‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 25 sur 74 · INDÉPENDANCE DE LÀ SCIENCE DÀKS L^OBDRB MORAL · texte numérisé non relu

INDÉPENDANCE DE LÀ SCIENCE DÀKS L^OBDRB MORAL

juridiction souveraine sur tous les degrés d'enseignement. < Si ces espérances se réalisent, disent les. instructions à M. de Fontanes, Sa Majesté veut trouver dans ce corps môme une garantie contre les théories pernicieuses et subversives de Tordre social, dans un sens ou dans Tautre. 11 y a toujours eu,'dans les États bien organisés, un corps destiné à régler les principes de la morale et de la politique. Telles furent rUnivei-sité de Paris et la Sorbonne; les universités de Pavie, de Pise et de Padoue; en Allemagne, celles de Gœttingue et d'Iéna; en Espagne, celle de Salamanque; en Angleterre, celle d'Oxford; chez les Turcs, le corps des ulémas. Ces corps, étant les premiers défenseurs de la morale et des principes de l'État, donneront les premiers l'éveil et seront toujours prêts à résister aux théories dangereuses des esprits qui cherchent à se singulariser, et qui, de période en période, renouvellent ces vaines discussions qui, chez tous les peuples, ont si vainement tourmenté l'instruction pubUque. y>

Laissons de côté les prémices, qui assimilent la nouvelle Université non-seulement aux universités du moyen âge, mais au corps des ulémas. Les conclusions dénoncent à la surveillance du corps enseignant, c'est-à-dire à la surveillance de l'État, les nouveautés théoriques qui ne peuvent que troubler sans profit les jeunes intelligences. Or, je le demande, que sont, à leur apparition , tous les systèmes philosophiques , sinon des opinions singulières, qui scandalisent les défenseurs des saines doctrines? Si une vue plus profonde reconnaît, môme dans les plus faux, un véritable progrès pour la raison humaine, bien des esprits sérieux ne sont-ils pas portés à y voir le renouvellement périodique de ces vaines discussions qui ne servent qu'à ébranler les croyances, sans approcher de la vérité? .

En France surtout, on aime trop à penser avec tout le monde pour qu'un philosophe puisse, sans se singulariser, apporter une idée nouvelle. S'il s'agit d'une de ces questions de métaphysique qui n'intéressent que les philosophes, il sera protégé par l'indifférence générale, à moins que la forme plus ou moins piquante dont il aura revêtu ses paradoxes ne leur vaille un succès de curiosité. S'il touche ou s'il paraît toucher à ce qu'on appelle emphatiquement les grands principes de l'ordre social, on criera de tous côtés au scandale. Il faut voir comment ont été accueillis,

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dans ces dernières années, les symptômes d'une renaissance philosophique. Que l'Église condamne des nouveautés qu'elle juge mrenaçantes pour la foi ; que les philosophes de la vieille école discutent avec vivacité les opinions et les tendances d'une jeune école ; que l'État refuse son patronage à des doctrines suspectes d'immoralité, rien de plus légitime ; mais que leur originalité leur soit un titre d'exclusion dans l'enseignement libre, voilà qui est peut-être plus dangereux que ne pourraient l'être ces doctrines elles-mêmes. Au point de vue de nos convictions personnelles, nous nous rangeons nous-môme , sans hésiter , parmi les adversaires de ces théories panthéistes, matérialistes ou positi • vistes qui causent tant d'alarmes ; au point de vue du droit et des intérêts généraux de la philosophie, nous regretterions qu'elles ne pussent trouver en France la tolérance dont des théories semblables ont pu jouir en Allemagne, à une époque de réaction , sous des gouvernements despotiques.

Je sais que l'Allemagne a paru se repentir de sa tolérance, et que des mesures ont été prises, dans plus d'un État, contre ces doctrines téméraires, qui non-seulement avaient joui du bénéfice de la liberté d'enseignement, mais avaient reçu l'hospitalité des universités publiques. La liberté de penser n'a nulle part jeté d'assez profondes racines pour que la puissance publique renonce à s'opposer à la propagation des idées malsaines. Que l'on bâtisse en philosophie système sur système, que l'on s'écarte tant qu'on voudra des opinions reçues, mais qu'on n'empoisonne pas les âmes, disent partout les politiques les plus tolérants. Nous demanderons s'il existe, pour les inspecteurs ouïes administrateurs de l'instruction publique, ou, si l'on veut plus de garanties, pour les tribunaux^ des moyens assurés de constater l'empoisonnement moral, comme il en existe d'à peu près certains pour constater l'empoisonnement physique. Si l'on peut, dans un procès criminel, pour le besoin de la défense, provoquer le doute sur les résultats les mieux constatés de l'appareil de Marsh, l'autorité de la médeeine légale n'en est pas sérieusement ébranlée, et elle peut toujours se flatter d'obtenir l'assentiment unanime et sans réserve d'un jury qui se recrute indifféremment au sein de tous les partis, de toutes les religions et de toutes les opinions. Dansl'ordre isioral, chaque parti, chaque secte, chaque système a son appa-

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reil de Marsh : où l'État prendra-t-il le sien, s*il veut échapper à Tobligation d'avoir sa religion ou sa philosophie ?

