‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 27 sur 74 · ISO LA LIBERTÉ D* ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

ISO LA LIBERTÉ D* ENSEIGNEMENT

vœux ; mais, si Tori ne peut être ingénieur des mines ou des ponts et chaussées, on est encore fier de revêtir Tuniforme d'officier d'artillerie ou du génie; et, si Ton échoue aux examens de Vécolc polytechnique, ou si, faute de chances suffisantes, on renonce à s'y présenter, on est heureux de mettre à profit, soit pour une autre école , soit pour ceilaîns emplois qui demandent des connaissances scientifiques, soit enfin pour l'industrie ou le commerce, ces hautes études, qui, sans avoir atteint leur but, seront loin d'être infructueuses. Ainsi se maintient le niveau de l'enseignement scientifique, sans certificat d'études, et même sans le concours du baccalauréat, qui n'a exercé aucune influence, ou plutôt qui n'a exercé, comme partout, qu'une influence fâcheuse sur les examens des grandes écoles. Ajoutez que personne ne se plaint de ces ricochets auxquels est condamnée l'ambition des jeunes gens et de leurs familles. Chacun comprend qu'un examen spécial a le droit d'être sévère et de repousser les présomptueux vers un autre porte : un examen général, hors duquel il n'y a, pour ainsi dire, aucune issue, ne saurait, au contraire, être trop facile. L'influence d'un examen unique et uniformément obligatoire, voilà la véritable cause de la faiblesse toujours croissante des études littéraires. Quand on sème Tuniformité, faut-il s'étonner qu'on ne récolte que la médiocrité ?

Si nous repoussons Tensoigncment obligatoire pour les grades des facultés, Tira poserons-nous d'une manière générale, dans les limites de l'instruction primaire, à toutes les classes du peuple, en dehors de la poursuite de tout grade ou de toute profession déterminée? C'est une institution qui existe dans quelques pays, et qui a en France de nombreux partisans. Elle a eu l'heureuse fortune d'être réclamée avec ardeur par les voix les plus éloquentes de l'opposition, à la tribune et dans la presse, et de trouver un zélé défenseur jusque dans les conseils du gouvernement t.

* Rapport do M. Duruy, ministre de l'instruction publique, Moniteur du 0 niai-s 1865. — Voir aussi le beau livre de M. Jules Simon, Lécole,

L'iNSTfitGTlON OBLIGATOIIIE. 4 Si

Les intérêts élevés auxquels elle prétend donner satisfaction et les sympathies qu*elle excite, dans les camps les plus opposés, nous font un devoir de ne pas la repousser sans une discussion approfondie.

On nous permettra d'écarter les arguments tirés de l'expérience. Il est peu d'institutions, si mauvaises et si injustes qu'elles soient en principe, qui ne puissent invoquer le succès qu'elles ont obtenu dans certains temps et dans certains pays. Nous voyons, dans l'antiquité, l'esclavage établi par toute la terre, se faisant accepter partout sans trop de résistance, et pouvant se faire un titre, dans les États les plus civilisés et les plus libres, des facilités qu'il offrait à la vie politique des citoyens. Ce n'est là, sans doute, qu'un des côtés de la médaille, et le revers nous offrirait non-seulement l'oppression la plus horrible pesant sur le corps et sur l'âme des esclaves, mais la comiption dès maîtres eux-mêmes par le fait seul de l'esclavage. Toute expérience a sa contre-partie, et tant qu'elle n'a pas dit son dernier mot, il faut toujours opposer les résultats aux résultats, sans qu'-on ait le droit d'en tirer une conclusion définitive. Aujourd'hui l'épreuve est faite pour l'esclavage ; il est condamné, sans retour, parrexpérience comme par la raison. Mais, tant qu'il était en vigueur, les faits qui parlent contre lui paraissaient probablement beaucoup moins évidents que ceux qui semblent témoigner en sa faveur, et nous-mêmes nous aurions peut-être quelque peine à nous prononcer entre les uns et les autres, si nous n'étions pas éclairés par certains principes qui régnent dans nos âmes, et qui ont plus de force pour nous convaincre que tous les enseignements de l'histoire. L'épreuve ne fait que commencer pour l'instruction obligatoire, et il serait téméraire d'en préjuger les résultats, si la question était de celles que l'expérience suffit à trancher. Mais, comme celle de l'esclavage , quoique dans un moindre degré, hâtons-nous de le dire, c'est une question de principes, et, laissant de côté les faits allégués pour ou contre, ce n'est que sur le terrain du droit naturel que nous devons en chercher la solution.

