SES RAPPORTS AVEC LA LIBERTÉ GÉNÉRALE DE PENSER
ment, elles ne resteront pour lui que le point de départ d'un développement plus personnel. Comme condition de ce devoir, il faut qu'il ait le droit de puiser librement à toutes les sources d'instruction, sans que des obstacles légaux viennent s'ajouter à ceux qu'il pent trouver dans Tin fériorité de son intelligence ou desa fortune. L'éducation de l'âme commence dans la famille ; elle se continue toute la vie au sein de la société, et, partout , elle réclame la même indépendance, d'abord dans l'intérêt du père qui en a seul tonte la responsabilité, puis dans celui du fils, dès qu'il peut prendre en main la direction morale de sa vie, enfin dans celui de tous les individus qui, par leurs travaux , par leurs discours OU' par leurs écrits, offrent à l'un et à l'autre des secours intellectuels ; elle réclame, en un mot, la liberté pleine et entière de la pensée.
La liberté d'enseignement embrasse tout le cercle des connaissances humaines. La liberté religieuse est une de ses formes, car la prédication n'est qu'un enseignement. Père de famille, j'ai le droit de faire élever mes enfants suivant ma foi ; homme fait, j'ai le droit de comparer les croyances dans lesquelles j'ai été Dourri avec les autres croyances. Il faut donc que rien ne fasse obstacle à l'instruction religieuse, et par conséquent à la discussion des dogmes et au prosélytisme des Ëglises. La liberté de la presse est aussi une forme dérivée de la liberté d'enseignement. Enseigner, c'est manifester sa pensée et la répandre. La parole dumattre, la parole vivante, est assurément le moyen le plus efficace ; l'écriture, multipliée par la presse, est le plus étendu et le plus rapide. L'un et l'autre sont également légitimes. Qu'il s'agisse de science ou de religion, toute idée a le droit de se produire et de circuler librement par toutes les voies qui lui sont ouvertes. La persécution religieuse est un attentat contre la conscience; la persécution scientifique serait, sinon plus odieuse, du moins plus insensée, car il n'y a point pour la science pure d'autorité infaillible ni de dogmes immuables. La science est faite pour le progrès, pour des conquêtes successives achetées au prix de combats incessants, où la victoire n'est décisive que si tous les partis ont pu se mesurer sur le champ de bataille, en déployant toutes leurs forces. Dans ces luttes d'opinions et de doctrines, la vérité elle-même est intéressée à laisser l'erreur se manifester^
440 LA LIBERTÉ d'eASEIGNEMËNT.
non-seulement pour la réfuter plus sûrement, mais pour la fidre servir à ses progrès : elle voit souvent, dans les idées plus ou moins erronées qui s'élèvent contre elle, des auxiliaires en même temps que des adversaires, ii'esprit humain ne marche qu*à la condition de tomber quelquefois. Un faux pas peut être un pas en avant ; le système le plus faux peut être un effort louable pour élargir le champ trop étroit dans lequel s'est jusqu*alors renfermée la science. Il faut le combattre sans l'étouffer, sans fermer la voie aux idées neuves et fécondes qu'il peut receler ou dont il peut provoquer Téclosion. Le plus grand danger pour l'intelligence, ce n'est pas Terreur , c'est l'immobilité.
La liberté est le droit de la science; c'est aussi le droit de ceux qui l'enseignent. Si mes idées sont bonnes, il est juste que j'en puisse faire profiter les autres; si elles sont mauvaises, il est juste que je puisse m'éclairer en les communiquant, en appelant sur elles la contradiction et la discussion. Dans tous les cas, le dévoûment que la science exige de ses adeptes suppose une complète indépendance. Quand je lui consacre tous mes efforts, quand, surtout, je fais de son enseignement ma profession et ma carrière, je ne puis promettre qu'une chose à moi-même et aux autres : c'est que je chercherai la vérité avec un zèle infatigable. L'homme la poursuit, Dieu seul la donne Quelquefois elle se dérobe à ses amants les plus fidèles, pour se révéler tout à coup à des yeux indifférents. Moïse conduit pendant quarante ans les Israélites à la recherche de la terre promise : ce n'est pas à lui qu'il est donné d'y entrer, ni même de l'entrevoir. Et ce n'est rien encore que d'errer dans le désert, quand on le reconnaît pour ce qu'il est, quand on sait qu'on est encore loin du but : combien, par l'effet du mirage, prennent le désert lui-même pour la terre promise ! Au milieu de tous ces mécomptes, l'ardeur du savant ne se ralentit pas, tant qu'il se sent libre dans la recherche de la vérité, tant qu'un empêchement matériel ne vient pas l'arrêter, tant qu'une loi trop prévoyante ne prétend pas couper les ailes à ses espérances. Le découragement commence avec les entraves légales. Vous me fermez l'entrée de la carrière, si les doctrines que vous m'imposez ou dont vous me défendez de m'écarter ne sont pas les miennes ; je ne m'y engage qu'en tremblant, lors même que je partage ces doctrines : sais-je si
SES 1UPP0RTS AVEC LA LIBERTÉ GÉNÉRALE I>E PENSER. Ui
demain ma conscience me permettra de les professer ? La culture et même la diffusion de la science ne sont pas, sans doute, renfermées dans les écoles. Mais, lors même que la loi ne prétend enchaîner que renseignement proprement dit , renseignement par la parole, s'adressant à la jeunesse, elle interdit, par le fait, au saTant indépendant la profession la plus digne de lui, la plus conforme à ses devoirs, celle qui lui offre la récompense la mieux proportionnée à ses efforts. Ne serait-il pas étrange d'établir ime sorte d'incompatibilité entre la recherche et renseignement de la vérité, et de poser implicitement en principe qu'il ne sera permis d'enseigner qu'à la condition de ne pas penser ?
Je n'ignore pas que la liberté du professeur ne sera jamais entière. Il devra toujours compter avec les opinions des familles, s'il se charge d'instruire l'enfance, avec celles des jeunes gens eux-mêmes, s'il peut les appeler directement à ses leçons. C'est une contrainte inévitable, et généralement salutaire ; car elle détourne les maîtres de la jeunesse de ces opinions singulières qui n'ont souvent d'autre attrait pour l'esprit que leur singularité même. U peut se faire, sans doute, qu'un seul homme ait raison contre tout le monde , et la sincérité des convictions ne laisse pas que de courir des risques, quand on trouve son intérêt dans l'adhésion au sentiment du plus grand nombre. Mais le danger serait peu à craindre sous un régime de liberté : il faudrait qu'une opinion fût bien déraisonnable ou, ce qui reviendrait presque au même , bien en avant de l'état des esprits, pour que sa propagation ne rencontrât partout que l'hostilité ou Imdifférence. Quelque avantage qu'on trouve, d'ailleurs, dans Tappui des gros bataillons, les minorités sont toujours plus compactes, plus zélées pour leurs doctrines, plus disposées à soutenir de tous leurs efforts ceux qui s'en font les interprètes et les propagateurs. Dans tous les cas, la résistance des familles et des individus aux doctrines paradoxales est dans la force des choses et dans la logique du droit : la contrainte légale serait seule une exigence arbitraire et tyrannique.
L'instruction n'est pas seulement la culture de l'esprit, c'est le développement de l'homme tout entier, la formation d'un être
^^2 LA LIBERTÉ d'enseignement.
raisonnable et libre, capable de se gouverner lui-même et d'affronter sans timidité, comme sans présomption, toutes les épreuves de la vie. On fait une distinction frivole entre l'instruction et l'éducation. Le désir de savoir ne peut être satisfait sans que l'âme s'élève , sans qu'elle acquière le sentiment de sa dignité , sans qu'elle éprouve un besoin impérieux d'indépendance qui lui rend insupportable toute contrainte que n'avoue pas la raison. L'ignorance a toujours été considérée comme le plus sûr soutien de l'esclavage, de l'oppression politique et de toutes les inégalités sociales. La culture de l'esprit éveille l'amour de la liberté, et, d'un autre côté, la liberté, sous toutes ses formes, est elle-même un puissant moyen d'instruction. « L'homme se développe d'autant mieux qu'il dispose davantage de lui-môme, » dit Guillaume de Humboldt i. On ne sent pas le prix de la science et on ne lui offre qu'un champ stérile, quand on est habitué à se courber sous la volonté d'un mattre, et à tout attendre de son initiative et de sa direction. « C'est la liberté seule, dit un poète anglais, qui donne à la fleur de cette vie flottante son lustre et son parfum, et nous ne sommes, sans elle, que des herbes stériles. Toute contrainte, excepté celle que la sagesse impose aux méchants, est mauvaise ; elle blesse les facultés ; elle entrave leurs progrès sur la route de la science; elle aveugle l'esprit de découverte ; elle engendre, chez ceux qui la supportent, une âme sordide et bestiale, une maigre intelligence , indigne de résider dans la noble forme de l'homme 2. »
Toutes les libertés de l'ordre pratique, aussi bien qne la liberté de penser, viennent donc se grouper autour de k liberté d'enseignement. L'enseignement doit être, pour ceux qui le reçoivent, l'apprentissage de la liberté ; il doit reposer, chez ceux qui le dispensent, sur le sentiment, sur l'habitude, sur la jouissance effective de la liberté. Des esclaves ne peuvent former que des esclaves. On ne peut inspirer le goût de la science; si on ne l'a pas cultivée soi-même avec indépendance, dans toutes les conditions morales et physiques propres à assurer le libre développement de l'esprit.