Ënumérons quelques-unes de ces théories pernicieuses et subversives de l'ordre social^ dans un sens ou dans l'autre , qu'aucun Étit bien organisé ue devrait tolérer. Au premier rang, on placera sans doute l'athéisme. Mais, quoi! n'y a-t-il d'athées que ceux qui rejettent hardiment le nom de Dieu, et, comme ce poète anglais de nos jours, ne craignent pas d'écrire sur un registre public , à la suite de leur nom, l'épithète &9toç i? Ce sont les plus rares, et, sans contredit, les moins dangereux par la franchise même de leur aveu, en supposant qu'ils soient sincères et que cette épithète , tristement ambitieuse , ne cache pas un charlatanisme assez commun, un moyen d'attirer l'attention par une sorte de bravade, li y a là quelquefois une hypocrisie au rebours, qui, en haine de l'autre hypocrisie , n'est qu'un hommage imprudent rendu au mal, plutôt que la réalité du mal lui-môme. On peut même y voir, comme le prouve l'exemple de Shelley, le froissement d'une àme sincèrement religieuse, qui, ne reconnaissant plus son Dieu dans les fausses images que les hommes en ont faites, croit devoir repousser un nom qui ne représente pour elle que superstition ou idolâtrie. Si vous ne proscrivez que ce genre d'athéisme, vous risquez de lâcher la proie pour l'ombre ; si vous voulez vous attaquer à l'athéisme réel, h ces doctrines plus ou moins dangereuses qui conservent le nom de Dieu, en raffinant sur le sens, vous ne pouvez associer l'État à vos censures sans l'associer également aux croyances particulières qui vous les inspirent. Qu'il s'engage à condamner comme athées tous ceux qui ne s'inclinent pas devant tel ou tel symbole, voilà une formule simple et commode, mais qui ne laisse plus de place à la liberté de penser. Qu'il commande aux magistrats , chargés d'appliquer ses lois, de se soustraire à l'influence de leurs convictions personnelles et de ne frapper que là où il y a une perversion funeste de l'idée de Dieu : quelle lumière les guidera au milieu de tous les déguisements, soit hypocrites, soit sincères, du panthéisme, du mysticisme, de l'anthropomorphisme , quand ils verront les mêmes doctrines signalées par les uns comme un détestable

» Shelley, sur l'album du Montanvers.

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athéisme, par les autres comme la plus pure expression du sentiment religieux? Le système de Spinoza est sans Dieu, suivant ses adversaires; il est plein de Dieu, ou, comme on Ta dit, ivre de Dieu, suivant ses partisans. Quoi de plus élevé, à un certain point de vue, que la doctrine mystique du pur amour? c'est la foi des âmes saintes; quoi de plus abominable, à un autre point de vue? c'est rindifférence du bien et du mal. Si Ton ne veut tenir compte que des dangers d'un système , il ne faut pas considérer ses principes, mais ses tendances. Or, on va loin avec les procès de tendance ; c'est une arme à deux tranchants, que toutes les opinions doivent craindre de confier à la puissance temporelle.

Que si l'on descend des hauteurs de la métaphysique religieuse, pour sauvegarder du moins les principes qui touchent directement à l'ordre social, comme la famille et la propriété, nous convenons que l'État sera plus à l'aise. Ici , il peut même user d'un droit incontestable : celui de punir toute provocation, par la voie de l'enseignement ou par toute autre voie, au renversement de ses institutions. Mais, quand la discussion est toute spéculative, une interdiction légale, quoique plus facile à motiver, ne serait pas plus légitime. Et, d'abord, qu'entend-on par une attaque théorique contre les principes de la propriété et de la famille? Est-ce simplement le rejet de ces deux noms? Comme pour le rejet du nom de Dieu, le crime ne sera souvent que le fait d'un esprit paradoxal, enflant sa voix pour se faire entendre plus sûrement et recherchant un succès de scandale, quand il croit pouvoir le faire sans danger, ou quand une légère persécution peut le mettre en relief. Si l'orage devient menaçant, rien de plus aisé que de le conjurer par un changement de langage. Que gagnera la société à ces concessions verbales, qui ne sont pas toujours de l'hypocrisie , qui tiennent souvent à un désir sincère de ne [las rompre avec les croyances générales, mais qui ne changent rien au caractère des opinions et au venin qu'elles peuvent receler ?

Si l'on veut chercher les choses sous les mots, il faut frapper non-seulement ceux qui repoussent le principe, mais ceux qui, le conservant nominalement , l'ébranlent dans l'application. Quelle arme ne vat-on pas mettre aux mains de tous les abus qui , de la meilleure foi du monde , se confondront avec les conditions nécessaires de l'ordre social ! La famille et la pro«

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priété ne sont pas de pures abstractions ; c'est, pour chacun de nous, la famille et la propriété, telles que les ont faites les institutions dont nous subissons à la fois Tempire et l'influence , ou telles que les voudraient nos convictions ou nos intérêts personnels. Au delà de VAtlantique, démontrer l'iniquité de Tcsclavage, c'est, pour beaucoup encore , attaquer la propriété. En France, il y a quatre-vingts ans, tous les privilégiés de la féodalité ou des corporations industrielles voyaient des adversaires de la propriété dans les adversaires de leurs privilèges. Une révolution s'est produite récemment dans notre législation douanière : dans les discussions orageuses dont elle a été le sujet , ne se renvoyait-on pas de part et d'autre le reproche d'attenter au principe de la propriété? De même pour la famille. Pour beaucoup de moralistes, elle est atteinte dans son essence, si Ton soutient la légitimité du divorce ; d'autres ne voient, dans le mariage, que la contrainte la plus immorale si toute l'existence y est forcément enchaînée. Nous avons adopté et une partie des États de l'Europe a adopté, à notre exemple, le mariage civil : il est des i)ays où ce serait une théorie immorale que de préconiser comme légitime un mariage dépourvu de toute consécration religieuse. Le principe de l'enseignement obligatoire vient de trouver, dans les conseils du gouvernement français, un éloquent défenseur : hier, ce même principe était dénoncé, par les organes les plus accrédités du gouvernement français, comme sapant par la base l'autorité paternelle.