Remarquons, d'ailleurs, que l'épreuve n'a été sérieusement tentée, avec un succès apparent , qu'en Allemagne ou dans des pays de race allemande. Or, les Allemands sont un des peuples les mieux doués pour la Uberté et les moins heureux dans leurs

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efforts pour s^élever jusqu'à elle. Qu'on les compare, sous ce rap* port, avec les Anglais, leurs frères d'origine. Ceux*ci ont, depuis plusieurs siècles, consacré l'indépendance de l'individu en restreignant dans une juste mesure la puissance de l'État; ceux-là commencent à peine à rompre les mailles dans lesquelles les enserrent encore des institutions plus ou moins despotiques, et leurs instincts de liberté n'ont guère trouvé d'issue, jusqu'à présent, que dans Tordre spéculatif. C'est ainsi qu'ils se sont élevés à un haut degré de culture intellectuelle, et qu'ils en sont comme embarrassés dès qu'il s'agit d'en tirer parti dans la vie active. Or, un régime qui fait de l'instruction un devoir civil et une sorte d'impôt, acquittable sous forme d'amende, quand il n'est pas acquitté en nature, peut être éminemment favorable à la diffusion des connaissances au sein de la nation : je doute qu'il le soit autant à l'émancipation pratique des individus. L'Allemagne est ûère, à bon droit, de ses conquêtes sur l'ignorance, qui sont en même temps des conquêtes sur le vice ; mais ceux de ses enfants qui rougissent pour elle de la lenteur de ses progrès vers des institutions franchement libérales seraient peut-être fondés à souhaiter qu'elle comptât un peu moins d'individus sachant lire, si elle pouvait gagner, à ce prix, quelques individus de plus sachant agir.

Considérons donc les arguments de droit, les seuls qui puissent avoir de la valeur. Nous ne nous dissimulons pas leur gravité. S'il faut des connaissances spéciales pour l'exercice de certaines professions, comme la médecine et le barreau, s'il faut un niveau général d'instruction pour toutes les professions qu'on nomme justement libérales, parce qu'elles s'exercent par ce qu'il y a de plus libre en nous, par l'esprit , n'y a-t-il pas un niveau inférieur, au-dessous duquel personne ne peut descendre, en quelque condition que le sort l'ait placé, sans compromettre ses devoirs d'homme et de citoyen? L'ignorance est le pire fléau d'une société. Toutes les statistiques constatent , parmi les accusés de crimes ou de délits, une grande majorité à peu près illettrée i. L'ignorance ne contribue pas seulement à faire des criminels , mais des esprits faibles et grossiers, livrés à toutes les influences qui

* 81 sur 100, suivant le rapport de M. Duruy.

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peuvent abuser de leur stupidité, esclaves de mille superstitions, opposant d'incurables préjugés à tous les progrès sociaux. Or, ces terribles ignorants n'ont pas seulement à remplir des devoirs individuels; ils auront charge d'àmes, ils décideront des destinées d'autrui ; ils exerceront une véritable magistrature, dans la famille comme pères, dans TËtat comme citoyens. On prend des précautions contre l'incapacité des magistrats^ en leur demandant des grades, qui supposent un degré plus ou moins élevé d'instruction : est-ce une exigence exorbitante que de prendre aussi des précautions contre l'incapacité des particuliers, en leur imposant, non pas des grades ou des examens, mais la fréquentation des écoles où Ton apprend à lire et à écrire ?

Il ne serait pas juste, toutefois, de frapper personnellement d'exclusion ceux qui ne justifient pas de cette fréquentation. Leur refuser l'exercice de certains droits civils ou politiques, ce serait les punir d'une faute qui n'est pas la leur. Le tort vient tout entier de leurs parents , qui ont négligé de les envoyer à l'école. Si l'enseignement doit être obligatoire, ce n'est pas aux enfants, c'est aux parents qu'incombe la responsabilité de cette obligation ; c'est sur eux que doit retomber la peine. Leurs droits ne peuvent couvrir la violation de leurs devoirs. Tenir leurs enfants dans l'ignorance, ce n'est qu'une négligence, mais plus grave que bien des fautes positives. C'est pécher contre la société, à qui ils doivent des hommes et des citoyens capables de remplir toutes les obligations qu'impliquent ces deux grands noms ; c'est pécher surtout contre leur# enfants, à qui ils doivent non-seulement le pain du corps, mais celui de l'esprit. Ils n'échapperaient pas à des poursuites, s'ils laissaient sans nourriture ces faibles êtres qui ne peuvent subsister que par leurs soins : l'impunité seraitelle mieux justifiée , parce que la négligence n'aurait eu pour objet que la nourriture intellectuelle ? Sans doute, l'âme ne meurt I)as comme le corps, faute d'aliments ; mais son immortalité ne rend pas sa condition meilleure. Elle ne meurt pas, mais elle se dégrade, elle traîne avec elle, peut être pour Tétemité, le fardeau de tous les vices que contracte aisément un esprit sans culture.