1 Ideen zu eînem Versuch die Grœnzen der Wirksamkeit des Staats Zii bestimmcn, § iv.
» Cowper, The task, c. v,
SES BiPPORtS AVEC ttè ÂUtUFS iTllEETés. U^
et si on se borne à la transmettre comme une routine et pour faire son métier. On ne prépare pas les âmes à penser et à se décider par elles-mêmes, quand on est forcé de chercher ailleurs que dans sa conscience la règle de ses opinions et de ses actions. Enfin, on n'exerce pas sur elles une influence vraiment efficace, si on n'a pas l'autorité que peut seul donner le sentiment de la dignité personnelle, et si la supériorité du savoir s'efiFace derrière la dépendance delà position. « Des directeurs, des professeurs de lycée sont des magistrats importants, écrivait Napoléon à M. de Fontanes, en organisant l'Université ; ils marchent le front levé avec les parents, dont ils sont les égaux. Ils n'ont point devant eux ane contenance de salariés ; ils n'assujettissent pas leurs principes aux caprices et à la mode; ils ne sont pas obligés à de puériles et fâcheuses condescendances ; ils peuvent faire tout le bien qu'ils sont appelés à produire. » Cette indépendance que les magistrats de l'enseignement doivent garder vis-à-vis des familles ne leur est pas moins nécessaire vis-à-vis de l'État lui-même. Les exigences d'un père de famille ne sont que des prétentions individuelles, auxquelles on a le droit d'opposer ses propres prétentions, et que Ton ne subit qu'en vertu d'un contrat librement débattu. Avec l'État, il n'y a plus cette garantie d'un libre contrat, sous la loi d'une libre concurrence ; les conditions qu'il impose à la profession de l'enseignement , il faut s'y plier ou chercher une autre profession. On est obligé quelquefois , pour plaire à certains parents, de se prêter à de puériles condescendances : l'expérience a prouvé qu'on n'est pas toujours alïranchi vis-à-vis de l'État de condescendances de ce genre ; heureux quand son inquisition se borne à régler certaines démarches extérieures, sans s'étendre à tous les actes de la vie 1
Lorsqu'on dépend du public, l'intérêt, le besoin quelquefois, peuvent engager à d'indignes complaisances ; mais, en général, il faut autant les imputer à la faiblesse de ceux qui s'y résignent qu'à la vanité inintelligente de ceux qui les imposent. On réussit toujours à se faire respecter, si l'on se respecte soi-même. Le salaire qu'on reçoit n'est que l'équivalent d'un service rendu, et, s'il s'agit d'instruction, d'un service inestimable. Le besoin est réciproque, et si l'on est obligé de ménager ceux de qui l'on attend ses moyens de subsistance, ils n'ont pas moins de ména-
UA tk LBEBTÉ D^ERSEIÛICEIIERT.
gements à garder envers celui qui donne à leurs enfants le pain de la science. L*avocat et le médecin obtiennent aisément le respect de leurs clients sans être couverts par le patronage de l'État : pourquoi en serait-il autrement du professeur? Ses services ne sont ni moins nécessaires ni d'un ordre moins élevé, et il faudrait désespérer du bon sens d'un père de Tamille qui ne comprendrait pas qu'il est de son intérêt de ne confier Tâme de sonenfant qu*à des maîtres non-seulement instruits, mais soucieux de leur dignité.
Les intérêts et les droits sont les mêmes pour le père de famille et pour celui qui le supplée dansTéducation de ses enfants. Ils se dpivent un égal respect, et, en associant leurs efforts, ils ont un égal intérêt à sauvegarder leur indépendance mutuelle. Ils compromettent leur mission commune, s'ils appellent l'État à régler leurs rapports, s'ils remettent entre ses mains, l'un la liberté de son cboix, l'autre la liberté de son enseignement. Ils ne la compromettent pas moins s'ils laissent envahir par la puissance publique le domaine de leur vie privée. La liberté générale du professeur ne doit pas souffrir d'autres entraves que celles qui seraient justifiées à l'égard du père de famille, dont il est le délégué. La liberté du père de famille doit recevoir toute l'extension compatible avec la sécurité d'autrui. Les libertés qu'on peut appeler pratiques, la liberté individuelle, la liberté du travail, la liberté du commerce , ne sont pas seulement précieuses pour elles-mêmes et pour les devoirs dont elles sont la garantie, mais comme les auxiliaires naturels et nécessaires d'une éducation libérale.
La première éducation, et généralement la plus efficaee, est celle de la famille. L'enseignement extérieur ne la modifie qu'en partie, et il ne la complète qu'en vertu du choix des parents et sous leur responsabilité. C'est la famille qui dépose dans l'âme de l'enfant les germes d'où sortim l'homme fait : germes de liberté, s'ils sont semés par une main libre ; germes de servitude, si c'est par une main servile. Celui qui ne sait pas compter sur lui-même pour la satisfaction de ses besoins physiques ou moraux, pour l'exercice de sa profession, pour la direction générale de sa vie, ne donnera pas à ses enfants des habitudes d'indépendance. U iie leur apprendra pas à sentir, & parler, à agir en
SES TTCISSTTUBES. 445
booMMs, s1l ne se sent pas maître de ses sentiments, de son langage et de toussesactcs. II n'attachera aucun prix à la fermeté et à la dignité du caractère chez les maîtres qu'il charge de les instruire à sa place, si son propre caractère s'est fonné sousTin^ flnencef d'une législation oppressive, qui fait dépendre toutes les hberM&du bon plaisir de ceux qui gouvernent, ou qui ne les garantit en principe que pour les étouffer sous des réglemente arbitraires etmiautieux. Laliberté, dan» le sens le plus général, est à la fois Finstrumsnt et le but d'une bonne éducation. Tome entrave inutile qu'elle supporte dans le présent atteint , dans l'avenir, Pesprit et te caractère des générations nouvelles.
Les libertés ont leurs destinées. Toutes ces libertés physiques ou morales, pratiques ou spécnUtives , que nous avons associées à la liberté d'enseignement, et qu'elle embrasse eu quelque sorte dans son sein, comptent des siècles de luttes et de progrès. Toutes attendent , il est vrai , leur consécration complète et définitive. Chez les peuples les plus civilisés, il y a encore des entraves à l'exercice d'un grand nombre de professions , à la pratique des devoirs du culte, à la propagation de la pensée par la parole ou par la presse ; il y a encore des esclaves et des partisans de l'esclavage! Mois ces restes d'une oppression séculaire n'ont jamais rencontré Tindifférence ; ils subsistent au sein des sociétés modernes , comme des ruines informes, sans cesse battues en brèche et toujours vainement réparées , qui gardent la trace des assauts continuels qu'elles ont reçus et du sang généreux dont elles- ont été constamment arrosées. Seule la liberté spéciale de l'enseignement, c'est-à-dire laliberté des familles dans le choix des maîtres à qui elles confient une partie de leur tâche» et des maîtres eua-rmémes dans le choix de leui*s doctrmes et de leurs méthodes, n'a, pour ainsi dire, point d'histoire ; elle n'a soutenu que des luttes mesquines et souvent sans bonne foi, au milieu dfe l'indifférence générale ; les temps modernes l'ont vue reculer plutôt qu'avancer, et les progrès qu'elle a faits de nos
U6 LA LIBERTÉ D^fiNSBIGNEHËIfT.
jours sont loin de lui avoir fait regagner le terrain qu'elle avait perdu depuis Tantiquité.
L'enseignement est entièrement libre dans les États anciens. Point de corps de professeurs institués par l'État et investis du droit exclusif d'instruire la jeunesse. Point de mesures préventives : ni examens, ni grades, ni brevets de capacité, ni autorisation préalable, ni inspection spéciale. Des peines souvent énormes, des condamnations souvent iniques, témoin Socrate, pour ceux qui sont accusés de corrompre la jeunesse ; mais la répression la plus injuste et la plus violente est elle-même la reconnaissance et la confirmation du droit. Les philosophes seuls , dans leurs républiques imaginaires, réclament pour l'État le droit d'organiser l'enseignement et de le retenir entre ses mains pour façonner tous les esprits dans un même moule et faire circuler partout la même pensée. Ces prétentions trouvent peu de faveur jusqu'aux derniers temps de l'empire romain, moins, il faut bien le dire, par un excès de tolérance que par suite du peu d'intérêt que Ton semble prendre aux études : l'État ne fait bon marché de ses droits que parce qu'il fait également bon marché de ses devoirs.