Entre ces affirmations contraires, on peut sans doute compter sur la sagesse du législateur et des magistrats pour ne proscrire que les théories qui sont généralement reconnues comme dangereuses. Dans un temps où le doute a pénétré partout, quand il est peu d'institutions ou de croyances qui ne soient à moitié ébranlées dans l'esprit même de ceux qui sont investis du droit de les défendre , le fantôme de l'intolérance civile peut-il désormais effrayer personne ? — Triste salut pour la liberté que de chercher sa sauvegarde dans le doute ou dans indifférence ! Mais cette sauvegarde lui est-elle à jamais assurée? L'esprit moderne est- il fermé aux fortes convictions, et n'aurons-nous jamais, tout en saluant leur retour avec fierté, à prendre des précautions contre le retour de leurs exigences ? [Sommes-nous, du

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moins, à l'abri de ces temps de réaction où la peur fait l'office des croyances , d'autant plus inexorable qu'elle jette le cri d'alarme, non pour la défense de la vérité, qui sait bien se défendre elle-même , mais au nom des préjugés menacés et des intérêts en péril ?

Qu'ont à faire, dira-t-on, ces questions controversées avec l'enseignement de la jeunesse? Est-il besoin de discuter devant nos enfants les institutions sociales? L'objection serait peut-être fondée, si l'école primaire et les basses classes des collèges étaient tout l'enseignement. Mais l'enseignement, c'est la parole au service de toutes les sciences qui peuvent former l'homme et le citoyen ; c'est la parole s'adressant non-seulement à l'enEant, mais au jeune homme et même à l'homme fait, s'il croit, comme Solon, qu'il n'est jamais dispensé du devoir de s'instruire. Or, rjui contestera la place, dans un enseignement élevé, delà morale sociale, aussi bien que de l'économie politique et de la politique elle-même? D'ailleurs, comme les questions politiques, les questions sociales pénètrent par l'histoire jusque dans renseignement de l'enfance. Est-ce que l'histoire des peuples n'est pas l'histoire de leurs institutions, c'est-à-dire de la famille et de la propriété, et, par suite, l'appréciation des divers régimes par lesquels elles ont passé ? Quand il serait possible d'écarter ces (|ueslions, ce serait un devoir de les aborder, avec discrétion sans doute, mais avec fermeté. L'enfant, devenu homme, les rencontrera au sortir du collège ; il aura peut-être à prendre parti dans les discussions qu'elles soulèvent sans cesse. A vingt et un ans , lorsque le jeune homme est encore peut-être sur les bancs d'une école, nos lois l'appellent à décider par son vote des destinées de la société, et, à vingt-cinq ans, il peut devenir un des législateurs de son pays : comment craindrait-on de provoquer trop tôt ses réflexions sur les fondements de l'ordre social?— Oui, mais non l)as pour les ébranler dans son esprit. — Le droit de les consolider suppose celui de lés ébranler. Il vaudrait mieux écarter absolument ces questions de l'enseignement que de ne pas permettre (ju'elles y soient ti-aitées librement.

C'est prétendre enchaîner l'avenir au présent que d'élever les jeunes générations dans le respect aveugle de ce qui existe. Hien n'est immuable dans les institutions sociales : on voit

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souvent ce qui était considéré comme une arche sainte rejeté dans l'âge suivant comme un monument d'iniquité, et ce qui est accueilli avec enthousiasme comme une conquête définitive de la vérité et de la morale, tombera peut-être au bout de peu d'années pour faire place à un régime que Ton croyait condamné sans retour.

Laissez donc toutes les tendances se produire librement, à tous les degrés de l'enseignement, sans autre frein que le vœu des lamilles. Ne craignez pas que chaque professeur exerce ainsi une influence décisive sur les jeunes esprits qu'il pétrira au gré de ses opinions. Plus un professeur se sentira libre, plus il sera porté à entretenir chez ses élèves le goût de la libre réflexion. £o leur communiquant ses idées, il les préparera à les discuter, et, quelque opinion qu'ils doivent embrasser plus tard, ils puiseront dans ses leçons Theureuse habitude de se rendre compte de leurs principes. Un enseignement imposé au professeur est un enseignement imposé à l'élève comme infaillible et indiscutable, accepté avec confiance par une âme docile et malléable, avec défiance par un esprit indépendant et rebelle; dans tous les cas, avec indifférence, parce qu'on ne tient qu'à ce qu'on s'est assimilé par un efl'ort personnel. Enseignement funeste s'il ne fait que consacrer les préjugés d'un pays ou d'une époque, funeste encore s'il repose sur la vérité elle-même, car il ne lui préparera pas des défenseurs. Les uns la repousseront, parce qu'ils souffriront*impatiemment qu'elle s'impose à eux sans examen ; les autres l'abandonneront aux premières objections, comme un sol inculte livre aux oiseaux du ciel la semence déposée à sa surface ; beaucoup sans doute lui seront fidèles , par attachement aux maximes de leur enfance, mais avec l'obstination du préjugé, non avec la fermeté d'une conviction raisonnée, et, incapables d'opposer les arguments aux arguments, ils ne pourront que la compromettre par leur intolérance.

