas ; combien en font un sujet de dérision; combien, corrompus de bonne heure par l'habitude de la débauche, sont incapables de ressentir même le plus faible degré de cette affection toute morale qui prétend à l'immortalité I L'amour n'est donc pas le lien essentiel du mariage, car il peut lui être complètement étranger, sans que rien soit changé à son caractère moral et aux obligations qui en découlent.

Ce qu'on cherche le plus souvent dans le mariage, ce n'est pas la satisfaction de l'amour, soit physique, soit moral ; ce n'est pas non plus, quoi qu'en disent les satiriques de tous les temps» l'intérêt matériel, une belle dot ou de belles espérances : c'est le mariage lui-même, cette association constante de l'homme et de la femme, qui semble, pour les deux sexes, le vœu le plus impé« rieux de la nature. L'homme est fait à la fois pour la vie exté^ rieure et pour la retraite, pour le tumulte des affaires et pour le silence du cabinet ; mais, entre ces deux extrêmes, il a besoin d'un intérieur dont le mouvement calme et la solitude animée

* Timée j traduction de M« Cousin, p. ^9,

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Tarrachent à la foule et à lui-même ; il a besoin de ces pénates^ dans lesquels un pliilosophe allemand personnifie la vie morale de la famille ^ Or, il a beau y trouver les soins empressés de domestiques fidèles, y réunir de nombreux amis, y jouir de la compagnie et des caresses de ses proches, il se sent gauche et mal à Taise dans l'intérieur le plus agréable, si une femme n*y préside pas ; ses pénates ne sont plus que des idoles de bois ; son foyer n'exerce sur lui aucune attraction, et, après un repas rapide, il a hâte de le quitter pour retourner à son cabinet, à son atelier, à la place publique, aux lieux d'affaires ou de plaisirs. La maison est le royaume propre de ;ia femme, et, si elle savait ou si elle pouvait y renfermer sa vie, elle se suffirait pleinement à elle-même. Mais la femme la plus modeste ne peut se confiner entièrement dans cet intérieur, que sa présence vivifie. Quand elle ne chercherait pas au dehors des distractions et des plaisirs, les intérêts mêmes de son ménage la mettraient forcément en rapport avec le monde extérieur, vers lequel elle se sent attirée d'elle-même par une sorte de curiosité inquiète et timide. Or, cette inexpérience et cette gaucherie que Thomme apporte au foyer domestique, quand il n'y est pas soutenu par la femme, la femme l'apporte dans le monde, quand elle n'y trouve pas l'appui de l'homme , non-seulement dans ce monde des affaires qui lui est naturellement étranger, mais dans le monde des plaisirs, qui lui offre encore une couronne et un royaume. Les deux sexes ont besoin, pour conserver leur équilibre dans toutes les situations de la vie, de se reposer l'un sur l'autre, de confondre leurs existences, de former une seule et même personne. Voilà pourquoi ils se recherchent, pourquoi ils s'associent, pourquoi ils sentent la nécessité de concessions mutuelles ; voilà peut-être le mobile le plus naturel et le plus constant du mariage.

Dans l'antiquité, l'homme vivait surtout au dehors, sur la place pnblique, au milieu de ses concitoyens ; son intérieur ne l'attirait que pour la satisfaction de ses besoins physiques; sa femme ne tenait une place dans sa vie que pour partager son lit, veiller à ses repas et prendre soin de ses enfants. En faisant une part plus grande à la vie privée, les mœurs modernes ont rehaussé le rôle

' Hegel : Grundiinien der philosophie des Rechts, 8 163.