Avec la centralisation impériale, on voit poindre un commencement d'organisation. Il eût été bien étrange, en effet, que cette administration savante dont l'Empire a donné le modèle, plus durable que sa puissance, eût laissé l'enseignement en dehors de son action. C'est le propre de la centralisation d'être insatiable de sa nature, de tout envahir lentement et sans bruit. Les codes impériaux mentionnent des écoles publiques établies dans la plupart des villes , des examens , des corporations de professeurs nommés par l'État, payés par lui, inspectés par lui. Ce n'est pourtant que sous les empereurs chrétiens , quand la lutte entre les deux religions devint plus ardente en approchant de sa fin, que l'inspection se changea en une surveillance inquiète et jalouse , qui aboutit à la suppression de la plupart des écoles, considérées comme les asiles du paganisme expirant i.
» V Enseignement au moyen âge et les facultés des lettres, discours prononcé à la séance de rentrée des facultés de Tacadémie d'Aix, par IL. Ouvré, professeur d'histoire à la faculté des lettres d'Aix, 1862. J'em-
SES YICISSITCDES. Ht
Sous la domination de TÉglise chrétienne commence véritablement la réglementation de renseignement. L'Église y avait un double intérêt. Dépositaire d'une doctrine inflexible, elle devait veiller avec un soin jaloux sur tout ce qui pouvait en altérer la pureté, et il était naturel qu'elle cherchAt à retenir sous sa direction, ou du moins sous sa surveillance, toutes les manifestations de la pensée. D'un autre côlé, appelée à prêcher le dogme, à l'interpréter, à le défendre contre toutes les objections, elle avait besoin de maintenir non-seulement dans son sein, mais dans la société, où elle se recrutait, le dépôt des sciences. Elle sentit surtout ce besoin, et elle y fit face avec un zèle dont on ne saurait lui garder trop de reconnaissance, quand, après l'invasion des barbares et le naufrage de toutes les institutions antiques, elle resta le seul asile des lumières. Toute école, au moyen âge, a un caractère plus ou moins ecclésiastique. L'enseignement renatt à l'ombre des cloîtres, sous le contrôle et au service de la théologie, et, grâce à ce vasselage nécessaire, qui est une protection avant d'être une entrave, il étend peu à peu son domaine : les écoles se multiplient et se groupent ; elles deviennent les Universités.
Dans les institutions du moyen âge, TËtat est associé à toutes les fondations de l'Église. Il les encourage de ses dons, il les protège de son glaive, il cherche aussi à se les approprier, à en faire les instruments de sa puissance. Filles de l'Eglise, les universités ne représentent pas seulement l'intérêt religieux: la civilisation, la prospérité, le repos des peuples dépendent de la direction qu'elles donnent à la jeunesse. Les princes, qui, dans l'ordre spirituel lui-même, souffrent si difficilement l'indépendance de l'Église, ne pouvaient donc, sans abdiquer entre ses mains l'ordre temporel tout entier, lui abandonner le soin et le droit exclusifs de distribuer l'instruction. Cependant la dépendance mutuelle des sciences humaines et des sciences divines est si bien établie au moyen âge, qu'on ne voit nulle part la puissance civile opposer aux écoles cléricales des écoles purement laïques. Les universités gardent une position mixte, s'appuyant à la fois sur l'Église
pninte à ce remarquable travail presque tous les traits de cette histoire de la liberté d'enseignement.
141 Lk LIBEKTÉ D'EKfiBIGffEXBNT.
et sur l'État, et profifant de la rivalité des deux {M>uvoirs pour assurer leur liberté et pour étendre leurs privilèges. Très-fermes dans leur orthodoxie, en même temps que très-attachées à l'État, qui les comble de faveurs, elles ont cet instinct de liberté gue "développent également l'esprit scientifique et l'esprit de corps. Elles deviennent peu à peu de véritables républiques, se recrutant librement, se gouvernant elles-mêmes, réclamant le concours de rÉtat pour donner force de loi à leurs décisions, et se conciliant sa protection par l'appui moral qu'elles lui prêtent dans ses querelles politiques ou religieuses , mais sans lui remettre l'appréciation de leurs doctrines et sans souffrir son intervention directe dans leur administration et dans leur discipline. Elles maistiennent ainsi, en un sens, la liberté de l'enseignement; mais, comme poui* toutes les corporations du moyen âge, ce n'est qu'une liberté de privilège. Elles élèvent, en théologie, leur autorité à la hauteur de celle de TÉglise ; elles prétendent, dans toutes les sciences, à la même infaillibilité dogmatique. Aucune doctrine médicale, juridique ou philosophique ne peut circuler sans leur autorisation, et, quand elles ont condamné une nouveauté scientifique, la justice civile se charge de faire exécuter leur arrêt jusqu'au jour où il tombe sous le ridicule. Elles ne souffrent, de même, aucune école indépendante et rivale. On sait quelles luttes eurent à soutenir les jésuites, entourés de la faveur des papes et des rois, quand ils voulurent élever leurs collèges en face des collèges universitaires; on çait aussi quelles difficultés ils suscitèrent eux-mêmes aux Petites Écoles de Port-Royal, quand ils eurent leur part du monopole.
Ce régime n'a pas disparu, et, s'il s'est plus ou moins modifié dans la plupart des pays de l'Europe, il n'a fait que suivre, en général, les vicissitudes de la rivalité permanente de l'Église et de l'État, sans consulter proprement les intérêts de la liberté. C'est en France qu'il a subi les modifications les plus radicales, mais non pas toujours les plus favorables à la liberté d'enseignement. L'Angleterre a gardé ses vieilles universités, avec leur organisation en grande partie cléricale ; mais, tandis que leurs privilèges ne font que rendre leur décadence plus sensible, elles ont vu s'élever , dans la capitale même du royaume , une florissante université libre. La Belgique, avec une population de quatre
Ses TIOIBSflTUBES. 4^9
mi])i6DS'd*ftnies, donne satisfaction à tons les intérêts par qnatre unirersités, dont deux appartiennent à l'État, une àTÉglise^elt la quatrième à la liberté. Les universités allemandes, avec leur ému* lation féconde, avec les facilités qu*elles offrent aux cours privés, réalisent une partie des garanties que peut réclamer la liberté d'enseignement, sans avoir eu besoin de modifier profondément leur constitution séculaire. En France, la Révolution a emporté les universités avec toutes les institutions de l'ancien régime ; mais, dès son début, elle s'est moins préoccupée de leur substituer un régime de libetté que d'arracher l'enseignement des mains du clergé. Mirabeau lui-même, après avoir prodamé les vrais principes dans les lignes que nous avons prises pour épigraphe , cède aussitôt à cette préoccupation dans les lignes sui- Tantes : * D'après cela, les principes rigoureux sembleraient exiger que l'Assemblée nationale ne s'occupât de l'éducation que pour l'enlever à des pouvoirs ou à des corps qui peuvent en dépraver rinfluence ^ »
Jusqu'à l'Empire, les essais d'organisation sont éphémères et presque stériles. Napoléon fonde une grande université qui diffère des anciennes par son caractère essentiellement laïque, bien qu'elle admette des prêtres dans son sein et même à sa tête, et que son enseignement ait pour base les préceptes de la religion catholique ^ ; mais elle en diffère aussi par sa centralisation , qui la rattache plus directement à l'État, par la suppression de la plupart des privilèges qui consacraient leur indépendance, et, enfin, par l'aggravation de son monopole, qui impose à tous les établissements d'instruction son autorisation, ses règlements, sa juridiction et même, toutes les fois qu'elle est possible, la pailicipation directe à son enseignement.
Depuis le premier Empire, cette puissante institution, attaquée à la fois et souvent par les mêmes adversaires au nom de l'autorité et au nom de la liberté, a renoncé en partie à son monopole; mais elle a perdu, en même temps, le peu qui lui restait d'indépendance. Ce n'est plus proprement un corps, mais une collection de fonctionnaires sur lesquels le gouvernement central a un
De rinstTUCtion publique.
Décret du 17 mars 1808, article 38.
420 LA LIBERTÉ d'eRSEIGNEHENT.
droit absolu de nomination et de révocation, qui reçoivent de lui leurs programmes, et qui doivent attendre de son inspiration l'esprit de leur enseignement.
Tandis que la liberté a disparu ainsi de l'Université , dans quelle mesuré s*est-elle réalisée au dehors ? Pour renseignement primaire et l'enseignement secondaire, elle n*a été conquise en réalité, et non pas sans entraves, que par les congrégations religieuses. Rien n'a été stipulé quant à renseignement supérieur, sur lequel l'Université a gardé son monopole, qui est devenu, par suite de la suppression du concours et de l'inamovibilité, le monopole direct du gouvernement.
