‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 24 sur 74 · I.\J>£r£AJ>i:^GË DE LA âCULÀCE DANS L'oAD&ë P0L1TIQD · texte numérisé non relu

I.\J>£r£AJ>i:^GË DE LA âCULÀCE DANS L'oAD&ë P0L1TIQD

A défaut de Tintérèt religieux, que la liberté des cultes ne permet pas d'invoquer pour lui-même, on allègue l'intérêt politique, l'intérêt général de la société. 11 est, dit-on, du devoir de TËtat de ne pas laisser se produire dans l'enseignement de la jeunesse , sous le couvert de la liberté religieuse ou philosophique, certaines doctrines, certaines influences qui peuvent mettre la paix publique en péril. Que les questions sociales ou politiques remplissent les livres ou les journaux, on l'admet, avec des restrictions plus ou moins étroites ; qu'elles prennent la parole dans les assemblées délibérantes appelées légalement à les résoudre, cela parait incontestable ; mais qu'elles quittent la tribune pour les chaires, qu'elles s'introduisent dans l'éducation, c*est une prétention qui ne saurait être acceptée^ ce semble, que l)ar un libéralisme outré et paradoxal. Nous osons soutenir ce ])aradoxe, et même avec d'autant plus de confiance qu'il est impossible de ne pas lui faire sa part dans la pratique.

Il est au moins un enseignement (et, depuis Técole primaire jusqu'nux facultés, cet enseignement a partout sa place légitime) (|ui appelle la politique et qui ne peut se passer de ses inspirations : c'est l'enseignement de l'histoire. En dehors même de l'histoire contemporaine, qui vient d'entrer dans le cadre de nos études classiques, toutes les questions politiques se rencontrent dans l'histoire, et imposent au professeur qui l'enseigne Tobliga* tion de les aborder. Ici, c'est la démocratie et l'aristocratie; là, la république et la monarchie; ailleurs, la rivalité de l'Église et de l'État. Il n'est pas un livre d'histoire, et nous ajouterons, il n'est pas une chaire d'histoire, où ne se manifeste nécessairement une opinion sur ces questions capitales, qui sont de tous les temps, et qui ne tiennent pas moins à la politique actuelle qu'à la politique du passé. Il y a une &me même dans un résumé chronologique ; et que vaudrait l'histoire si cette Ame se dissimulait pour ne laisser paraître qu'une collection de faits et de dates If Ce serait donc une vaine prétention que de vouloir exclure la politique de l'histoire, et il ne peut être question que des bornes dans lesquelles elle doit se renfermer.

440 LA LIBERTÉ d'eUSEIGNëIIENT.

n semble naturel d'imposer à renseignement le respect des principes constitutifis du gouvernement établi. G*est ainsi que le décret de 180i^ donnait pour base nécessaire à tout enseignement, avec les préceptes de la religion catholique, la fidélité à l'Empereur, et que l'ordonnance du 27 février 1821, modifiant cette base pour l'accommoder au changement de régime, faisait reposer l'éducation des collèges sur la religion, la monarchie, la légitimité et la charte. Cette modification, qui devait appeler, neuf ans plus tard, un changement non moins radical, démontre surabondamment ce qu'il y a de chimérique, sinon d'oppressif, dans la prétention d'assujettir l'enseignement à tel ou tel principe politique. Les mêmes professeurs qui étaient obligés, en 1808, de façonner les jeunes esprits au respect de l'Empereur élu par la nation, avaient, en 1821, à soutenir le principe de la légitimité, d'après lequel l'élection populaire n'était plus qu'une usurpa* tion; à partir de 1830, en continuant à glorifier la monarchie, ils devaient lui ôter le bénéfice du droit divin; enfin, s'ils enseignaient encore en 1848, leur enseignement devait repousser à la fois la monarchie et le droit divin, pour s'asseoir sur la démocratie pure. Quelle autorité pourrait avoir un enseignement astreint à de pareilles palinodies, s'il était possible de les exiger ailleurs que sur le papier ? Et qui voudrait consacrer sa vie à l'instruction de la jeunesse, si Ton était placé, à chaque révolution, dans l'alternative ou de trahir sa conscience ou de renoncer à sa profession? C'est déjà trop que l'obligation de la réserve et du silence, si l'on veut que l'enseignement porte ses fruits et qu'il soit une communication de l'àme à l'âme, non le dépôt dans la mémoire de quelques lieux communs ou de quelques faits sans vie.

Mais quoi ! peut-on demander à un gouvernement de laisser attaquer son principe ? Il ne pourrait le souffrir, sans se suicider, dans des livres à l'adresse des citoyens , à plus forte raison dans des leçons destinées à l'enfance ou à la jeunesse.— Il faut distinguer entre le principe pratique d'un gouvernement et son principe spéculatif. Le principe pratique d'un gouvernement, c'est l'obligation de lui obéir, en vertu du fait de son existence: provoquer à la désobéissance ou à la révolte par la voie de la presse ou do la parole, voilà, sans contredit, ce qui appelle une répression énergique et ce qui peut justifier une étroite surveillance. Le

IHBiPEirDANGE DE U SCIENCE BANS L^OBDRB POLTTI<iïïE. Ui

principe spéculatif d'un gouvernement, c'est le fondement historique, religieux ou philosophique de ses droits: c'est là une question de conscience ou d'opinion sur laquelle on peut varier sans faire un usage séditieux de la liberté de penser i.

