‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 26 sur 74 · LA MÉDECINE ET LES EXAMENS 0BLT6AT01BES · texte numérisé non relu

LA MÉDECINE ET LES EXAMENS 0BLT6AT01BES

et de toute poursuite. En servant ainsi les intérêts du charlatanisme gradué, on ne réussît pas même à extirper le charlatanisme illégal : on ne fait que le rendre plus dangereux, en le forçant à des déguisements et à des pratiques clandestines, et en luîôtant répreuve delà publicité, devant laquelle succombent toujours l'ignorance et la mauvaise foi i. Toutes ces recettes que la tradition perpétue au sein de nos campagnes ne constituent qu'un grossier et dangereux empirisme. Elles contribueraient peut-être à former le trésor de l'expérience scientifique, si la clandestinité, à laquelle elles sont condamnées, n'empêchait pas toute observation exacte et précise. La routine médicale a été à moitié vaincue, lorsque les doctrines hétérodoxes ont pu du moins se produire sous le couvert du diplôme officiel ; sa défaite ne sera consommée que lorsque l'obligation du diplôme aura disparu, en laissant le champ libre à toutes les méthodes.

La médecine ne repose pas, comme le droit, sur des textes précis dont on peut toujours exiger la connaissance. Un examen de médecine ne peut avoir pour base que les opinions vraies ou fausses des examinateurs, et, dans une science aussi variable et aussi systématique, les chances peuvent être considérées comme égales entre la vérité et l'erreur. Or, quelques concessions que les examinateurs soient disposés à faire à la liberté des candidats, les doctrines qu'ils professent n'en exerceront pas moins une séduction toute-puissante. On a de la peine à penser par soi-même, quand on s'est habitué, dans ses premières études, soit par l'effet d'une docilité naturelle, soit dans l'intérêt du grade qu'on poursuit, à jurer sur la foi d'autrui. Pour quelques médecins qui se laissent entraîner vers les nouveautés, moins, le plus souvent, par une conviction raisonnée que par tempérament ou par charlatanisme, la fidélité aux doctrines reçues est, pour la plupart, une règle de prudence et une habitude invincible.

Faut-il donc renoncer aux diplômes officiels? Non sans doute,

' Un soi-disant docteur nègre avait naguère surpris la confiance, non dp quelques grossiers campagnards, mais de malades d'élite, dans la ville qui s'intitule la capitale de la civilisation. Tout son crédit tomba, non quand il fut traduit devant la police correctionnelle, mais quand il fut appelé à exercer son art, dans un de nos grands hôpitaux, sous les yeux des princes de la science.

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mais les rendre facultatifs, en n'apportant aucune entrave à Texercice (le la médecine. Que tout médecin , qu'il soilou non pourvu d'uu diplôme, que son diplôme lui ait été délivré au nom de TÉtat ou au nom d'une école libre, soit responsable de ses actes, lorsque sa négligence ou ses pratiques frauduleuses ont eu des cuites funestes ; mais qu'on renonce à des précautions restrictives, toujours plus efficaces pour empêcher le bien que pour prévenir le mal. Dans la médecine, comme dans toutes les sciences, comme dans tous les actes de la vie, la foi dans la liberté doit être le premier enseignement de la prudence.

S'il est une profession qui repousse absolument Tobligation légale des grades, c'est la profession de l'enseignement» toutes les fois qu'elle s'exerce en dehors du patronage de TÉtat. L'avocat remplit un ministère public ; le médecin tient dans ses mains notre santé et notre vie, dont la protection est l'objet propre de la police. Le professeur prend soin de Tâme, sur laquelle l'État n'a point d'action directe, et qui ne reconnaît pas son empire, lors même qu'elle accepte ou invoque son assistance. Si la surveillance de l'État sur l'enseignement libre ne doit pas s'étendre aux doctrines, à plus forte raison ne peut-elle pas imposer certaines doctrines sous la forme d'examens. Exiger de toute personne qui se livre à l'enseignement un brevet de capacité ou un diplôme, c'est remettre plus ou moins la direction de l'enseignement entre les mains des examinateurs institués par l'État. En vain leur recommanderez-vous de s'assurer seulement de l'instruction des candidats, en acceptant, les yeux fermés, toutes les théories scientifiques, littéraires ou morales qu'ils peuvent professer, la distinction n'est pas possible, elle est au-dessus de l'impartialité humaine. Un théologien catholique serait-il bon juge de l'instruction religieuse d'un protestant? Or , partout nous rencontrons des protestants, des hommes qui heurtent de front nos f)Ius chères convictions, et que nous sommes disposés, dans la sincérité de nos croyances , à taxer d'ignorance ou de mauvaise foi. Voyez, à la veille d'une exposition des beaux-arts ,