Ces changements ne se sont pas accomplis sans luttes ; mais, dans ces luttes, les principes ont bien moins été en jeu que les intérêts. Ceux qui se donnent à eux-mêmes le nom de libéraux, et qui revendiquent avec le plus d'ardeur, contre l'Église et contre l'État, la liberté de penser, n'ont paru songer, en ce qui regarde l'enseignement, qu'à fortifier l'État contre l'Église. La liberté d'enseignement n'a guère été défendue qu'au nom des intérêts religieux, rarement par conviction de sa légitimité et par confiance dans ses bienfaits, le plus souvent comme un pis aller, à défaut du monopole du clergé, que l'esprit du siècle ne permettait plus de revendiquer. Aussi le monopole universitaire n'a été vivement attaqué que sur les points où la concurrence des établissements ecclésiastiques pouvait lui être opposée avec des chances de succès, et des garanties sérieuses n'ont été stipulées qu'en faveur de ces établissements. De là la conservation des privilèges de l'enseignement supérieur ; de là les obstacles que rencontre la fondation des écoles purement privées, et l'isolement dans lequel elles sont maintenues, faute de pouvoir s'organiser et se grouper sous la forme d'universités libres, quand elles ne veulent dépendre ni de l'Église ni de l'État ; de là, enfin , l'abolition des garanties d'indépendance que l'Université impériale avait reçues de son fondateur.
Ces garanties , en effet , n'ont guère rencontré que des adversaires. Indifférentes aux libéraux, à qui elles rappelaient les anciennes corporations, elles n'ont presque jamais été défendues par l'Université, mal organisée pour la résistance, et contente, d'ailleurs, dans sa lutte contre le clergé, de s'assurer
MDIFFÉ&ENCE 0ES FABULLES. 42i
Tappul du gouveracment, même au prix de sa liberté. Enfin, ce n'étaient pas sans doute les ennemis de l'Univei^sité qui pouvaient stipuler en faveur de son indépendance par un amour désintéressé delà liberté. Quant à l'opinion publique, indifférente à ces luttes, même au temps où elles étaient le plus ardentes , elle n'a pris parti entre les prétentions de l'Université et du clergé que lorsqu'il s'y est mêlé des passions politiques ou religieuses, étrangères à la liberté d'enseignement elle-même.
Cette indifférence et ces contradictions sont loin d'être inexplicables. Dans l'exercice des autres libertés, chacun ne s'en rapporte qu'à soi-même. La liberté individuelle me donne le droit d'aller et de venir, d'user comme il me plaît de mes facultés naturelles ou acquises ; la liberté industrielle affranchit mon travail ; la liberté de la presse, mes opinions ; la liberté religieuse, mes croyances. La liberté d'enseignement n'a d'intérêt pour les familles que lorsqu'elles sont obligées de se donner des substituts pour une partie de leur tâche, au-dessus de leur capacité ou de leurs forces ; ce n'est, en définitive, que la liberté d'un choix pour lequel elles sont les premières à proclamer leur in* compétence.
Dans les matières religieuses, la plupart ne se sentent pas moins incompétents, et le plus souvent on suit aveuglément la croyance dans laquelle on a été élevé; mais chacun comprend du moins qu'il s'agit de sa propre foi, d'une disposition intime de son âme, qu'il faut posséder ou se figurer qu'on possède, et, si on ne la reçoit pas sans examen, nul ne voudrait cependant la recevoir par force. La religion est notre propre affaire : les matières ordinaires de l'enseignement, la grammaire, les sciences et les arts sont l'affaire des hommes spéciaux qui en ont fait l'objet de leurs études ; personne n'est obligé de s'y connaître, et, lors même qu'on en a une certaine connaissance, on n'est pas toujours en état d'apprécier la capacité de ceux qui les enseignent. Cet embarras se faisait déjà sentir dans l'antiquité , où les connaissances étaient moins étendues et moins variées, et lasurveil-
^122 LA LIB£ET£ 0*ENSBIGNE]ISNT.
lance plus facile. C'est un point sur lequel aime à s'égayerrirome de Socrate, dans Xénophon et dans Plalon, et sur lequel le poëte des Nuées s'égaye aux dépens de Socrate lui-môme. La difficulté n'a fait que croître dans les temps modernes, à mesure que les sciences ont étendu et démembré leur domaine, et que les exigences professionnelles ont laissé moins de temps aux parents pour surveiller eux-mêmes l'éducation de leurs enfants.
11 n'est donc pas étonnant que les familles aient accueilli avec empressement tout ce qui pouvait les décharger d'une partie de leur responsabilité. Et d'abord Tintervention de l'Église, qui pendant longtemps s'est attribué la direction exclusive de l'enseignement, et dont le contrôle se présentait comme obligatoire pour les tidèles. Mais, s'il est des chrétiens pour qui tout se concentre dans rintérôt religieux, la tendance la plus générale, au s^ du christianisme, a toujours été de faire à l'Ëglise sa part et de soustraire à sa domination tout ce qui n'est pas proprement et nécessairement du domaine de la foi. De là l'institution et le succès de ces universités mi-partie laïques et ecclésiastiques , dont les privilèges ont souvent paru une garantie contre les envahissements de la puissance religieuse. De là, enfin, la sympathie que les défenseurs les plus sincères et les plus zélés de la liberté monti*ent pour l'intervention directe de l'Ëtat dans renseignement. L'État, plus mobile, plus disposé, en général, à suivre les variations de l'opinion publique, quand elles ne menacent pas son autorité, laissera souvent un champ plus libre au mouvement de la pensée qu'une Église inflexible dans ses dogmes ou une corporation livrée aisément à l'esprit d'exclusion , d'intolérance et de routine. Même un prince absolu se fera quelquefois un honneur d'encourager la liberté de la science, ne fût-ce que pour donner une utile diversion aux esprits. A plus forte raison, que n'espérera-t-on pas de l'action de l'État , si elle est dirigée par des institutions libérales, qui ouvrent à toutes les opinions l'accès du pouvoir?
Des raisons domestiques ont encore contribué à désintéresser les familles de la liberté d'enseignement. L'éducation des enlants, et par suite le choix des maîtres, engagent à la fois la responsabilité du père et de la mère, et, quelle que soit l'autorité que la lui confère au mari, supposent un accord entre eux. Or, il arrive
mBHftenoE ocs fa»illb6. 42t
souvent, surtout de nos joars^ que les deux «hefs de lafanùtte obéissent, sur ce point, à ées tendances diverses. La femme se préoccupe davantage des intérêts de la foi. Le mari , sans être boslîle à l'iiifluenoe religieuse, ne la veut pas prépondérante. Pour trandierce conflit, en dégageant sa responsabilité, chacun d'eux est disposé à foire appel à une autorité souveraine : celle-là à l'autorité de relise y celui-ci à Tautorité de l'État. Plus le pèi% tient, pour ses enfants, à une éducation libérale^qui donne SAlJsfiiction à tous tes besoins de l'esprit, sans tout subordoimer à la loi, plus il se défie, en général, de la liberté d'enseignement. Il n'y voit que la liberté, pour le ctergé, â*teer de toute TinAuenoft que lui donne la docilité des lemmes pour s'emparer de la direction des familles^ et,^(ôt que d'avoir à soutenir une lutte pénible ^ inégale, il aime mieux cherdier un contre-poids à cette influence redoutable dans T^exagération des droits de l'État. Étrange moyen assurément, quoique naturel à la faiblesse humaine, d'assurer votre liberté, que de vouloir endhalner la libeoié des autres! Si vous n'avez à opposer à la foi de votre femme et à la puissance rdigieuse ^ui règne par elle dans votre maison, que des antipathies et des défiances, vous n'avez pas le bon droit pour vous, car vous ne représentez que la négation et le doute. Si, au contraire, vous avez su vous faire des convictions sérieuses, que vous tenez à faire prévaloir, quelle force ne vous donnera pas contre un ascendant rival I je ne dis pas l'autorité maritale, mais la confiance qui résulte mutueilemcntde la communauté des affections, désintérêts et des devoirs! S'il faut un compromis et des concessions réciproques entre des opinions qui ne parviennent pas à se fondre, la libre concurrence, bien plus sûrement que l'État luimême, fem surgir des maisons d'éducation où tous les intérêts seront ménagés et tous les scrupules prévenus. Si , enfin * vous trouvez plus commode de vous en rapporter à l'État , laissez son intervention facultative, et ne l'imposez pas à ceux qui préfèrent celle de l'Église ou qui mettent toute leur confiance dans la liberté.