Sans doute il est fâcheux pour la paix intérieure que les citoyens d'un même pays soient divisés de principes, et surtout que les jeunes gens soient nourris dans ces divisions ; mais il serait plus Ûcheux encore de donner à la jeunesse le spectacle des conversions intéressées ou d'étouffer, sous les exigences d'une prudence excessive, la vie raéme de l'enseignement qui doit présider au développement de ses convictions. En élevant les jeunes gens dans l'ignorance des questions qui pourraient les diviser, en entourant, pour les hommes faits, de difficultés presque insurmontables la discussion de ces questions, un gouvernement diminue peut-être le nombre de ses ennemis, mais il paralyse en même temps le zèle de ses amis, et, s'il échappe aux révolutions populaires, il n'échappe pas à ces révolutions de palais ou de caserne, auxquelles se prêtent si aisément les peuples désintéressés de la politique. Qu'on souffre donc, même dans renseignement, pour qu'il conserve toute sa valeur, pour qu'il prévienne cette indifférence fatale qui est le premier symptôme de la décadence des peuples, la libre discussion des questions politiques;

' S'il est un gouvernement qui ait le droit de se considérer comme soutenu par radhésion de l'immense majorité du peuple auquel il commande, c*est le gouvernement actuel de la France ; mais de ce que dix millions de suffrages se sont réunis pour l'établir, faut-il en conclure qu'ils fussent d'accord sur le principe politique de leur acceptation ? Pour les uns, c'était le principe monarchique ; pour les autres , le principe démocratique ; pour ceux-là, une réaction définitive contre la révolution ; pour ceux-ci, la consécration des conquêtes de la révolution ; quelques-uns y voyaient une nouvelle légitimité, fondée, dans la vacance du trône, par la volonté nationale, comme avait été fondée, neuf siècles auparavant, la légitimité des Capétiens; d'autres, au contraire, le saluaient comme la reconnaissance du droit national substitué au droit divin ; beaucoup ne considéraient que les intérêts matériels de la société, qui demandaient une main ferme pour repousser des théories subversives ; d'autres en attendaient la réalisation d'une partie de ces mêmes théories. Non-seulement ces opinions se cachaient au fond des consciences, sous l'unanimité des suffrages, mais elles ont pu être publiquement discutées, entre les partisans les plus dévoués du gouvernement, sans ébranler son autorité et sans qu'il ait senti le besoin d'y mettre des entraves.

442 LA LIBERTÉ D^NSEIGNEHEKT.

qu'oQ tolère un enseignement démocratique ou légitimiste, révolutionnaire ou conservateur : il vaut mieux laisser ces influences diverses se combattre ouvertement que de les inviter, en quelque sorte, par des persécutions presque toujours impuissantes, à une propagande subreptice, ou de chercher à les neutraliser dans une mort commune, qui serait la mort de la société elle-même. Que Ton ne croie pas, d'ailleurs, que l'abstention de l'État laisse le champ ouvert à tous les excès de la liberté. S'il est juste que la politique s'introduise avec plus de réserve dans l'enseignement de la jeunesse que dans la presse ou à la tribune, eUe y sera contenue naturellement par l'obligation imposée au professeur de ménager la susceptibilité des familles qui l'investissent de leur confiance. Si, comme c'est l'ordinaire, il fait appel à des familles d'opinions différentes ou opposées, cette obligation, qui trouve une sanction dans son propre intérêt, et qui peut recevoir au besoin la sanction de l'État, deviendra une garantie plus que suffisante contre l'entraînement des convictions et les témérités de la parole. Enfin, lors même qu'il n'aura pas à protéger les droits des familles, TÉtataura toujours le droit d'agir en son propre nom, toutes les fois qu'une appréciation politique pourrait dégénérer en excitation directe à des actes séditieux. La distinction est délicate sans doute; mais elle est nécessaire, si l'on ne veut sacrifier ni les droits de la liberté ni ceux de Tautorité. Il ne s'agit pas de désarmer l'État ; il ne s'agit pas même de lui conseiller l'indifférence à l'égard des opinions, soit qu'elles touchent directement à la politique, soit qu'elles intéressent la sécurité publique par leur action sur les mœurs ; nous lui demandons seulement, dans son intérêt même, de borner son action directe à la répression des actes coupables, et de se confier à la liberté pour écarter les idées dangereuses et pour faire prédominer les idées utiles.