Il n'y a pas d'avantage à régler officiellement la mesure dans laquelle les questions sociales ou simplement morales doivent

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fttre traitées aux divers degrés de l'enseignement. Sur ce point encore, la surveillance de l'État est d'autant plus incompétente qu'elle se trouverait placée entre les opinions les plus opposées, également soutenues par les esprits les plus sages et les plus honnêtes. Les uns sont partisans d'une prudence extrême ; ils voudraient prolonger le plus longtemps possible, pour les jeunes gens des deux sexes, cet heureux état d'innocence, qui n'est que l'ignorance du mal, de l'erreur, de tout ce qui divise les hommes. « Qu'on leur parle de Dieu, disent-ils, mais qu'on ne leur laisse pas soupçonner les sophismes des matérialistes , des panthéistes et des athées, ou du moins qu'on ne leur en parle que de façon à leur en inspirer l'horreur. Qu'on les nourrisse dans le respect des devoirs de la famille et des droits de la propriété, mais qu'on se garde de les initier à ces théories subversives , dont il faut craindre la contagion pour de jeunes esprits, quelque soin qu'on prenne de les réfuter. Qu'on évite surtout de toucher à ces points délicats qui, par leur rapport aux passions, peuvent entacher la pureté de la jeunesse. Maxima debetur puero reverentia. Que l'enseignement moral craigne de faire connaître le vice, même pour le flétrir, et qu'il garde un silence prudent sur les passions, toujours dangereuses, même quaîid leur objet est légitime. Que l'enseignement littéraire écarte tout ouvrage où trouve place la peinture de l'amour, sans distinguer entre l'amour honnête et l'amour criminel; car , pour un cœur innocent, la séduction du premier n'est pas la moins redoutable. Que l'enseignement scientifique laisse de côté les mystères de la génération , qui , pour un esprit mûr, sont assurément une des plus belles et des plus nobles parties des sciences naturelles, mais qui , dans l'adolescence , ne feraient que susciter des images blessantes pour la pudeur et dangereuses pour la pureté. » D'autres, au contraire, condamnent ces précautions comme impuissantes, car cet état d'ignorance est impossible, et la connaissance dererreur,du vice et de la passion se glissera toujours, quoi qu'on fasse, dans une jeune âme élevée au miheu du monde et môme en dehors du monde ; comme périlleuses, car l'apprentissage de la vie se fait ainsi au hasard, au lieu d'être dirigé par l'éducation elle-même ; on éveille une curiosité impatiente, qui offre déjà un aUment à la contagion des fausses théories et des mauvaises passions , et.

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si l'on réussit, par impossible, à prolonger Tinnocence jusqu'aux dernières limites de l'adolescence, on la livre désarmée à toutes les tentations qui viendront l'assaillir. « C'est, dit lord Byron, comme si Ton élevait un enfant sur le sommet d'une montagne, et qu'on le conduisit ensuite à la mer, et qu'on le priât de nager ^ » S'il faut que l'État se prononce entre ces prétentions contRiires ou qu'il adopte un moyen terme, qui vous garantit qu'il prendra le meilleur parti, et que son intervention n'aura pas pour effet d'universaliser les dangers que vous redoutez? Du moins, en s'abstenant, en respectant la liberté des maîtres et en s'en rapportant à leur prudence, il laisse subsister le remède à côté du mal.

Il est fort probable que, surtout dans un temps calme, sa surveillance se ferait sentir au profit du premier système. L'excès de prudence est toujours le parti le moins compromettant, et le fait seul d'une inquisition exercée au nom de l'État suffira pour faire régner dans renseignement la circonspection et la timidité. Je veux que ce résultat soit désirable, je veux que l'État garde toujours la juste mesure dans ses exigences : il est toujours mauvais de prescrire à tous les maîtres et pour tous les jeunes gens une règle uniforme. Ici, la réserve la plusscnipuleuse est nécessaire; là, les plus grandes témérités sont souvent de la prudence. Celui qui a la responsabilité de l'éducation doit être libre d'approprier son enseignement aux caractères qu'il est chargé de former. Il doit aussi être libre de l'approprier à son propre caractère. S'il se sent gêné par un excès de surveillance , il n'apportera plus à ses leçons le même intérêt : il aura sous les yeux, non les besoins des âmes qui lui sont confiées, mais les ménagements que demandent sa propre position, et sa parole froide et hésitante, parce qu'elle puisera -ses inspirations au dehors, perdra la plus grande partie de son efficacité.

Est-ce à dire que renseignement abandonné à lui-même dans ce qu'il a de plus important, dans le choix de ses principes et de ses méthodes, ne fera courir aucun péril à la société ? Les jeunes générations pourront être corrompues par des doctrines

' Lettre à M. Hoppner, U mai 1821. Voir aussi le tableau de l'éducation de Don Juan.