L'intervention de l'État, si libérale qu'on la suppose, ne fait qu'encouri^er Tapathie des familles. C'est sans doute une lourde responsabilité que le choix d*un maître ou d'une maison d'éducation. Mais si nous manquons de lumières sulfisantes, nous
424 LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEHENT.
pouvons toujours consulter des personnes plus éclâirées,à qui nous reconnaissons des droits à notre confiance. Notre ignorance de la médecine ne nous empêche pas de choisir notre médecin, et nous ne souffririons pas qu'il nous fût imposé. Pour renseignement lui-même , quand notre choix n'est pas déterminé , dirigé ou restreint par la sollicitude trop prévoyante de l'État, nous savons bien, malgré notre incompétence, prendre nous-mêmes toutes les informations qui peuvent le mettre à l'abri de l'erreur ou de la fraude. J'ai vu plus d'un père de famille se montrer plus difficile, lorsqu'il avait à chercher pour sa fille une maison d'éducation que lorsqu'il s'agissait de son flls; c'est que, pour les garçons, tous les établissements, soumis aux mêmes conditions de grades , aux mêmes programmes , à la même inspection , se valent en quelque sorte : pour les filles , il y a plus de diversité et de liberté , et l'on sent davantage la nécessité de se renseigner par soi-même. Quel soin n'apporte-t-oa pas, surtout pour l'instruction des filles, dans le choix d'un maître de musique? C'est qu'ici l'aptitude n'est certifiée ni par un brevet ni par des lettres d'obédience; elle est laissée à l'appréciation du public, et chacun, soit par ses propres lumières, soit en consultant la réputation acquise , ne néglige rien pour faire un bon choix. Que l'enseignement dés lettres et des sciences soit mis hors de tutelle, il ne prendra pas davantage au dépourvu la vigilance des familles. Nul n'est jamais privé de tout moyen de s'éclairer ; et c'est le premier devoir, comme le droit le plus incontestable d'un père de famille, de maintenir autant que possible son initiative dans une œuvre qui n'est proprement confiée qu'à lui seul.
Désertée trop souvent par les pères de famille, la liberté d'enseignement n'a pas trouvé beaucoup plus de sympathie chez ceux qui sont appelés directement à l'exercer : je veux parler des professeurs eux-mêmes. Le soin même de leur indépendance et de leur dignité les a souvent entraînés à se placer sous un patronage tout-puissant, en lui remettant leur destinée tout entière. Il est certain qu'on se sent plus fort et plus respectable quand on se présente aux familles , non comme un employé à leurs gages, mais comme membre d'une Église oud'une université, oucomme fonctionnaire de i'Ëtat. Ce dernier titre est même celui que
indhp^eerce des phopessëthis. 42$
recherchent parfois les esprits les plus libres. L'Église réclame une obéissance sans réserves, qui est toujours pour la conscience nn engagement redoutable. Une université indépendante tombe aisément sous la direction d'une coterie jalouse et routinière. On peut espérer de trouver dans Fintervention directe de l'État une action plus large , plus impartiale, plus progressive. Aussi c'est au sein du corps enseignant , parmi ceux de ses membres qui montraient le plus de zèle pour les autres formes de la liberté, que le monopole de l'État dans l'instruction publique a surtout trouvé d'ardents défenseurs, moins par intérêt , pour repousser une concurrence préjudiciable à leur fortune, que par principe, pour élever le niveau général des esprits sous le contrôle obligatoire d'une administration intelligente et libérale.
Calcul imprudent et funeste l Assurément c'est l'intérêt, aussi bien que le devoir d'un sage gouvernement, de laisser à ses fonctionnaires toute l'indépendance compatible avec le bien de leurs fonctions , et de faire servir toutes les fonctions publiques au progrès de la société. Mais renseignement a beau être placé sous la responsabilité de l'État, il n'est pas affranchi de toute responsabilité vis-à-vis des familles, et il ne peut leur être imposé qu'à la condition de ne pas faire violence à leurs sentiments, à leurs convictions, à leurs préjugés même. Si je suis forcé d'envoyer mon fils aux écoles , aux collèges, aux facultés de l'État, j'ai le droit de m'enquérir non*seulement de l'enseignement qu'on y donne, mais des principes et de la conduite de ceux qui donnent cet enseignement; et, si je crois avoir des sujets de défiance^ l'État me fait injustice en refusant d'accueillir mes plaintes. Il ne peut justifier son monopole qu'en interdisant à ceux qui enseignent sous son patronage toute parole , toute démarche susceptible de blesser des sentiments respectables. Que si l'opinion dominante ne s'inquiète pas de ménager les opinions rivales, elle réclamera au moins des ménagements pour ellemême. La liberté du professeur ne sera donc que la liberté de suivre le mot d'ordre du jour, sauf à répondre de son audace au premier changement de politique. Un jour, les maîtres d'école seront invités à se faire les agents d'une propagande démocratique; le lendemain, on leur fera un crime du zèle intéressé qu'ils auront montré. Les susceptibilités religieuses sont^elles
426 tià LBERTÉ n'ENSBTMSMVIV*
6veiUé68 et eu position de se faire écouter, on ira jusqu'à exiger des billets de confession; sont-elles en défaveur, les pratiques de dévotion seront presque une mauvaise note. L'enseignement codcentré aux mains de l'État est le plus dépendant et le plus: timide : le plus dépendant, car le gouvernement ne peut se dispenser de le tenir directement entre ses mains, pour être en ofeesure de faire face à toutes les réclamations qu'autorise son monopole; le plus timide, car en présence de réclamations contradictoire, et néamnoins également respectables , il faut qu'il évite toute opinion tranchée, tout ce qui pourrait devenii? matièreà contro^ verse*
À quel prix s'est maintenu, de nos jours , sinon dans son ensemble, au moins dans quelques-unes de ses parties:, ce monopole universitaire si imprudemment défendu par d'inconséquents amis de la liberté? L'enseignement, placé sous la dépendance du gouvernement, sous la direction d'un ministre politique, a perdu la garantie d'un conseil inamovible, en posses^on non-seulement d'exercer une juridiction disciplinaire , mais de pourvoir aux principales nominations; les concours, qui donnaient des droits, ont été remplacés par des examens, qui ne donnenti que des titres; enfin, l'État s'est réservé, à tous les degrés de l'enseignement, le droit de révocation^. Usera-t-il au moins de cette centralisation excessive et de cette autorité sans limites pour im^ poser le progrès, pour s'emparer, à leur profit, des jeunes intelligences? Le progrès scientifique peut être, car il inspire, en général, peu de défiance ; mais le progrès moral, le progrès dans les idées qui forment l'homme et le citoyen , ne peut nattre que d'un enseignement indépendant. On se plaint que les jeunes gens sortent de nos collèges sans avoir pris intérêt à rien de ce qu'on leur enseigne , ni à l'histoire , ni à la philosophie , ni aux lettres elles-mêmes. Mais qu'est-ce qu'un enseignement historique obligé d'abdiquer toute opinion politique ou religieuse, de peur de blesser des convictions qu'on est tenu de respecter? Et que gagne-t-on à
* Ce droit a été récemment atténué par une mesure libérale, dont il faut faire honneur à l'initiative d'un ministre sorti de l'Université, mais il subsiste encore sans garanties pour le plus élevé de nos établissements d'instruction, pour le Collège de France.
INDIFFiBEN(S MS PROFESSEURS. 427
enfermer dans son cadre les événements contemporains euxmêmes, si te professeur appelé à les exposer doit également abdiquer, dans l'intérêt de sa position ou dans celui de son honneur, la liberté des critiques et celle des éloges? Qu'est-ce qu'un enseignement philosophique obligé de contenir, chez ceux à qui il s'adresse , toute velléité de penser par eux-mêmes, de peur d'ébranler les sentiments qu'ils ont puisés dans leurs familles? Qu'est-ce enjSn qu'un enseignement littéraire qui ne peut pas s'appuyer sur l'habitude de la lecture ? On ne lit pas dans les collèges, et on en sort sans aimer à lire. Je le crois bien. Quels livres un professeur prudent pourrait-il conseiller, qui ne soulèveraient aucun scrupule au point de vue de la religion ou des mœurs? Il a fallu écarter les Proviticiales^ expurger le Siècle de Louis XIV et réduire le théâtre classique à Polyeucte , Esther et Athalie. Si ce régime n'a pas produit des fruits plus funestes, le mérite en revient sans doute à la modération des ministres qui l'ont appliqué et à l'esprit libéral que la prudence n'a pu étouffer dans le corps qui Ta subi ; mais il faut aussi en faire honneur à la réalisation partielle de cette liberté d'enseignement que F Université a acceptée de si mauvaise grâce, et qui seule lui a permis de conserver uD' reste d'indépendance, en désintéressant ses adversaires. C'est vainement, en effet , qu'on séparerait la liberté du professeur de la liberté des familles. L'enseignement public ne peut avoir ses coudées franches que s'il fait appel à l'intelligence de tous, sans s'imposer à personne.