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les reproches qui s'élèvent contre les décisions du jury chargé de Tesamen des statues et des tableaux. L*accuse-t-on d*une injustice volontaire ? Non, mais d'une partialité aveugle à rencontre des œuvres qui blessent le goût de ses membres. On a souvent reproché à l'Académie française, comme à l'Académie des beauxarts, d'exclure systématiquement de son sein ou de la participation à ses récompenses des hommes de talent , quelquefois même de génie, dont le seul tort était de s'être insurgés contre les règles dégoût qu'elle avait transformées en articles de foi. On lui reproche aussi de subordonner ses jugements littéraires à des considérations morales, religieuses ou politiques. Même quand ils sont le mieux fondés, ces reproches ont quelque chose d'injuste. Toute foi est naturellement exclusive. Je sens difficilement le mérite d'un ouvrage où sont foulées aux pieds toutes les règles que je suis habitué à respecter, tous les principes auxquels sont attachés pour moi le salut et la dignité du genre humain. Tout ce qu'on est en droit de me demander, c'est que mes censures ne fassent pas loi pour l'État. L'État ne saurait se porter garant d'une orthodoxie esthétique et littéraire , après avoir cessé de reconnaître une orthodoxie religieuse. Je ne voudrais pas même pour lui d*une orthodoxie morale, ou du moins d'une orthodoxie qui s'en prendrait non-seulement aux actes , mais aux théories. La force matérielle ne doit, à aucun titre, enchaîner la pensée.

Ajoutons qu'il n'y a pour personne un droit positif à faire partie d'une Académie, à obtenir quelqu'une des couronnes qu'elle est chargée de décerner, ou à voir figurer ses œuvres dans une exposition publique. Aucun droit n'est atteint tant qu'il ne s'agit que de distinctions honoriliques. Les représentants officiels du bon goût ont repoussé mes tableaux : leur veto ne m'interdit pas une exposition particulière ; il ne m'ôte pas l'espoir de trouver des admirateurs et des acheteurs. L'Académie des sciences garde un silence dédaigneux sur ma découverte : elle n'est pas tout le public; elle n'est pas même tout le monde savant ; j'ai d'autres juges devant qui je puis appeler de ce que je considère comme un déni de justice. L'Académie française me ferme ses portes : je puis m'asseoir de mon chef sur ce quarante et unième fauteuil qui est la consolation de toutes ses victimes,

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et qui souffre à la fois plus d'un occupant ; je puis confier au pul)lic vengeur le soin de ma renommée et de ma fortune, en attendant que l'Académie elle-même, abjurant trop tard ses préventions, vienne s'écrier sur ma tombe :

Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre !

11 en est tout autrement d*un examen obligatoire et exclusif pour l'exercice de l'enseignement. Il ne s'agit plus ici d'un honneur, mais d'un droit, et la condamnation est sans appel, même au jugement du public. C'est comme si l'on interdisait aux artistes d'exposer et de mettre en vente leurs ouvrages sans l'agrément d'un JU17 ; aux savants, de professer des théories que l'Académie des sciences n'aurait pas approuvées ; aux écrivains, de publier des livres qui ne porteraient pas l'estampille de l'Académie française. C'est la censure préventive non des écrits , mais de la parole ; c'est le droit d'exercer une profession , et, de toutes les professions , celle qui demande le plus de liberté , remis entre les mains d'un tribunal , dont on peut toujours suspecter la partialité, quelques garanties qui aient présidé au choix de ses membres. Lors même que les diplômes seraient délivrés avec une impartialité sur laquelle il ne faut pas compter, n*est-ce rien que la séduction exercée par les doctrines et par les méthodes des examinateurs? La préparation aux grades qu'ils confèrent et, par suite, la préparation à l'enseignement, dont ces grades sont la condition, n'en reçoivent-elles pas un pli, qui, presque toujours, sera ineffaçable? C'est une précaution contre de dangereux écarts, je le veux bien, mais c'est aussi le plusgi^and obstacle au progrès.

D'où vient que la liberté d'enseignement a porté en France si peu de fruits? Elle a fait passer aux mains du clergé la direction d'une partie de la jeunesse, et ceux qui ne la demandaient que dans cet intérêt doivent être satisfaits; mais elle n'a pas transformé l'enseignement; elle n'a pas fait surgir de nouvelles méthodes, elle n'a pas imprimé aux intelligences un mouvement plus vif et plus libéral. A part le caractère et la science des maîtres, en quoi les écoles libres diffèrent- elles des écoles de l'État ? Les classes y sont distribuées de la même manière ; on y suit à peu près les mêmes programmes ; on se sert, en général,