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de la femme ; elle est entrée davantage dans la vie de Thommc , et le mariage a pris son véritable caractère comme association complète des deux sexes, comme absorption de leur double personnalité dans une destinée commune. Mais cet idéal, que Fantiquité ne connaissait pas, le voyons-nous partout réalisé ? L'est-il même entièrement dans une seule famille ? Sans parler des dissentiments sérieux qui troublent tant de ménages, n'entendons-nous pas partout des plaintes : ici, sur la légèreté, les goûts frivoles, les habitudes de luxe ; là, sur les passions ruineuses, la parcimonie tracassière, les exigences despotiques? Combien d'intérieurs sont un véritable enfer, et pour l'homme qui vient vainement y chercher le repos et d'innocentes distractions, et pour la femme qui ne peut y régner en paix ! Et lors même qu'on échappe aux tempêtes, ces calmes unions n'offrent-elles pas souvent l'image de deux rivières à leur confluent, quand leurs eaux se mêlent sans se confondre ? Point de discussions, par lassitude ou par indifférence, mais point d'entente ; rien de commun dans les pensées, dans les goûts, dans les espérances ; des âmes profondément étrangères l'une à l'autre, et qui ne cherchent pas à se rapprocher.

Je lis dans plus d*un auteur de nos jours, publiciste ou romancier, que c'est la faute de Téducation des femmes. Nous avons marché avec l'esprit moderne ; nous sommes les fils de Voltaire et de Rousseau, les héritiers de la révolution française : la plupart des fenmies, même les plus cultivées, en sont encore à l'ancien régime, nourries dans tous les préjugés de caste et dans toutes les superstitions du moyen âge. Les femmes ne pourraientelles pas rétorquer le reproche ? Avec leur ignorance et leurs préjugés, presque toutes ont une foi, des croyances morales et religieuses, une préoccupation constante des choses de l'âme. Que trouvent-elles chez leurs maris, pour tous ces intérêts élevés qui leur .sont si chers î L'indifférence ou le doute, quelquefois des négations téméraires, le plus souvent un oubli complet, rarement des convictions, et encore si peu solides qu'elles s'évanouissent d'ordinaire à l'approche de la mort. Que conclure de ces accusations réciproques? Si le mariage promet aux deux sexes la satisfaction de ces besoins moraux qui les portent à s'unir, il s'en faut qu'il tienne toujours ses promesses ; et si cette satisfaction est sa

raison d'être, ce n*est pas sans fondement que certaines théories le condamnent comme une institution impuissante et tyrannique. Que de fois n'a-t-on protesté contre le mariage, tantôt au nom de Tamour, à qui il fait violence en enchatnant sa libei-té naturelle, tantôt au nom des droits de Tâme, qu'il comprime sans la rendre heureuse ! Ces protestations seraient légitimes si le mariage avait son principe dans l'agrément ou dans l'intérêt des époux, si leurs devoirs ne reposaient que sur les motifsqui ont présidé à leur union. Mais cet agrément, cet intérêt, ces motifs, n'ont qu'une valeur accidentelle et arbitraire ; leur importance est immense pour ceux dont elle met la destinée en jeu ; elle est nulle dans la sphère éternelle et absolue du droit.

Kant fait reposer l'institution du mariage sur les droits et sur la dignité des époux. Sa théorie, extrêmement subtile, est trèsélevée dans sa subtilité même. Il voit dans l'union des deux sexes un abandon réciproque que l'homme et la femme se font de leur personnalité : ils se livrent tout entiers l'un à l'autre, mais en même temps ils font l'acquisition l'un de l'autre d'une façon complète et indivisible ; car la personne ne se partage pas, et qui se donne doit donner tout son être, son âme aussi bien que son corps, la totalité de sa vie et de sa destinée. Tel est l'état de mariage, dans lequel le sacrifice est immense, mais compensé par une acquisition également immense, sans que la dignité soit compromise de part et d'autre. En dehors du mariage, en dehors de cette communauté de toute la vie et de cette absorption réciproque de la personnalité, il n'y a plus qu'un i»acte infâme et contre nature. Ou bien l'un des deux amants fait l'abandon de sa personne, sans acquérir la personne de l'autre, et se condamne ainsi à un véritable esclavage, ou bien, dans l'intérêt de leur indépendance mutuelle, ils se livrent l'un à l'autre, comme des choses, comme des instruments passagers de plaisir , ils ne donnent rien de leur personne, car il faudrait la donner tout entière, mais ils la dégradent et l'immolent ^

C'est ainsi que le métaphysicien allemand est conduite repousser comme étrangère au droit toute institution contraire à l'unité et

» Kant, Éléments métaphysiques de la doctrine du droit, traduction de M*Barni, p. U2et sqq.

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