Hais ces avantage» de la liberté ne peuvent être compris que par ce petit nombre d'esprits pour qui le premier bien est de pouvoir disposer d'eux-mêmes. Si les âmes les plus fières, soit au sein des familles, soit dans le corps enseignant, trompées par un intérêt mal entendu, ont souvent méconnu le, prix de la liberté d'enseignement, faut-il s'étonner de l'indifférence ou de Thostilitô de ces hommes timides , presque toujours en majorité , qui s'habituent si aisément à renoncer à toute initiative, à recevoir du dehors leurs opinions et leur bien-être, à chercher, en un mot, la sécurité dans la dépendance ? La plupart des hommes , il est triste de l'avouer, ont besoin d'une longue pratique de la liberté pour en sentir la privation, et, lorsqu'elle leur est rendue, ils ne sentent souvent que l'embarras d'en user. Il faut, pour les
428 tk UBERTÉ D^ENSETGNEHENT.
rappeler à eux-mêmes, les provocations incessantes de ceux qui gardent intact le sentiment de la dignité humaine ; et, chez ceux-là même, il importe que ce sentiment soit toujours présent , toujours éveillé, sur tous les points où une liberté peut être en péril. On n'est pas vraiment un homme, si Ton s'estime heureux de n'avoir pas à pourvoir à ses propres besoins ; on n'est pas un père de famille, si l'on s'estime heureux de n'avoir pas à s'occuper de l'éducation de ses enfants; on n'est pas digne d'instruire les autres, si l'on s'estime heureux de n'avoir pas à choisir ses opinions et à penser par soi-même.
Par suite de l'inconséquence des uns et de l'indifférence des autres , la question de la liberté d'enseignement s'est presque toujours réduite , dans les temps modernes ^ à une compétition entre les prétentions de l'État et celles de TÉglise sur l'instruction publique. On ne saurait nier qu'il n'y ait quelque chose de légitime dans ces prétentions rivales. Mais ce n'est que sur le terrain de la liberté qu'elles doivent faire valoir leurs titres et qu'elles peuvent les concilier.
La direction de l'enseignement est un des droits essentiels des sociétés religieuses. Rien de ce qui contribue à former l'esprit de l'homme ne peut rester étranger à Tautorité spirituelle. Il n*y a pas, sous ce rapport, à établir une ligne de démarcation entre les dogmes théologiques et les sciences purement humaines. Il n'appartient à personne d'enfermer une reUgion dans des bornes infranchissables. Tout ce qui peut être un objet de croyance, d'opinion ou de sentiment, peut recevoir, au sein de chaque Église, une définition dogmatique. Une physique en contradiction avec l'expérience, une histoire sans critique, une philosophie hostile à la raison, pourront sans doute se produire sous le couvert de la foi religieuse. Tant pis pour les sectes qui donnent asile à d'absurdes théories : elles ne font que prêter le flanc aux attaques de leurs adversaires. Chacun a le droit de signaler leurs erreurs scientifiques, comme de leur reprocher leurs erreurs théologiques, et si elles n'ont pas la sagesse de se concilier la science ea
DROITS DE l'église SUR l'eNSEIGNEHENT. 429
acceptant tous ses résultats acquis, elles s'exposent à ébranler la toi en cherchant à ébranler la raison. Mais c'est leur affaire ; et, s'il se trouve des adhérents pour ces doctrines qui choquent votre bon sens, vous ne pouvez les empêcher de préférer à vos lumières Tautorité de ceux à qui ils ont confié leurs âmes, pas plus qu'ils ne peuvent vous retenir de force dans leur communion , si vous avez cessé de partager leurs croyances. Les droits de l'Église sont purement spirituels ; mais, tant qu'ils gardent leur caractère spirituel , ils sont naturellement sans limites.
Lors même qu'il serait possible de séparer le domaine de la foi de celui de la science, chaque Église pourrait encore revendiquer le droit de présider , dans tous les ordres de connaissances, à l'éducation de ses jeunes sectateurs. Tout se tient dans l'enseignement comme dans l'âme elle-même. Le cerveau n'a pas des cases différentes pour la théologie, pour les sciences et pour les lettres. L'esprit qu'il s'agit de former est un esprit indivisible : il faut approprier à son unité les aliments qu'on lui donne ; il faut faire un faisceau de toutes les connaissances dont on veut qu'il soit pourvu. Or, quelle religion consentirait à n'occuper qu'une place secondaire dans ce faisceau ? Qui dit religion dit un système de croyances sur la destinée humaine dans cette vie et dans une vie ultérieure : une Église ne peut chercher que dans cette double destinée, objet propre de ses dogmes, le lien essentiel de tout enseignement. Il appartient donc à l'autorité religieuse , sinon de tout enseigner, du moins de soumettre à une directien commune toutes les écoles fréquentées par ses fidèles; et si les maîtres ou les familles y résistent, elle a le droit de les retrancher de sa communion ou de les frapper de quelques-unes des peines dont elle dispose. Un tel droit n'est pas la négation de la liberté d'enseignement ; il la suppose au contraire et la consacre. Ces châtiments que l'Église inflige aux fidèles ont un caractère tout moral, et, lors même qu'ils affecteraient un caractère matériel, ils ne frapperaient que ceux qui voudraient bien les subir. Ils ne deviendraient oppressifs que si la puissance temporelle se mettait au service de la puissance spirituelle en lui prêtant sa sanction coactive. Ce serait alors l'État qui outrepasserait ses droits; l'Église n*aurajt que le tort d'avoir appelé cette intervention
430 LA LtBSETÉ d'eNSBTGNEVERT.
illégitime et compromettante ; ses droits propres n'en subsisteraient pas moins tout entiers.
Pour asseoir la liberté sur une base solide, il n*est pas nécessaire d'assigner des bornes à l'autorité religieuse et d'entrayer son exercice ; il faut seulement rappeler la puissance politique à ses devoirs. En reconnaissant à chaque Église le droit de patronner ou d'ouvrir des écoles, et de censurer ou de condamner tout enseignement qui repousse sa surveillance ou sa direction , l'État ne confère à aucune le droit de contraindre les familles à adopter les écoles qu'elle a instituées, ou de faire fermer celles qu'elle a frappées d'anathème. Il s'impose, au contraire, l'obligation de rester neutre entre leurs prétentions opposées, et de respecter la liberté de toutes les chaires, de tous les enseignements, publics ou privés, collectifs ou individuels , tant qu'il n'a pas à protéger quelqu'un des intérêts spéciaux dont il est le gardien. Ce qu'une religion réprouve peut être autorisé par une autre; ce (|ue toutes repoussent peut être accepté par la conscience de ceux qui ne reconnaissent aucune religion positive. L'État n'est pas le juge des croyances: il n'a donc rien à voir dans les prescriptions ou les condamnations de telle ou telle Église ; il n'a ni à les faire exécuter ni à y mettre obstacle, mais à veiller seulement à ce qu'elles ne changent pas de caractère en usant de violence. Tout excessives, tout absurdes qu'elles peuvent lui paraître, elles n'empiètent par elles-mêmes ni sur ses droits ni sur ceux des particuliers; elles ne sont pas un abus d'autorité, mais Texercice légitime d'une liberté qui trouve son correctif naturel dans la liberté d'au- Irui.La liberté d'enseignement, de même que la liberté religieuse, n'a donc rien à redouter de l'extension des droits de l'Église ; les dangers ne commencent pour l'une et pour l'autre qu'avec la confusion des pouvoirs, soit que l'Église ait recours à la force matérielle , soit que l'État s'immisce dans le domaine des consciences.
Les droits de l'État sur l'enseignement sont moins étendus que ceux de l'Église, mais l'abus en est bien plus redoutable, puisqu'ils
DROITS DB l'État : SURTEaLANCE. 434
reposent sur la force; aussi imporle-t-il d'en marquer exaclemcnl la limite.