l'euseigmehepit lime kt les examens obligàtoiaes. 467

des mëtne$ livres. Cédant aux instances souvent mal entendues des familles, plusieurs établissements d'instruction secondaire ont cherché, il est vrai, depuis quelques années, à abréger le temps des études; mais de quelle façon ? On n'essaye pas, par des méthodes plus intelligentes et plus rapides , d'enseigner solidement en six ou sept ans ce qu'on apprend mal en dix ans ; mais, après avoir laissé aux classes inférieures leur organisation séculaire, on dispense les élèves d'une partie des classes supérieures, qui suffisent à peine aux enseignements divers dont elles sont surchargées, et on reporte tout le fardeau sur celles qu*on conserve, sans en modifier sensiblement la distribution. Des études hâtives et indigestes, qui, au bout de peu d'années, laissent à peine quelques traces dans rintcUigence , voilà la seule innovation dont nous soyons redevables à la liberté d'enseignement. Est-ce à dire qu'il n'y eût rien à changer au système de nos études ? Tout le monde en sent les défauts, tout le monde réclame des réformes. Gomment se fait- il qu'au lieu de demander ces réformes à la liberté, ou ne les attende que de l'initiative de l'État? C'est évidemment inter* vertir les rôles. L'État, qui ne procède que par des mesures générales, s'expose à tout désorganiser, s'il décrète une réforme dont Texpérience n'a pas encore démontré les bons effets. La première tentative doit venir des particuliers, qui, n'opérant que sur un point, ne compromettent, s'ils échouent, que des intérêts restreints. Si la crainte d'un échec peut paralyser leurs efforts, quel stimulant ne devraient-ils pas trouver dans l'espoir du succès, sous un régime qui leur laisserait toute liberté ? D'où vient donc, je le répète, que la hberté d'enseignement s'est montrée infidèle à son rôle ? C'est qu'en la reconnaissant en principe, nous l'avons embarrassée de toutes sortes d'entraves ; c'est que l'État la tient dans ses mains, et par les conditions qu'il impose à ceux qui en réclament le bénéfice, et par la surveillance minutieuse qu'il exerce sur elle , et par les examens obligatoires qu'il place au terme des études comme le Sésame^ onvre-toi ! de la plupart des carrières Ubérales.

Faut-il s'étonner qu'en présence de ces entraves renseignement n'attire souvent que des esprits timides , défiants d'euxmêmes, se résignant à enfermer leur pensée dans un moule convenu et à répéter, sansy rien mettre qui soit à eux, les leçons

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d*après lesquelles ils se sont formés? Ces dispositions routinières se font surtout sentir dans l'enseignement qu'on appelle classique, dans l'enseignement des langues et des littératures anciennes. Nous avons vu naître, de nos jours, pour l'étude des langues vivantes, de nouvelles méthodes, qui, sans avoir dit leur dernier mot, ont été couronnées par un succès incontesté. L'enseignement de la musique et du dessin tend à se transformer, et, là encore, l'épreuve est faite pour des méthodes plus rapides et plus sûres. L'enseignement classique reste seul stationnaire, d'aucuns diraient qu'il rétrograde : or, c'est précisément le seul sur lequel pèse l'obligation des grades *.

Quoi donc ! faut-il abandonner l'enseignement, dépourvu de la garantie des grades obligatoires, à l'influence de ces congrégations envahissantes, qui deviendraient si aisément un État dans l'État? Paut-il permettre à des sociétés politiques de propager , sous le couvert de l'enseignement classique , des principes subversifs? — Rien de plus ordinaire que d'opposer à la liberté, ici le fantôme des empiétements du clergé, là celui de

* Cette condition des grades, imposée à rexercice de renseignement libre, a déjà souffert plus d'une brèche, du consentement de l'État luimême. En exigeant, pour l'instruction secondaire, le grade de bachelier es lettres ou es sciences, la loi française permet d'y substituer un certificat, délivré par une commission spéciale. Elle est plus libérale encore pour l'instruction primaire , où elle accepte, à la place des examens publics , les lettres d'obédience données par certaines congrégations. Enfin, l'enseignement libre, à son premier degré, est à la veille d'être affranchi de toute condition préalable de grades, de certificats d'aptitude ou de lettres d'obédience. Nous formons des vœux pour que cette heureuse réforme se réalise et pour qu'elle soit étendue à tous les degrés d'enseignement. Que l'examen se passe devant une commission ou devant une faculté universitaire, c'est toujours un examen imposé par l'État ; et nous ne voyons pas pourquoi on attendrait plus d'impartialité d'une commission choisie arbitrairement et annuellement par un ministre que d'un corps savant, dont les membres sont nommés à vie, ou du moins ne sont révocables que par un décret du souverain. D'un autre côté, c'est constituer en faveur des congrégations un injuste privilège que d'incliner, devant leurs lettres d'obédience, le prétendu droit de l'État, quand on le maintient tout entier pour les autres associations enseignantes, de même que pour les individus isolés. L'État ne doit abdiquer que devant le droit commun de la liberté. Mais n'est-ce pas une inconséquence que de renoncer aux grades pour l'enseignement primaire, qui s'adresse aux familles les moins éclairées, et de continuer à les exiger pour les deux autres degrés, où l'intérêt public est moins pressant et l'intérêt privé mieux en état de se protéger lui-même?

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la propagande révolutionnaire. Mais, pour être logique, ce n'est pas la liberté spéciale de renseignement qu'il faudrait frapper avec cette arme à deux tranchants . c'est la liberté de conscience. Vous prétendez défendre à des parents catholiques de s'en rapporter aveuglément aux conseils d'un prêtre pour l'éducation de leurs enfants : pourriez-vous leur défendre, sans porter atteinte à leur foi, de livrer à leur guide spirituel, par la confession et par la direction, la conduite de leur ménage, la réglementation de tous leurs actes, soit privés, soit publics ? Le vrai remède aux abus d'influence, c'est la liberté pour tout le monde, c'est la lutte à armes égales entre toutes les prétentions opposées.