On nous accordera plus difficilement l'immunité légale des doctrines, quand elles semblent menacer les fondements de la morale. Que l'enseignement obéisse à des tendances diverses en

IHDirENDANCE DE LA SGlBRGE DANS L^OBDRE MORAL. 443

religion ouen poliliquc, il faut pcut-tMrc le souffrir ; mais qui voudrait lui permettre d*ètre immoral ? ~- Entendons-nous. Si rim> moralité se traduit par des actes ou pur la provocation à des acles condamnables, ou si de tels actes sont encouragés chez les jeunes gens par la négligence de ceux qui sont chargés de former leur caractère et leurs mœurs, le droit de surveillance, et par suite de répression, ne saurait être contesté à l'État. Il faut lui conseiller seulement de ne pas rendre Téducation impossible par une inquisition trop sévère. On ne peut pas compter sur la perfection, soit dans le caractère des maîtres, soit dans les moyens qu'ils emploient. Une école ou un collège est un gouvernement en petit, où il y aura toujours des abus, comme dans les grands gouvernements, et, s'il est bon de les signaler, il n*est pas toujours sage de chercher à les extirper. Nul moraliste n'approuverait aujourd'hui l'usage des punitions corporelles : sans parler des infirmités lihysiques dont elles sont souvent l'origine, elles ne peuvent que développer des habitudes serviles ou entretenir des sentiments de colère et de haine. Dangereuses dans la famille, elles le sont encore plus dans les écoles, où les mauvais effets n*en sont plus tempérés par l'affection. Toutefois, jusqu'à ce que le progrès des mœurs les ait fait disparaître de l'éducation domestique, elles se maintiendront inévitablement dans les maisons d'éducation, et l'État risquerait de compromettre l'autorité des maîtres et de décourager leur zèle, s'il ne se résignait pas à en proscrire seulement l'habitude et l'excès, même dans les établissements qu'il dirige, à plus forte raison dans ceux qui sont simplement placés sous sa surveillance. Nous en dirons autant de ces pratiques de délation que certains maîtres encouragent, diton, chez.leurs élèves dans l'intérêt de la discipline. Nul plus que r.ous ne les réprouve, nul ne ])laint davantage ceux qui croient nécessaire ou utile d'y avoir recours, et, si nous connaissions des maisons où de telles pratiques fussent en vigueur, nous nous ferions un devoir de détourner nos proches et nos amis d'y placer leurs enfants ; mais nous nous ferions scrupule d'invoquer contre elles l'action de l'État. Il faut réserver la sévérité légale pour des actes nettement définis, où l'immoralité prend un corps en quelque sorte : demander à l'État de faire l'office des opinions, des momv, de la conscience générale, en s'immisçant dans la

444 U LIBERTÉ D*KNSElGNEltENT.

direction des âmes et dans toutes les dispositions qui leur sont inspirées, c'est exagérer ses devoirs, c'est autoriser des abus plus dangereux que ceux qu'on veut prévenir.

Si l'immoralité dans les actes ou dans les habitudes doit quelquefois échapper à la surveillance de l'État, l'immoralité dans les doctrines est entièrement hors de sa compétence. L'État est dans son rôle quand il juge les actes : il ne l'est pas quand il juge les doctrines. Si vous me gênez dans mes actes en me laissant la liberté de mes opinions, je puis espérer que celles-ci finiront par prévaloir et triompheront de l'oppression dont, à tort ou à raison, je me crois victime : quel espoir me reste-t-il si vous condamnez avec les actes la manifestation des opinions ?

Rien de plus juste, dira-t-on, quand il s'agit de doctrines évidemment immorales, que d'en décourager les fauteurs. Oui, si chacun ne voyait pas cette évidence à la lumière de ses sentiments personnels. Point de salut pour la morale hors de mon Église et de ses dogmes, disent les théologiens ; point de salut pour la morale hors de mon système, disent les philosophes. Entre ces affirmations opposées et également exclusives, faut-il embrasser l'indifiTérence du sceptique ? Non, sans doute. La vérité morale est quelque part ; mais il n'est pas sûr que l'État saura toujours la reconnaître et lui donner gain de cause. Une philosophie de l'État n'est pas plus acceptable qu'une religion de l'État. Ces principes de morale, dont on veut qu'il soit dépositaire, ne sont que les opinions qui dominent, à une époque donnée, au sein d'un gouvernement. Leur accorder le droit d'étouffer les autres opinions, c'est leur attribuer une sorte d'infaillibilité qui n'est que trop démentiç par leurs variations perpétuelles.

On n'en veut pas, sans doute, à la liberté philosophique. On admet, ou, du moins, on tolère en principe, même dans l'enseignement, la pluralité des systèmes, comme la pluralité des religions. On n'appelle la surveillance et, au besoin, la sévérité de TÉlat que sur certaines doctrines singulières et paradoxales, qui paraissent plutôt des aberrations de l'esprit qu'un usage légitime de la raison, et qu'on renverrait volontiers aux Petites-Maisons , si les dangers qu'elles font courir à l'ordre social ne commandaient pas de les traiter avec rigueur. C'est pour résister aux théories de ce genre que Napoléon avait attribué à l'Université impériale une

Page 1