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humorales ; mais réclame-t-on Tintervention de TÉtat quand elles le sont, beaucoup plus souvent et plus gravement, hélas! par des exemples immoraux 3f Sans sortir delà famille, quel spectacle ont sous les yeux un grand nombre d'enfants? Nous ue parlons pas des parents qui sont en lutte ouverte avec le Code |iénal : on peut, en les châtiant, soustraire, dans une certaine mesure, leurs enfants à leur influence ; mais les pareots qui vivent en état de concubinage ? mais l'adultère forcément toléré? mais labandon aux passions les plus dégradantes? Vous avez le bonheur de n'offrir à vos enfants , dans votre intérieur, que d'honnêtes exemples; mais les y tîendrez-vous toujours renfermés? Ces spectacles, qui, malgré la censure, sont loin d*étre une école de bonnes mœurs ; ces cafés ou ces cabarets, où se contractent les plus funestes habitudes ; ces lieux de débauche qui ne se cachent que pour mieux se faire reconnaître, sont-ils fermés à Tadolescence ? Quelques précautions que vous prenrezdans le choix des compagnons de vos enfants, empêcherezvous cet enseignement mutuel du vice auquel n'échappe aucune réunion de jeunes gens, et qui est la plaie de toutes les maisons d'éducation, sans exception? Les familles les plus éclairées et les plus vertueuses n'opposent à ces influences funestes que des palliatifs presque toujours insuffisants. La plupart n'essayent pas même de lutter contre elles, et quelques-unes les encouragent par leur propre conduite. Mais, que la famille remplisse ou non sa tâche, l'État s'en rapporte à elle du soin de préserver les mœurs de ses jeunes membres, et, sans fermer les yeux sur les dangers qui menacent la société quand les habitudes vicieuses étendent leur contagion jusqu'à l'enfance, il accepte la liberté du mal par respect pour la liberté du bien. Pourquoi serait-il plus exigent à l'égard des doctrines?

Sur les vices, tout le monde est d'accord : nul ne les justifie absolument, même ceux qui en font parade ; on ne varie que dans le degré de sévérité avec lequel on les condamne. En fait de doctrines , les hommes les plus estimables diffèrent souvent d'opinion , et Ton ne peut accuser qu'une aberration d'esprit, dont les intelligences les plus droites ne sont pas toujonis à Tabri. Prévenir ou réprimer les vices , c'est gêner seulement l'exercice de la liberté; empêcher la circulation des doc-

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trines, c'est Tentraver dans son principe. Enfin, quelque danger que présente une doctrine spéculative, il n'est jamais égal à celui qui peut naître d'un mauvais exemple. Les hommes se laissent plus aisément diriger par ce qu'ils voient faire que parce qu'ils entendent dire ou ce qu'ils disent eux-mêmes. Les adversaires théoriques de la famille sont quelquefois les meilleurs époux et les plus tendres pères. Le communiste le plus convaincu ne se laissera pas dépouiller de sa propriété. J'ai peine à croire, malgré l'autorité de Montesquieu, qu'il faille accuser la philosophie épicurienne de l'altération des mœurs romaines : le progrès du luxe à la suite- de la conquête de l'univers, Ténervemenl des caractères par l'effet du despotisme , bien d'autres causes encore que Montesquieu lui-même a mises en lumière, suffisaient pour corrompre les maîtres du monde, quand même quelques esprits indépendants et délicats , comme Lucrèce , Atticus et Horace, n'auraient pas subi le charme des théories et des préceptes d'Épicure.

Les mœurs n'étaient pas meilleures au moyen âge, malgré le christianisme et la chevalerie, et bien qu'on ne connût pas d'autre philosophie que celle de l'École. Il n'est pas douteux qu'elles ne se soient améliorées depuis fe commencement de ce siècle, et pourtant, à aucune époque , les doctrines qualifiées d'immorales n'ont pu se produire avec plus de licence. Il serait, dans tous les cas , difficile de soutenir qu'elles sont plus pures dans les pays où règne une religion unique, avec la censure de l'enseignement et des livres, que dans ceux qui* reconnaissent , dans les plus larges limites, la liberté de la parole et de la presse.

Si l'on veut empêcher la corruption des mœurs ou lui porter remède, c'est sur les mœurs elles-mêmes qu'il faut agir directement, bien plus que sur les doctrines. Or l'État, qui ne peut rien sans les mœurs, n'a sur elles qu'une action indirecte et limitée. Il peut seulement, par une bonne organisation de la société, et surtout par le développement des libertés privées, dont la jouissance a naturellement pour effet le respect d'autrui et de soimême, lutter contre la décadence morale de la société ou préparer les voies à sa régénération ; mais c'est par elles-mêmes et par des forces purement morales, comme l'énergie individuelle,

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réducatioiî domestique, la prédication religieuse, l'enseignement philosophique, qu'elles résistent à la contagion du vice ou qu'elles refleurissent après s'être flétries.