En renonçant aux mesures préventives, la société ne désarme pas, d'ailleurs, devant les manœuvres frauduleuses : la vigilance de la police et la sévérité des tribunaux les atteindront plus sûrement que les exigences d'un jury d'examen. — La répression vient trop tard, direz- vous, quand la confiance des familles a été trompée par de fallacieuses promesses, quand la droiture de Fenfance a été faussée par un enseignement inintelligent ou immoral. — Elle vient trop tard aussi quand un enfant a été perverti dans sa famille elle-même, dans Tatelier qui la reçu comme apprenti, dans le magasin où il est entré comme commis, dans la maison qui, sous prétexte de bienfaisance, lui a donné un refuge. Allezdonc jusqu'au bout : imposez des examens non-seulement aux maîtres d'école , aux professeurs de belles-lettres ou de sciences, mais à tous ceux qui se chargent ou que la iiature a chargés de prendre soin des enfants. La logique demanderait qu'on en imposât même aux nourrices. Quiconque respecte l'institution de la famille doit craindre de l'ébranler en exagérant la répression, même contre l'abus le plus manifeste de son autorité, à plus forte raison en prenant trop de précautions contre ses erreurs.

Si la famille peut se tromper, si elle peut être trompée, les représentants de l'État ne sont pas plus infaillibles, leur examen n'est pas plus à l'abri d'influences exclusives et funestes. Les erreurs des parents ne sont pas, du moins, universelles : celles des examinateurs publics, quand ils exercent une juridiction obligatoire, se font sentir à toute la société. On craint l'influence

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que pourrait exercer une congrégation religieuse ou une association politique, si elle avait le droit de délivrer des diplômes, en concurrence avec ceux de l'État ; mais cette influence ne s'imposerait à personne : celle de l'État peut être aussi mauvaise, et, si ses diplômes sont obligatoires, elle pèse sur tout le monde. Vous ne voulez pas, vous libre penseur, que des jésuites puissent enseigner, à moins qu'ils n'aient passé sous les fourches caudincs d'un examen public : qui vous assure que l'État ne tombera pas un jour aux mains des jésuites, et ne vous imposera pas, en vertu du droit que vous réclamez pour lui, des maîtres formés d'après leurs principes? Vous ne voulez pas, vous conservateur, que des novateurs révolutionnaires puissent ouvrir des écoles, ou du moins vous prétendez que l'État se fasse juge de leur capacité, et par suite de leurs doctrines : êtes-vous certain que leurs doctrines ne deviendront jamais celles de l'État? Faites donc en sorte que l'habitude de la liberté et de l'initiative individuelle entre tellement dans les mœurs que les changements politiques les plus radicaux puissent se produire sans ôter tout refuge aux croyances vaincues et aux intérêts des minorités.

On fait valoir une dernière considération en faveur de l'obligation des grades pour la profession de l'enseignement : c'est la nécessité de maintenir à une certaine hauteur le niveau général des études. La prospérité d'un pays, ses progrès matériels, aussi bien que ses progrès moraux, son influence et son honneur au dehors, tiennent au développement des intelligences, à la direction que reçoit l'éducation nationale. C'est là un de ces intérêts communs pour lesquels tous les individus qui composent une nation sont solidaires, et qui ne sauraient être délaissés par l'État, représentant légal de leur association. Or, si le premier venu peut ouvrir une école sans justifier de sa capacité, combien de familles, séduites parle bon marché, donneront leur confiance, sinon à des maîtres tout à fait ignorants, du moins à des individus d'une instruction superficielle et mal assise, qui ne sauront que répéter par routine le peu qu'ils auront appris, ou mettre entre les mains de leurs élèves quelques livres de classe, dont ils seront incapables et d'éclaircir les passages obscurs, et de combler les lacunes, et de rectifier les inexactitudes ! Depuis que la liberté d'enseignement a succédé en France au monopole de

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l'État, il est facile de reconnaître que les éludes se sont abaissées. Que serait-ce donc si Ton abattait les barrières que Ton oppose encore à la décadence ?

Du moment qu'on invoque l'expérience, nous avons le droit de demander si elle a été bien faite, si ce ne sont pas ces barrières mêmes qui ont empêché la liberté de porter ses fruits. Nous n'avons fait que passer, en ce qui concerne renseignement, du monopole absolu au système des maîtrises ; nous n'avons pas encore essayé de la libre concurrence, et il nous est permis de croire qu'elle ne serait pas moins favorable au progrès dans l'ordre intellectuel que dans Tordre industriel. Ce niveau que l'on espère maintenir dans l'enseignement, à Taide des grades obligatoires, ne sera jamais que celui de la médiocrité ; il empêchera, je le veux bien, les études de tomber trop bas : il les empêchera aussi de s'élever.