L'enseignement appelle rintervention de l'État au nom de ses devoirs de police et de ses devoirs d'assistance, et d'abord, à ce doabie titre, sa surveillance. Tous les actes des individus sont placés sous la surveillance générale de l'État; tous ceux d'où peuvent naitre de graves abus, sous sa surveillance spéciale. Or , il n'est pas une profession où plus de périls se joignent à plus de bienfaits que celle de l'enseignement, surtout l'enseignement de l'enfance. Quand il s'agit d'un cours public ouvert à tous, s'adressant à des jeunes gens ou à des hommes faits, les mesures ordinaires de police peuvent être suffisantes ; mais, dans une école ou xm collège, où l'intérêt des études exige, en général , que les portes restent fermées, même à l'inquisition des familles, où le corps et l'âme de jeunes enfants sont à la merci d'étrangers, investis de l'autorité des parents sans la tempérer par la même tendresse, le contrôle ne saurait être trop sévère et les garanties trop étroites. Il faut lire, dans un roman de Dickens S le tableau des tortures que peuvent autoriser, dans une école anglaise, d'un côté la confiance aveugle ou l'incurie des parents, de l'autre l'absence de surveillance de la part de l'État. L'école de Dotleboys-Hall ne serait pas possible en France, et cependant, avec notre police, avec notre système d'inspection, avec les conditions préalables de capacité et de moralité que nos lois imposent à la profession d'enseigner, il ne se passe pas d'année sans qu'un grand nombre d'actes de violence ou des attentats plus odieux encore appellent devant nos cours d'assises quelques-uns des maîtres de l'enfance. Quand on voit alors se dérouler devant la justice une série de crimes qui remontent souvent à de longues années, sans avoir été l'objet de dénonciations et de poursuites, on ne peut s'empêcher de supposer que bien d'autres restent toujours dans l'ombre. On serait presque tenté de désespérer d'une liberté qui produit de tels excès, si Ton n'était pas conduit en même temps à désespérer d'une autorité qui se montre si impuissante à y mettre obstacle. Les sévices ou les actes d'immoralité peuvent, du moins , quand ils sont connus , être l'objet d'une répression
* Nicolas Nickleby.
432 U LIBERTÉ D*ENSEI6KBBIENT.
sévère ; mais les actes de négligence? mais la santé compromise faute de soins? mais les habitudes vicieuses contractées faute de surveillance? et, pour ce qui regarde l'instruction elle-même , l'esprit laissé sans culture par un maître ignorant ou indifféreat à ses devoirs ? Combien d'abus qui échappent, en général^ à la répression pénale, et qui semblent appeler plutôt des mesures préventives! Combien de motifs pour l'État, non de supprimer la liberté d'enseignement, mais de joindre ses efforts à ceux des familles pour en atténuer les excès !
La surveillance de l'État sur l'enseignement est proprement, en effet , une des formes de cette assistance qu'il doit aux individus, quand ils sont impuissants à se protéger eux-mêmes ; c'est un concours qu'il prête aux parents pour une portion de leur tâche, qu'ils ne suffisent pas à remplir ; c'est, dans certains cas , une action tutélaire qu'il étend sur les enfants, quand des parents négligents ou dénaturés ne les confient à des soins étrangers que pour se débarrasser d'un fardeau gênant. Mais aider les individus, ce n'est pas se mettre à leur place ; se charger d'un devoir qu'ils négligent de rempUr, ce n'est pas les dispenser de ce devoir. L'assistance publique , en matière d'éducation comme en tout le reste, serait un bienfait funeste , si elle laissait croire aux individus que leur responsabilité personnelle est désormais dégagée pour faire place à celle de l'État. Si l'État doit quelquefois protéger la faible enfance contre ses sui^eillants naturels euxmêmes , il est juste qu'il se réserve le droit de les punir de l'abandon qu'ils font de leurs devoirs. S'il doit venir en aide à leur insuffisance, il ne faut pas qu'il les encourage à compter plutôt sur sa vigilance que sur leurs propres soins. U partage également la responsabilité du mal qui se produit, et en ne faisant rien pour l'empêcher et en fournissant un prétexte à l'incurie des individus par un excès de sollicitude. D'ailleurs, s'il doit sa protec tion aux enfants et son concours aux parents, il doit aussi respecter la liberté des maîtres , d'abord parce qu'elle est respectable en elle-même, puis parce qu'elle est la condition d'un enseignement sérieux et efficace. Or ,^ cette liberté nécessaire court beaucoup plus de périls avec l'inquisition minutieuse de l'État qu'avec les prétentions les plus exorbitantes des familles. On peut opposer, du moins, aux préjugés étroits de certains parents l'esprit libéral
SOETBILLANGB DE L'ÉTÂT SDB L'ENSBIGMEHEMT. 433
d'autres parents ; mais quand TÉtat, investi des droits et du pouvoir de la société tout entière , prétend tout connaître et tout apprécier, on ne voit d'autre parti que de s'en remettre à sa direction, et, de peur de tomber en faute à ses yeux, on s'interdit toute action personnelle et originale sur les jeunes intelligences dont on a reçu le dépôt. Une éducation ainsi entravée est peut-être pire qu'une éducation mal dirigée: on peut arracher les mauvaises herbes, on ne fait pas porter de fruits à un sol où il n'a rien été semé.
La surveillance de l'État ne doit donc s'appliquer qu'à des abus légalement définis et légalement punissables. Ce n'est pas l'exercice discrétionnaire d'une mission toute paternelle , où l'autorité du gouvernement ne pourrait que se compromettre en même temps qu'elle entraverait la liberté des individus ; c'est un flambeau que la loi tient dans sa main pour éclairer son action souveraine, en veillant sur les droits qui sont placés sous sa sauvegarde.
La protection légale et, par suite, la surveillance publique, en matière d'éducation» embrassent deux intérêts distincts : celui des parents dont elles garantissent les droits contre la fraude et la violence ; celui des enfants, qu'elles doivent préserver de toute influence nuisible ou corruptrice, lors même que les parents s'en feraient les complices.
En veillant sur le premier intérêt, les agents de l'État n'ont à consulter que l'intention exprimée ou justement supposée des familles. Ils n'ont pas à considérer si l'éducation est bonne en elle-même, mais si elle est conforme, soit pour les soins matériels, soit pour l'instruction littéraire ou scientifique, soit pour la direction morale et religieuse, aux engagements pris par les maîtres. Il s'agit en un mot, si Ton nous passe cette comparaison entre l'ordre moral et l'ordre matériel, de prévenir toute tromperie sur la nature, la qualité ou le poids de la marchandise vendue. C'est à ce point de vue seul que l'État doit s'enquérir des doctrines enseignées. Il laisse aux corps savants le soin de signaler
'134 U LIBEBTÉ d'enseignement.
Terreur en matière descience, aux corps religieux celui de dénoncer et de censurer l'hérésie. Son devoir se borne à prévenir et à réprimer tout abus de confiance, toute usurpation de pouvoirs, même au profit de la vérité. Un établissement d'instruction se livre ostensiblement ou d'une manière déguisée à des actes de prosélytisme, ou bien, obéissant à d'autres tendances, il donne un enseignement philosophique en opposition avec les dogmes de toutes les religions : s'il s'est engagé à respecter chez les jeunes gens qui lui sont confiés la foi de leurs parents, il faut signaler et poursuivre, non pas la propagation de mauvaises doctrines, mais un abus de confiance qui est un attentat aux droits des familles. Que s'il n'a été pris aucun engagement de ce genre, si le caractère bien connu de l'établissement ou les principes publiquement avoués des professeurs peuvent être considérés comme un avertissement suffisant, l'autorité paternelle n'a reçu dès lors aucune atteinte, et la surveillance de l'État n'a plus à s'exercer pour la protéger. Une jeune fille protestante , élevée dans un couvent, annonce à ses parents l'intention d'embrasser la foi catholique : ils protestent, et leurs coreligionnaires se joignent à eux pour crier au scandale et pour faire appel à la vindicte publique. Ignoraient-ils donc, quand ils confiaient leur enfant à des religieuses catholiques, à quelles influences ils la livraient? S'ils n'ont pris aucune précaution pour conjurer ces influences, ils ne peuvent alléguer leur bonne foi surprise ; ils ne doivent accuser que leur imprudence. Qu'ils cherchent, en reprenant sous leur direction cette âme qu'ils croient égarée, ou en la remettant en des mains plus sûres, à lui rendre la foi qu'ils ont contribué à lui faire perdre ; qu'ils réclament au besoin la protection des lois contre toute résistance illégitime, c'est leur droit incontestable; mais qu'ils n'invoquent pas des mesures de répression contre un prosélytisme qui n'est que l'usage le plus légitime de la liberté religieuse, quand il s'exerce sans tromperie et sans contrainte.
Le cas serait le même si un philosophe, après avoir professé dans ses livres des doctrines anti-chrétiennes, prétendait les exposer dans un cours public. Si les auditeurs sont majeurs , ils s'appartiennent à eux-mêmes, ils n'entendent que ce qu'ils veulent bien entendre : ils n'ont donc pas à se plaindre, et personne n'a le droit de se plaindre pour eux. S'ils sont mineurs, leurs
SURVElLLAJIfGB DE l'ÉTàT SUE LES DOCfRINES. ^2ti
parents ont le droit et, avec l'aide de la loi , le pouvoir de les empêcher de suivre un enseignement dont ils redoutent la séduction pour leur conscience. Mais il n'est pas besoin, pour les éclairer , de faire appel à la vigilance de TÉtat. La foi religieuse a , au sein de chaque communion, ses représentants et ses protecteurs naturels : c'est leur devoir, c'est leur mission de dénoncer aux fidèles toutes les doctrines qu'ils jugent dangereuses. L'État est incompétent pour une telle mission ; elle ne lui incombe , ni dans l'intérêt des familles , ni , pouvons-nous ajouter, dans le second intérêt qui appelle sa surveillance , dans celui des enfants eux-mêmes.