On semble croire que tout est perdu, si l'État ne veille pas au salut des saines doctrines. Mais, à défaut de sa surveillance, celle des familles reste entière. Ces théories subversives que l'on signale à sa vigilance, est-il beaucoup de familles qui souffriraient qu'elles fussent prôchées à leurs enfants? Les parents les plus corrompus, les plus impies, les moins capables de donner à leurs enfants une éducation morale et religieuse, tiennent cependant à ce qu'ils soient élevés dans la crainte tie Dieu et dans des sentiments de probité et d'honneur. Les jeunes gens eux-mêmes s'indignent quand ils supposent, à tort ou à raison, qu'on leur donne un enseignement immoral, et il faut quelquefois arrêter leur généreuse intolérance. Enfin, une surveillance légitime est exercée sur tous les genres d'enseignement par les sociétés religieuses, et, si elles n'ont pas. le droit d'opposer la contrainte matérielle aux doctrines qu'elles réprouvent , elles peuvent du moins, non-seulement en signaler les dangers à leurs fidèles, mais frapper des censures spirituelles et ceux qui les enseignent et ceux qui s'exposent ou qui exposent leurs enfants à en subir la contagion. Elles peuvent aussi aider, au besoin, les familles dans leurs réclamations en justice, si leur bonne foi a été surprise par un enseignement contraire à leurs principes de morale. C'est ici, en effet, comme pour l'ordre politique ou religieux, que l'intervention de fÉtat devient légitime, non pour approuver ou pour condamner les doctrines elles-mêmes, mais pour faire respecter la volonté des parents. Devant cette surveillance des familles appuyée sur celle des autorités religieuses, et fortifiée, quand il y a fraude, par une sanction pénale, est-il besoin de nouvelles garanties contrôla possibilité d'un enseignement corrupteur? II faudrait supposer, chez le père et la mère, une égale indifférence à l'égard de tout principe de morale, non-seulement pour euxmêmes, mais pour les innocentes créatures que la Providence leur a confiées. Or, quand tout sentiment de vertu estainsi mort, même au cœur des mères, les exemples et les leçons du foyer domestique ne laissent malheureusement plus rien à faire aux doctrines les plus imprudentes de l'enseignement extérieur.

son extehsion iiumitée dans l'ordre horal. 45?

L*euseignemeDt, d'ailleurs, à moins qu'il ne soit tout privé et qu'il ne se confonde avec l'éducation domestique , n'a pas à compter avec une seule famille, mais avec toutes celles à qui il s'adresse. S'il peut trouver quelques parents disposés à tolérer ses écarts, il ne peut espérer que l'indifférence sera générale; et, n'y eût-il qu'une seule famille qui se montrât exigente en fait d'éducation morale, on croira toujours plus sage de ménager ses scrupules que de se reposer sur la connivence de toutes les autres. Hélas! bien loin que l'excès de liberté soit à craindre dans l'enseignement, on ne le verra que trop souvent se prêter à des ménagements intéressés, et subir une violence morale qui dépassera de beaucoup les exigences que l'État pourrait manifester. C'est, du moins, une précieuse garantie pour celui qui vit surtout par la pensée de savoir qu'aucune opinion n'est interdite, et que, si l'on peut faire partager ses convictions à quelques familles, on peut, investi de leur confiance, braver toutes les censures et toutes les excommunications. Et, si l'on parle encore des dangers que pourront faire courir à la société ceux qu'un tel espoir entraînera, à leurs risques et périls, en deliors des sentiers battus, qu'on n'oublie pas de mettre en parallèle les avantages qui sont inséparables de ces dangers, parce que les uns et les autres sont attachés à la liberté : cette voie ouverte à tous les progrès moraux, qui ne peuvent naître que de la libre manifestation des pensées; cet heureux stimulant que donne aux esprits la nécessité de défendre leurs opinions contre le prosélytisme des opinions rivales ; enfin , en ce qui concerne les intérêts propres de l'éducation, cette confiance en eux-mêmes que les maîtres de la jeunesse puiseront dans le sentiment de leur indépendance, sinon vis-à-vis des familles, du moins vis-à-vis de l'État, et cette vigilance nouvelle, dont les familles sentiront le besoin, quand l'État se bornera à les seconder, sans se mettre en tout à leur place. Paut-il renoncer à ces avantages , dans la crainte que des doctrines immorales ne se glissent dans les esprits par la connivence de quelques parents imprudents ou pervertis? Autant vaudrait dire qu'il faut renoncer à la liberté d'aller et de venir, dans la crainte qu'elle ne profite aux voleurs.

458 LA UBERTÏ^ n^ENSBlGNEMENT.

Les examens, les certificats de capacité, les grades universitaires sont , après la surveillance directe , une des formes les plus légitimes de cette assistance que TÉtat doit prêter à tous les intérêts qui se rattachent à renseignement. Ils constatent chez les maîtres la capacité et le talent, et servent ainsi à guider le choix des familles. Us constatent chez les élèves les fruits de l'enseigne ment, et, par là encore, ils offrent aux familles un nouveau moyen d'appréciation. Ils constatent enfin, pour les professions qu'on appelle libérales, parce qu'elles reposent sur le libre développe* ment de l'esprit, les études préalables nécessaires pour les exercer, et ils offrent à la société, dans ses rapports avec ces professions, une précieuse et souvent indispensable garantie. Le propre de l'instruction littéraire ou scientifique et de toutes les professions qui s'y rattachent, c'est qu'elles demandent à la plupart des hommes une confiance presque aveugle, ou du moins qui ne repose pas sur une connaissance directe et personnelle. Sans être tailleur ou horloger, chacun peut juger à l'usage si l'habit qu'on lui a livré est bien fait et d'une bonne étoffe, si la montre qu'il a achetée marque exactement les heures; mais combien peuvent juger du savoir d'un médecin , d'un avocat , d'un professeur de langues ou de mathématiques ? Ma maladie se prolonge, sans espoir de guérison: j'aurais tort d'en conclure que mon médecin n'est qu'un âne. J'ai perdu mon procès : c'est peut-être qu'il était mauvais ou que mes juges se sont trompés, et il serait téméraire d'accuser l'incapacité do mon avocat. Mon fils suit depuis plusieurs années les cours d'un collège ou d'une faculté : fait-il des progrèsdans ses études? je suis hors d'état de m'en rendre compte, sauf peut-être sur quelques points qui rentrent dans l'éducation générale que j'ai reçue, ou dans l'instruction spéciale qu'a exigée ma profession. L'État vient en aide à notre ignorance, en nous offrant la garantie de ses examinateurs. Il ne nous dispense pas de surveillance ; mais, par ses examens publics , il nous aide à suivre les progrès de nos enfants ; par ses diplômes, il atteste les études préparatoires de tous ceux qui font appel à notre confiance.