Un grade obligatoire est forcé, en effet, de chercher sa mesure non dans les intérêts des études, mais dans ceux de la profession pour laquelle il est exigé. Aussi, la vraie cause de la décadence de notre enseignement classique, ce n'est pas la liberté d'enseignement, c'est Textension imprudente que l'on a donnée à Tobligation professionnelle du baccalauréat. On y a gagné sans doute d'écarter de certaines carrières les candidats illettrés ; mais, sous peine de briser l'avenir d'un grand nombre de jeunes gens, il a fallu se contenter d'études médiocres, et cette médiocrité, au-dessous de laquelle on ne voulait pas descendre, est devenue le niveau audessus duquel bien peu cherchent à monter. La préparation au baccalauréat, dans les Umites de capacité exigées pour le baccalauréat, voilà quel a été dès lors le seul but des études, et la supériorité d'intelligence n'a plus été considérée que comme un moyen d'arriver plus vite au but, non de le dépasser. 11 n'y a que les grades facultatifs qui présentent des garanties de capacité vraiment sérieuses, parce qu'ils peuvent exagérer leurs exigences, sans qu'elles prennent un caractère vexatoire. Le doctorat en droit a incontestablement plus de prix que le doctorat en médecine: c'est que celui-ci est un grade professionnel , lautre est en quelque sorte un titre de luxe, sauf pour ceux, et c'est le petit nombre, qui se destinent à l'enseignement ; si l'on venait à l'exiger pour la magistrature ou pour le barreau, il ne tarderait pas à se

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déprécier. Le doctorat en médecine lui-même ne se maintient à une certaine hauteur que parce qu'on peut s'en passer pour exercer l'art de guérir ; la suppression des officiers de santé, si imprudemment demandée par les docteurs, lui porterait un coup fatal. II en est de même pour renseignement classique. Ce qui en maintient le niveau, ce n*est pas le baccalauréat, dont les exigences ne peuvent être que très-modestes, par suite de son caractère obligatoire : ce sont les grades facultatifs, la licence et le doctorat; c'est aussi l'émulation des maîtres, en les engageant à suppléer, par un travail persévérant, à l'imperfection des études qui ont suffi pour leur ouvrir l'entrée de la carrière.

En instituant des examens, soit obligatoires, soit facultatifs, l'État peut y ajouter des conditions d'études ])réalables. Ce n'est pas, en principe, une exigence contraire à la liberté. Si le grade est facultatif, toutes les conditions imposées pour l'obtenir sont également facultatives ; s'il est obligatoire, le fond emporte la forme, et la liberté n'est pas plus atteinte par les conditions du grade que par le grade lui-même.

Des certificats d'études sont exigés en France pour les examens de droit et de médecine. Le baccalauréat es lettres et es sciences a été, depuis 1849, affranchi de cette obligation, dont le rétablissement n'a pas cessé d'être réclamé, dans l'intérêt des études, par l'Université. Il semble en effet que, si un examen doit appeler cette garantie, c'est surtout quand il embrasse les matières les plus étendues et les plus diverses. Un examen de droit ou de médecine ne porte, en général, que sur l'enseignement d'une année ; le baccalauréat, sur celui de plusieurs années. Le premier se renferme dans une seule science et dans une portion limitée de cette science. Le second est une véritable encyclopédie : la langue maternelle, les .langues vivantes elles-mêmes, les chefsd'œuvre de toutes les littératures, l'histoire, la géographie, les sciences physiques et mathématiques, la philosophie, voilà le champ qu'il faut parcourir dans une série d'interrogations, condamnées, par la durée nécessairement très-restreinte de l'examen, à se contenter, pour réponses, d'assez vagues généralités. Mieux

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vaudrait peut-ëlre un certificat d'études sans la sanction d'un examen, qu'un examen de ce genre sans la garantie d'un certificat d'études.

Nous sommes loin de nous dissimuler la force de ces raisons ; nous croyons cependant que le maintien ou le rétablissement des certificats d'études, s'il n'est pas inconciliable aveclaliberté.ne peut que la mettre en péril. Si l'on exige que les études aient été faites dans les écoles de l'État, comme cela a lieu pour le droit et la médecine, on crée en leur faveur un privilège énorme. Ce privilège ne s'est maintenu en France, pour l'enseignement supérieur, qu'en enlevante cet enseignement le bénéfice de la liberté. Le monopole des facultés n'est pas, sans doute, une conséquence forcée de l'obligation d'assister à leurs cours. Mais quel succès peuvent espérer des cours libres, à côté de cours obligatoires, à moins qu'ils n'aient l'attrait d'un grand talent, ou qu'une sorte de mode ne les prenne sous son patronage ? L'enseignement primaire et l'enseignement secondaire ont conquis parmi nous presque toutes les garanties de la liberté : l'enseignement supérieur a les mêmes droits, et il ne faut pas qu'ils soient confisqués, soit directement par l'interdiction des cours libres, soit indirectement par l'obligation des inscriptions auprès des facultés de l'État. 11 serait aussi inconséquent qu'injuste que l'enseignement de la jeunesse restât en tutelle, quand celui de l'enfance a cessé de l'être. J'admets que les professeurs qui enseignent au nom de rËtat ont été choisis avec la plus grande impartialité : la liberté est défiante de sa nature, et elle ne peut remettre ses plus chers intérêts entre les mains du gouvernement le plus éclairé et le plus équitable.