Gomme protecteur des parents^ l'État ne représente que leurs droits particuliers ; comme protecteur des enfants, il représente la société tout entière , atteinte dans ses espérances et dans sa fleur, si une éducation vicieuse lui prépare des corps sans vigueur, des âmes ignorantes et corrompues. Les conditions de salubrité des maisons d'éducation, la nourriture des élèves, leurs rapports entre eux ou avec leurs maîtres, tout ce qui, dans leur conduite, dans les habitudes qu'ils contractent, dans les actes auxquels ils sont directement provoqués ou qui sont Tobjet d'une permission expresse ou tacite, dans les récompenses ou les châtiments qu'ils reçoivent, pourrait devenir un péril pour la société, appelle naturellement une surveillance attentive et continuelle, et, au besoin, une répression sévère. Majs, quelque étendu que soit ce devoir, nous dirons encore que TÉtat doit se renfermer, pour le remplir, dans les bornes que lui imposent sa responsabilité propre et la nature de ses moyens d'action. En veillant sur l'éducation physique, il doit craindre de gêner l'initiative individuelle; en veillant sur l'éducation morale, il s'expose à sortir de son domaine et à empiéter sur les droits de l'âme. Pour tout acte qui n'est pas purement matériel, sa surveillance est assujettie à une grande réserve ; elle doit s'abstenir dès qu'il s'agit exclusivement de l'ordre spirituel, c'est-à-dire des doctrines ellesmêmes.
Je ne sais s'il est besoin de démontrer que tout ce qui tient proprement aux théories littéraires ou scientifiques doit rester en dehors de la surveillance de l'État, et ne souffrir aucune interdiction ni aucune entrave. Il y aurait quelque chose de puéril, de la
436 LA LIBEETÉ D*ENSEIG!fEMENT.
part d*un gouvernement, à prendre des mesures pour protéger le goût des jeunes gens contre le romantisme, ou leur jugement contre la phrénologie ou les générations spontanées. Ce serait le cas de rappeler, non pas la condamnation de Galilée, mais l'arrêt burlesque de Boileau. Toutefois, il n'est pas bien sûr que tout le monde soit disposé à souffrir dans l'enseignement certaines nouveautés qui, vraies ou fausses, appartiennent encore au domaine de la polémique passionnée. On n'invoque plus, pour les proscrire, l'autorité d'Aristote, mais le bon goût ou le bon sens, dont chacun s'arroge naturellement le monopole; ou bien, si Ton consent à respecter en principe la liberté de la science^ on ne se fait pas scrupule de lui couper les ailes au nom de la religion et de la morale. Le dévergondage des esprits conduit au dévergondage des mœurs : voilà pour le romantisme. La prétention d'assigner à chaque disposition de Tàme une case dans le cerveau asservit l'âme à la matière : voilà pour la phrénologie. (^est supprimer la nécessité de la création que de supposer des naissances, dans le règne animal , sans un premier couple sorti des mains de Dieu : voilà pour les générations spontanées. Nous accorderons volontiers que de tels arguments sont excellents comme armes de discussion : nous ne saurions les repousser trop énergiquement comme armes d'intolérance. Ce ne sont pas, Dieu merci, des armes mortelles, mais elles font encore des blessures : on ne brûle plus les livres, ni ceux qui les écrivent ; on ferme encore les chaires.
Considérons donc ces intérêts sacrés de la religion et de la morale, sur lesquels on persiste à appeler la surveillance de l'État. Si nous prouvons que, dans leur propre sphère, ils ne peuvent réclamer l'interdiction d'aucune doctrine, il n'est point d'enseignement, dans les divers ordres de connaissances, qui ne doive être à l'abri des prohibitions légales.
vm.
Nous ne voulons pas anticiper sur les considérations que nous aurons à présenter en faveur de la liberté religieuse. Il nous suffira d'étiblir ici que la surveillance de l'enseignement, soit
lADÉPEflDlMCE D£ LA SCIENCE Dii>S l'oKDRË RELIGIEUX. 437
public, soit 'privé, ne saurait justifier, à l'égard de cette liberté, des entraves exceptionnelles. Si l'État n'admet qu'une seule i-eligion , il est clair qu'il ne tolérera pas un enseignement contraire à cette religion. Mais donner pour base exclusive à l'enseignement de la jeunesse les dogmes d'une seule religion, quand on autorise l'exercice de tous les cultes, à plus forte raison quand on proclame en principe la liberté des cultes, c'est une contradiction manifeste que l'on s'étonne de trouver dans le décret constitutif de l'Université impériale. Si un père de lamiUe, comme nos lois le reconnaissent, a le droit d* élever ses enfants dans la religion de son choix, s'il peut en faire, à son gré, des catholiques, des protestants ou des juifs; si, comme catholique, il peut leur inculquer les maximes des molinistes ou des jansénistes, des ultramontains ou des gallicans ; comme protestant, celles des orthodoxes ou des rationalistes, des méthodistes ou des unitaires ; s'il peut même ne leur donner aucune éducation religieuse, sans encourir d'autres censures que celles de l'Église qui le réclame comme un des siens : à quel titre lui refuserait-on le droit de choisir dans toutes les sectes , ou même en dehors de toutes les sectes, les maîtres à qui il les confie?
Nous avons peine à secouer, sur ce point, les vieux préjugés et à nous montrer conséquents avec nous-mêmes. Des partisans déclarés de la liberté religieuse s'indigneront si l'on ferme des écoles protestantes, et ils réclameront la fermeture des collèges des jésuites. On ne trouvera pas mauvais que des Israélites, dans l'enseignement de leur religion, s'élèvent contre un des dogmes fondamentaux du christianisme, la divinité de Jésus-Christ; on souffrira môme que ce dogme soit mis en discussion par le rationalisme protestant; mais qu'un philosophe ou un historien, sans enseigner au nom d'une Église, reproduise dans sa chaire les mêmes arguments, on ne se bornera pas à lancer sur lui l'anathème, à le signaler à la vigilance des familles chrétiennes, on prétendra lui interdire absolument la parole. Le théologien Israélite ou protestant ne s'adresse, dira- t-on, qu'à ses coreligionnaires : le philosophe et l'historien font appel aux jeunes gens de toutes lescommunions. Ladistinction serait légitime si les auditeui*s du philosophe ou de l'historien, ou les familles qui lui donnent
«ISS LA LIBERTÉ D*ENSEIGKEBIENT.
leur confiance, rtaient exposés à se méprendre sur Tesprît de son enseignement ; mais, s'il ne cache pas son drapeau, s'il s'abstient de toute propagande détournée, de toute concession hypocrilc, pourquoi lui refuseriez-vous la tolérance que vous accordez au théologien ?
Il y a quelques années, un professeur, dont l'honorabilité n'était pas plus contestable que le talent i, était traduit devant le consi^il de l'instruction publique pour avoir attaqué dans un écrit les principes du christianisme au nom du pur déisme, et la condamnation prononcée contre lui non-seulement le rayait des cadres de TUniversité, mais lui interdisait l'exercice de renseignement libre. La première peine, quoique rigoureuse, et à nos yeux excessive, n'était pas injustifiable : un corps enseignant qui sollicite la confiance des familles de toutes les religions peut se faire un devoir d'exclure de son sein tout professeur dont les convictions avouées sont de nature à porter ombrage à la religion de la majorité de ses élèves. La seconde peine était évidemment incompatible avec la liberté religieuse: dès qu'il s'agit de l'enseignement libre, de quel droit prétendrait-on empêcher un professeur déiste de s'adresser aux familles qui partagent ses principes? Il serait coupable de les tromper, non de réclamer de leur bonne foi une adhésion volontaire. Ce qu'on repousse, dirat-on, ce n'est pas le déisme lui-môme, c'est la polémique contre le catholicisme;. ce sont des attaques qui, loin d'être autorisées par la liberté religieuse, sont un outrage aux consciences. Si la polémique prend un caractère passionné et injurieux, elle peut motiver la répression ; mais, si elle garde la mesure qui convient à la discussion scientifique, si le philosophe^ en se séparant des religions positives, ne reproduit aucun argument dont l'usage ne soit permis au catholique contre le protestant, au protest«int contre le catholique, au juif contre l'un et l'autre, quel prétexte reste-t-il à l'intervention de l'État ?
* M. Amédée Jacques, mort récemment dans un exil volontaire, à plusieurs mille lieues de sa patrie , où il avait perdu le droit de vivre d'une profession qu'il honorait par son caractère et par t * .< succès