LES BIAMENS PtBLICS. 459

Les examens et les dipIAmes , qui rentrent dans les droits et peut-être dans les deyoirs de l'État, peuvent-ils être obligatoires? Gela n*est pas douteux pour les fonctions publiques, et particulièrement pour renseignement donné au nom de TÉtat. L'État, pas plus que les particuliers, ne doit accorder sa confiance en aveugle, et, s'il voit dans l'appréciation des examinateurs qu'il a choisis une garantie pour les particuliers , il doit la considérer comme une garantie nécessaire pour lui-même, puisqu'il n'a pas d'autres lumières. Il serait inique de placer à l'entrée des Tonctions publiques des barrières arbitraires, comme la naissance, la fortune, la foi religieuse ou les opinions politiques ; mais rien de plus juste que d'exiger la preuve des connaissances générales ou spéciales qiH sont utiles pour les remplir avec honneur et avec fruit.

On conçoit encore, à la rigueur, des examens obligatoires pour certaines professions, qui, bien que libres dans leur exercice, ont cependant un caractère public. Telle est la profession d'avocat. Un avocat est un intermédiaire entre les particuliers et les tribunaux. Dans ses rapports avec les particuliers, il n'a besoin que d'obtenir leur confiance ; dans ses rapports avec la justice publique, on peut lui imposer toutes les garanties qui sont compatibles avec la liberté de son ministère. L'État n'outre-passe pas ses droits, il n'entrave pas les devoirs de la défense, en ne permettant pas au premier venu d'abuser des instants de ses tribunaux. Il trouve d'ailleurs, pour les examens qu'il impose, une base positive, la loi, qu'on ne peut se dispenser de connaître quand on en réclame, dans un sens ou dans un autre, Tapplication juridique. Mais les examens ne doivent porter que sur le texte légal ou sur le texte des jurisconsultes anciens ou modernes qui font autorité. Le candidat doit rester libre dans toutes ses opinions; il n'est obligé que de connaître la loi et la jurisprudence, non d'en adopter telle ou telle interprétation. Sur ce point, la proression d'avocat jouit en France de toute la liberté désirable. En déclarant expressément qu'elles laissent aux candidats la responsabilité de toutes les opinions soutenues dans leurs thèses, nos facultés de droit renoncent à exercer sur les doctrines un droit de censure ; et, s'il est, d'un autre côté, un sanctuaire où toutes les opinions peuvent se produire impunément , c'est assurément celui de la justice, quand elles s'y produisent sous la robe de l'avocat.

4 60 LA LrBERTÉ d'enseignement.

Quand il s'agit, non plus d'une fonction ou d'un ministère public, mais d'une profession toute privée et sans rapport avec l'État, convient-il encore d'imposer l'obligation d'un examen? Le régime des corporations exigeait pour la maîtrise, en fait d'arts manuels, la confection d'un chef-d'œuvre, et cette exigence, qui trouverait aujourd'hui peu de défenseurs, était appuyée sur des raisons qui ont longtemps paru irréfutables. Elle protégeait le public contre les sollicitations et les offres d'ouvriers incapables ; elle protégeait les bons ouvriers contre la concurrence des mauvais, qui, ne s'étant pas donné la peine d'apprendre et ne se donnant pas la peine de bien faire, auraient pu se prévaloir, à peu de frais, du mérite du bon marché. Elle protégeait enfin les débutants contre la tentation de s'établir trop vite en qualité de maîtres et de s'exposer à la ruine , faute d'une capacité suffisante. Nous croyons aujourd'hui que c'est aux ouvriers et au public à se protéger eux-mêmes, et que le rôle de l'État doit se borner à punir la fraude et la concurrence déloyale, en renonçant à des mesures préventives, qui sont un encouragement à la paresse et à la routine. Le maintien des examens obligatoires est-il mieux justifié pour l'exercice d'une profession libérale, telle que la médecine? Nul principe, nous l'ayons reconnu, ne s'y oppose d'une manière absolue ; car la santé publique est un de ces intérêts de l'ordre matériel pour lesquels les individus ont le droit de compter sur la protection de l'État, et leur imprudence ne met pas entièrement sa responsabilité à couvert. Nous ne craignons pas toutefois de soutenir que, dans un pays éclairé et accoutumé à la liberté, les devoirs de l'État se borneront avec avantage à instituer, pour la médecine, des examens facultatifs, entourés de toutes les garanties qui peuvent appeler la confiance des ignorants aussi bien que des gens instruits.