Le privilège serait moins excessif si les grades devenaient simplement facultatifs. Us n'en seraient pas moins très-recherchés, et si la fréquentation des cours institués par TÉtat était nécessaire pour les conquérir, ces cours défieraient toujours la concurrence de l'enseignement libre. Qu'on se représente la situation des établissements libres d'instruction secondaire, s'il fallait encore un certificat d'études dans les collèges de l'État pour se présenter au baccalauréat, lors même que le baccalauréat ne serait plus exigé à l'entrée de toutes les carrières libérales ; qu'on se représente surtout quelle atteinte une telle obligation porterait à 1^

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liberté des esprits. S'il est difficile à un examinateur de faire abstraction de ses doctrines personnelles, comment un professeur le pourrait-il? Que son cours soit imposé à tous ceux qui ont besoin des grades ou qui croient devoirles rechercher, ses théories leur seront imposées par là même. Privilège chèrement acheté d'ailleurs, car, en exagérant les droits qull confère à ceux qui enseignent en son nom, l'État exagère nécessairement leur responsabilité. L'enseignement donné par l'État peut être, à beaucoup d'égards, c'est un point sur lequel nous aurons à revenir, un enseignement libre, car l'existence de l'État n'est proprement attachée à aucune doctrine littéraire, scientifique, médicale ou même juridique ; mais la liberté est incompatible avec un enseignement imposé. Chacun a le droit de protester contre des théories qu'il est forcé d'écouter, si ces théories blessent ses convictions ; chacun a le droit de réclamer soit contre une obligation pénible pour sa conscience , soit contre un enseignement qu'il juge faux ou dangereux , et c'est le devoir de l'État, s'il maintient l'obligation, d'exiger de ses professeurs le respect de ces susceptibilités, dont il ne lui appartient pas de se faire juge. Paire violence à la conscience des professeurs ou à celle de leurs auditeurs forcés, telle est l'alternative à laquelle il ne saurait se soustraire.

Échappera-t-on à tout péril en accordant les mêmes droits aux certificats de l'enseignement libre qu'à ceux de l'enseignement public? Non, à moins que l'obligation ne devienne tout à fait illusoire. L'État peut maintenir le niveau des études, dans les établissements qui lui appartiennent , par la surveillance qu'il exerce sur les mattres et sur les élèves, par les conditions qu'il impose soit à la nomination ou à l'avancement des premiers, soit au passage des seconds d'une classe dans une autre , enfin par ses programmes d'enseignement et par la durée qu'il assigne à chaque branche des études. Toutes ces garanties lui font défaut vis-à-vis des écoles libres, s'il est vrai que la liberté d'enseignement ne suppose pas seulement des maisons d'instruction fondées, entretenues et dirigées pardes particuliers, mais des établissements vraiment libres dans leur organisation, dans le choix de leurs méthodes, dans les doctrines qu'ils professent ^

» Quand on parle de certificats d'études délivrés par des établisse-

LES CEBTIFICATS D^KTUBES. \7ti

Le certificat d'études répond à un besoin réel ; mais il est loin d'avoir la vertu qu'on lui suppose. Considérons d'abord l'enseignement supérieur, où il s'esl toujours maintenu. Des inscriptions auprès des facultés sont exigées pour les licences es lettres et es sciences ; mais ce n'est qu'une mesure fiscale, car les inscriptions peu?ent être prises toutes à la fois, sans justifier de l'assiduité aux cours. Ces deux examens n'en sont pas moins sérieux, et ils portent avec eux toutes les garanties qu'on peut souhaiter, sans avoir besoin de celle d'un certificat d'études. Pour le droit et pour la médecine, la présence régulière aux cours des facultés est exigée en principe ; mais , dans la pratique , surtout pour le droit , de nombreuses dispenses sont accordées , et on sait à quoi se réduit l'assiduité, pour ceux mêmes à qui elle est imposée. Des mesures plus rigoureuses pourraient sans doute être prises. On pourrait assimiler les cours des facultés aux classes des collèges, exiger la présence des élèves à toutes les leçons, et, pendant toute leur durée, les obliger à prendre des notes, leur imposer des rédactions. On ne leur imposera pas le goût du travail ; on ne fera pas qu'une besogne machinale soit une besogne féconde. La discipline est une belle chose ; il vient un âge où la liberté

ments libres, on entend qu'ils attesteront des études faites sur le même plan que celles des établissements publics. Ost ainsi qu'on réclame pour le baccalauréat un ceitificatde rhétorique et de philosophie comprenant les matières de l'enseignement de ces deux classes, tel qu'il est organisé dans les lycées. Mais quoi! si je crois pouvoir distribuer ces matières en plusieurs classes ou les réunir en une seule , pourquoi me défendriez-vous d'en tenter l'épreuve? S'il faut deux classes distinctes, m'empôcherez-vous, du moins, de répartir sur elles une partie de l'enseignement que vos lycées donnent dans les classes précédentes? Faudra-t-il que j'adopte tout votre plan d'études avec les dix années qu'il ombrasse? On n'a rien obtenu si Tonne va pas jusque-là. La rhétorique pt la philosophie des lycées n'ont de valeur que comme couronnement des études antérieures, non comme pouvant en tenir lieu. Et ce n'est rien encore que de supprimer la liberté des méthodes en astreignant les établissements libres aux programmes des établissements publics. En supposant qu'ils ne donnent jamais des certificats de complaisance, que prouveront leurs attestations? qu'on a suivi leurs cours pendant un certain temps, mais non pas qu'on en a profité, non pas que ces cours ont été bien dirigés, non pas, en un mot, qu'on a fait de bonnes études. Quelles garanties peuvent offrir de telles attestations, que n'offre pas l'examen lui-même ? Et si l'on prétend les contrôler par une action directe et efficace, exercée, au nom de l'État, sur les maîtres, sur les élèves et sur les études, que reste-t-il de la liberté d'ensei* gnement?

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est encore meilleure. Que les étudiants abusent trop souvent de la liberté qui leur est laissée, nous sommes loin de le nier ; que, sans les traiter en enfants, on ne doive pas les traiter tout à fait en hommes, nous l'admettons encore ; mais, pour les engager au travail, nous préférons à la contrainte l'intérêt des cours, Tattrait des récompenses, la juste sévérité des examens. Nous sommes persuadé que les cours seraient mieux suivis s'ils étaient tout à fait libres, et surtout s'il y avait une salutaire émulation entre les professeurs de l'État et des professeurs indépendants, comme ces privât docent que la France est réduite à envier à l'Allemagne. D'un autre côté, les récompenses scolaires seraient plus recherchées si les diplômes portaient la mention des prix remportés dans les concours ou des marques de distinction obtenues dans les examens, si l'usage permettait de s'en parer devant le public et si l'État en faisait un titre à se8 faveurs. Enfin, pour ceux qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas viser aux récompenses, les examens offriraient une garantie plus sérieuse, si l'on n'y ajoutait pas cette autre garantie à peu près illusoire de Tobligalion des études. Rien de plus naturel que de se laisser entraîner à un excès d'indulgence, quand on sait que l'on dispose delà destinée d'un jeune homme*; or, la conscience des examinateurs se tiendra d'autant moins en garde contre un tel entraînement qu'elle pourra se donnercette excuse que la fréquentation des cours rachète ce qu'il y a d'insuffisant dans les examens.

Ce n'est que dans l'enseignement secondaire et pour le baccalauréat que le certificat d'études apparaît àde bons esprits commele seul remède à un état de choses déplorable, dont on sentait déjà la gravité, lorsque ce certificat était éludé par des déclarations mensongères, et qui est devenu manifeste pour tout le monde, lorsqu'il a été entièrement supprimé. Sans dissimuler le mal, nous croyons qu'il en faut chercher la cause dans le baccalauréat lui-même, et qu'en lui ôtant l'importance exagérée qu'il a usurpée, on fera disparaître, avec le mal, la nécessité apparente du remède. Bien qu'il ne s'agisse que d'une question toute pratique, l'importance qu'elle a prise de nos jours et les graves intérêts qui s'y rattachent nous engagent à la traiter avec quelque développement.

LE BÀCCALArnÉAT. «177

Le baccalauréat a subi bien des métamorphoses depuis la création de l'Université. Ce n'était d'abord qu'un examen assez facile et assez restreint, imposé seulement à ceux qui voulaient prendre d'autres grades dans les facultés. Il embrasse aujourd'hui tout le cercle des études classiques, et il est exigé pour tant de carrières, que c'est un signe d'incapacité et une sorte de déchéance que de ne pouvoir y réussir. Or, il est remarquable que plus le baccalauréat a vu croître ses exigences, plus on s'est plaint de raffaiblissement des études. Nous en avons déjà indiqué la raison. C'est que la force d'un examen n'est pas dans Textension de son programme, mais dans la destination qui lui est assignée. L'examen pourTécole polytechnique n'était pas moins élevé qu'aujourd'hui, lorsqu'il se bornait aux mathématiques, avec la simple addition d'une composition littéraire, dont la faiblesse n'était presque jamais un motif d'exclusion. Le baccalauréat, au contraire, en s'imposant, comme une commune mesure, aux aptitudes et aux professions les plus diverses, a été condamné, par la force des choses, à courber sous un niveau de plus en plus bas ses prétentions encyclopédiques.

Tous les enfants qui font leurs classes de huit à dix-huit ans ne sont ni également intelligents ni également laborieux. Ceux mêmes qui se valent sous ce double rapport ne marchent pas d'un pas égal dans la durée de leurs études. Pour les uns, l'esprit paraît longtemps engourdi et se révèle tout à coup dans les dernières années ; d'autres manifestent dans l'enfance une vivacité qui ne tient pas toujours ses promesses. De même pour le travail. Qui n'a eu, soit au début, soit dans le courant de ses études, des boutades de paresse, plus ou moins prolongées, qui n'empêchent pas qu'on ne puisse se mpntrer plus tard un homme actif et dévoué à ses devoirs? Lors même que l'intelligence et le travail n'ont souffert aucune éclipse, les aptitudes ne sont pas toujours les mêmes. Tel a le goût des lettres, tel autre celui des sciences. Celui-ci, faute de mémoire, ne peut retenir que des notions vagues et incomplètes d'histoire et de géographie ; celuilà ne sera jamais qu'un très-médiocre humaniste. Il y aurait une véritable injustice à frapper d'exclusion tous ceux qui, par l'effet delà diversité de leurs dispositions ou par suite d'un retard dans le développement de leur intelligence, n'ont pu atteindre à

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une force égale sur toutes les matières d'un programme aussi vaste et qui demande d'aussi longues études. Beaucoup d'hommes distingués , même parmi les littérateurs et tes savants , ont été, dans leurs classes, d'assez mauvais élèves, et, lors même qu'on aurait le droit déjuger deThommepar l'écolier, il ne faut pas décourager ceux qui, sans avoir fait de très-bonnes études, n'en ont pas fait cependant de tout à fait mauvaises. L'injustice serait d'autant plus grande qu'on ne répare pas les lacunes des études classiques comme celles des études spéciales. Celui qui a échoué à un examen de droit, peut, sans beaucoup d'efforts, tenter, au bout de trois mois,unenouvelleépreuveavecdeschancesdesuccès. Celui qui a échoué au baccalauréat, faute d'avoir suffisamment profité d'un enseignement de plusieurs années, aurait besoin de refaire ses classes pour se mettre en état de passer un bon examen.