L'intérêt privé suffit pour faire rechercher les grades, sans qu'il soit besoin de les rendre obligatoires i. On ne voit plus guère de

. ' « Rien nVst plus utile que les grades; rien nVst plus nécessaire. 11 faut rendre les examens très-sérieux, augmenter la valeur des diplômes, faire que, dans toute l'Europe, dans le monde entier, ce soit un trèsgrand honneur, une très-grande preuve de science et d'habileté que de posséder un diplôme français. Après cela, on n'auraque faire dVxigerla possession de ce diplôme. »

Jules Simon, La liberté, t. ti, p. 59.

LA MÉDEGUIB BT LSS EXAMENS OBLIGATODES. 46i

notaire ou d'avoué, au moins dans les villes importantes, qui ne tienne à se parer du litre de licencié en droit, et quelques-uns vont mèmejusqu'à celui de docteur. Quel pharmacien n*cst heureux de pouvoir mettre sur son enseigne : Pharmacien de première classe? Il en est de même pour la médecine. Sauf pour certains cas presque toujours éludés , le titre d*ofBcier de santé est seul obligatoire; et cependant, partout où un docteur vient s*établir à côté d'un officier de santé, il est rare que celui-ci puisse soutenir la concurrence : la supériorité du grade, signe probable de celle du mérite, suffit pour assurer au premier, sans le secours du monopole, une clientèle sans rivale.

Sans doute il se trouve des malades qui préfèrent les soins d'un officier de santé à ceux d'un docteur en médecine, et ils ont quelquefois raison, s'ils'agitd'un praticien éprouvé.Il s'en trouve même qui préfèrent les soins d'un empirique , et il n'est pas toujours certain qu'ils aient tort. Ni TËtat ni ceux qu'il charge de conférer les grades ne sont en possession de Tinfaillibilité médicale. Dans la médecine, comme dans toutes les sciences, l'hérésie de la veille peut être l'orthodoxie du lendemain. Je ne veux pas me prononcer entre les différents systèmes allopathique , homœopathique^ hydrothérapique, etc. Je crois que la vérité vraie , comme la vérité officielle, est du côté des allopathes. Mais n'est-on pas effrayé de penser qu*il suffirait d'un changement dans les conseils du gouvernement pour que l'homœopathie devint la vérité officielle , et que les allopathes fussent traités d'empiriques et de charlatans, et menacés de poursuites, à moins qu'ils ne se pourvussent d'un diplôme devant une faculté homœopathique?^Un grade, même délivré au nom d'un faui système, suppose toujours des études sérieuses.- Oui, mais c'est un grand poids jeté dans la balance de l'erreur qu'il consacre. Qui vous assure , d'ailleurs, que la vérité médicale sera toujours le fruit des études , et que le hasard ne la révélera jamais aux ignorants et aux simples? Tout n'est pas à dédaigner, on en fait sans cesse l'expérience , dans ce qu'on appelle des remèdes de bonnes femmes. C'est un paysan de la Bohème qui a inventé l'hydrothérapie , acceptée aujourd'hui à peu près sans réserve par toutes les sectes médicales. Qui a introduit le quinquina en Europe ? Des sauvages l'employaient avec succès depuis un temps immé-

^62 LA LIBERTÉ D*ERSEIGREBIEIIT.

niorial. Quelques voyageurs ignorants en vantèrent les bienfaits.

Cependant, près d'un siècle, on l'a vu sans honneur S

jusqu'au moment où Louis XIY en acheta le secret d*un médecin anglais, et qu'un médecin du prince de Condé, après en avoir obtenu, contre toutes les règles, la guérison de son illustre malade, osa en préconiser l'emploi, au grand scandale de la faculté. Nous rions des médecins de Molière, qui s'indignent qu'un malade ait l'impertinence de guérir autrement que dans les formes. On rira, dans quelques siècles, du monopole attribué par nos lois aux médecins gradués ou patentés par l'État.

Si nous sommes devenus plus raisonnables, nous sommes certainement moins conséquents que nos pères. On croyait, au moyen âge, et la Faculté prétendait,] usqu'au milieu du xvn* siècle, que la science était faite, qu*elle était consacrée par des autorités indiscutables^ et qu'il fallait s'attacher aveuglément, comme dit M. Diafoirus , aux opinions de nos anciens. Aujourd'hui nous croyons au progrès dans la médecine, comme dans tout le reste ; nous faisons peu de cas des doctrines anciennes, même de celles qui n'ont pas plus de cinquante ans de date ; nous ne tenons qu'aux grades. Pourvu qu'on possède un diplôme délivré dans les formes, on peut, dans la pratique, rompre en visière à toutes les théories dont il a fallu se pénétrer pour l'obtenir , comme on cesse désormais, après son dernier examen, de porter cette robe de médecin qui a essuyé tant de brocards. Quelle garantie est-ce donc que ce diplôme obligatoire ? C'est une barrière, je le veux bien, qui arrête quelques charlatans ; mais c'est aussi une prime en faveur des impudents qui peuvent s'en parer, ou qui gagnent assez d'argent pour pouvoir payer, au bas de leurs ordonnances, une signature privilégiée. C'est, en même temps, un bill d'indemnité qui suffit pour protéger, non pas sans doute le meurtre volontaire, mais l'imprudence homicide. Toutes les mesures préventives ont pour effet d'endormir la défiance et de détourner la répression de son but, en la faisant porter sur la forme, et non sur le fond. On pimira sans pitié l'exercice illégal de la médecine : les abus de l'exercice légal seront à l'abri de toute plainte

* La Fontaine, Le Quinquina,

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