Il est donc juste que le baccalauréat rabaisse ses prétentions, qu'il accepte des études faibles et incomplètes, qu'il se contente d'une honnête médiocrité. Mais son ambition a beau être modeste, ce grade, à l'aide duquel on peut jîrétendre à tout, et sans lequel on n'est presque rien, garde toujours tout son prestige aux yeux des jeunes gens et de leurs familles. Ce n'est plus seulement le signe des études, c'est un but auquel on vise pour lui-môme, et sur lequel chacun règle ses efforts. De là une tendance générale, chez ceux qui participent aux bienfaits de l'instruction secondaire, à renfermer leur ambition dans les exigences du baccalauréat. S'il oblige les uns à s'élever jusqu'à lui, il engage les autres à ne pas prétendre plus haut. C'est ainsi que le niveau des élèves médiocres est devenu celui des bons.

Que faut-il donc pour relever les études ? Supprimer cet examen uniforme, qui est devenu une sorte de lit de Procuste, ou, si Ton tient à le conserver, lui superposer d'autres examens, qui offrent aux élèves capables un prix plus cligne d'eux, et le rendre luimême encore plus facile, en ne le considérant que comme la dernière limite de la médiocrité. Si les professions libérales supposent une certaine moyenne d'instruction, que peut constater un examen commun, chacune d'elles, en dehors ou au-dessus de cette moyenne, demande une capacité particulière, qu'il est juste de vérifier par un autre examen plus ou moins élevé. Convient-il, par exemple, de ne rien exiger de plus, en fait d'instruction Utté-

us BÂOGAUIJ&ÉAT. 479

mire , d'un avocat ou d'un juge» que d'un commis des contributions indirectes ^ ?

Par là, sans décourager personne, on fera naître une émulation féconde, qui, en offrant une prime aux efforts des bons élèves, se fera sentir dans toutes les professions libérales, même dans celles qui deviendront plus abordables. Si quelques-uns, se rendant justice ou n'écoutant que la voix de la paresse, se résignent de bonne heure à ne poursuivre que le but le plus rapproché, beaucoup ne consentiront à descendre qu'après avoir frappé, vainement pour leur ambition, mais non pour le développement de leur esprit, à la porte la plus élevée. Voyez ce qui a lieu pour les sciences, où la décadence est beaucoup moins sensible que dans les lettres. Dès qu'un enfant montre quelque goût pour les mathématiques, il est rare qu'on ne songe pas pour lui ,à l'école polytechnique, et, parmi les carrières auxquelles conduit cette grande école, aux services civils. Bien peu arriveront au terme de leurs

* Nos institutionB universitaires ont déjà fait un pas dans cette voie, en créant deux baccalauréats rivaux, Tun pour les lettres, Tautre pour les sciences. Mais la réforme était mal entendue. Elle gênait à la fois et ceux qui pouvaient prétendre à des succès égaux dans les lettres et dans les sciences, et ceux qui, sans pouvoir s'élever bien haut, de l'un et de l'autre côté, réunissaient cependant, dans un degré inférieur, les deux aptitudes. Elle avait un tort plus grave, en ne reconnaissant que deux catégories tranchées là où il eût fallu tenir compte d'un plus grand nombre de nuances. C'est ce dont on s'est aperçu tout de suite pour la médecine, qui a forcément un pied dans les deux camps. Mais ce qui a surtout compromis l'institution, c'est ce qu'on a appelé la bifurcation, la séparation des élèves, dès douze ou treize ans, en deux sections radicalement distinctes , répondant non-seulement à des examens différente, mais à des professions différentes, et préjugeant leur vocation à l'entrée de l'adolescence. La plupart des parents, quand ils font faire à leurs enfants des études classiques, n'entendent pas enchaîner leur avenir, mais au contraire les mettre à môme, au sortir du collège, de choisir entre les carrières libérales. 11 n'y a pas lieu de décourager cette ambition, qui contribue au développement intellectuel de la nation, en donnant aux études un prix qu'elles n'auraient pas toujours par eUes-mêmes. Qu'il y ait donc un enseignement commun pour tous ceux qui prétendent aux professions libérales, ou, du moins, que la séparation ne commence que lorsqu'elle est tout à fait inévitable. Mais si tous suivent les mômes cours, tous n'y obtiendront pas les mômes succès. Rien de plus juste que de constater, par des examens gradués, la diversité des résultats; rien de plus juste aussi que de manifester des exigences plus grandes, à mesure que l'ambition des postulants vise plus haut.

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