Non-seulement l'instruction moralise, non-seulement elle prévient les conséquences funestes de l'ignorance ; mais, par le travail

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salutaire qu'elle impose, elle arrache l'enfant aux mauvaises habitudes qui naissent du- désœuvrement et du vagabondage. Refuser à un enfant le bénéfice de Fécole pour lui imposer de bonne heure et d'une manière exclusive le travail manuel, c'est étioler son corps, en même temps qu'on néglige le soin de son àme. L'affranchir à la fois de l'atelier et de l'école , c'est le livrer à toutes les séductions de l'oisiveté, ou plutôt, car l'oisiveté n'est pas le mot propre, et la paresse ellc-môme n'est le plus souvent chez l'enfant qu'un emploi vicieux de son activité, c'est encourager la mendicité, le maraudage et le vol. Ne serait-ce pas pousser trop loin le respect de la liberté que d'interdire à la société de se protéger elle-même et de protéger ses plus jeunes membres, qui sont sous sa tutelle aussi bien que sous celle des familles, en décrétant l'obligation de l'enseignement et en lui donnant une sanction efficace ?

Il faut distinguer, dans les arguments qui précèdent, un double point de vue, l'un politique, l'autre purement moral. Le premier est loin de nouslaisser indifi'érent, mais nous ne croyons pas qu'il doive prévaloir contre des raisons de droit naturel. Nous sommes de ceux, nous l'avouons, qui n'attribuent aucun caractère absolu aux institutions politiques. Nous sommes fier d'appartenir à une nation qui se sent assez forte et assez éclairée pour accorder le droit de suffrage à tous ses citoyens; nous en serions plus fier encore, si ce droit était entouré de toutes les garanties qui peuvent en assurer l'usage indépendant et judicieux ; mais, quelque prix que nous y attachions, nous ne saurions considérer comme entachées d'injustice les institutions qui, dans d'autres pays, le soumettent à des conditions plus ou moins restrictives. Nos institutions elles-mêmes ne se font pas scrupule d'en exclure tout un sexe. L'incapacité politique dont les femmes sont frappées, serait souverainement injuste, si on pouvait y voir la privation d'un droit naturel. Elle est parfaitement légitime, s'il s'agit, nous ne dirons pas d'une fonction, mais d'un devoir spécial, dont il appartient à la loi de fixer les conditions, en tenant compte de tous les intérêts. En quoi l'exclusion des iUettrés, si on la jugeait nécessaire au bon exercice du droit de suffrage, serait-elle moins légitime ?-^Ils porteraient, dira-t-on, le châtiment de la négligence de leurs parents, qui ne les ont pas envoyés à l'école. — Pas plus

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que les femmes ne portent le châtiment delà fautcde la naturc,qui, en les destinant aux devoirs d'épouses et de mères, leur a fermé l'entrée de la vie publique. Il ne faut pas parler de châtiment, quand le droit dont on est privé, quelque large qu'il soit, quelque fondé en raison qu'il paraisse, ne saurait être considéré comme antérieur à la loi qui le consacre.

n ne faut pas parler davantage d'une peine à infliger aux parents pour avoir causé par leur négligence l'incapacité politique de leurs enfants. Dans les pays où règne un cens électoral, punirat-on l'incurie du père qui n'aura pas su conserver à son fils ou ne l'aura pas mis à même d'acquérir le revenu nécessaire pour devenir un citoyen actif? On ne serait pas plus fondé à punir un père pour avoir laissé son fils dans l'ignorance, si la capacité électorale était attachée, non au cens, mais à une certaine somme d'instruction. Il pourrait y avoir, dans les deux cas, un oubli trèsrépréhensible des devoirs paternels; mais, sous peine de porter atteinte soit au droit de propriété, soit aux droits de la famille, on ne saurait y voir un délit légalement punissable. Si un père était passible d'un châtiment quelconque , pour avoir mis ses enfants, par mauvaise volonté ou par négligence , non pas dans l'impossibilité morale de remplir leurs devoirs, mais dans une situation plus ou moins défavorable à l'exercice de leurs droits, autant vaudrait dire que l'action coactive de la loi doit se substituer en tout et partout à la libre action de la famille dans l'éducation des futurs citoyens. Les droits politiques, les droits civils euxmêmes sont une arme dangereuse aux mains d'un homme entièrement illettré: offrent-ils moins de péril sous l'influence d'une éducation mal dirigée, faussée par de mauvais principes ou compromise par de mauvais exemples? Qu'on traîne donc devant les tribunaux tout père qui n'élève pas ses enfants suivant le vœu de la loi et de ses interprètes officiels, ou plutôt, car ce serait à la fois plus logique et plus sage , qu'on s'empare des enfants eux-mêmes, pour les soumettre à une éducation commune, soustraite aux inégalités et aux imperfections de l'éducation domestique, et dirigée suivant le plus grand intérêt de la société ; qu'on décrète, en un mot, pour rappeler une comparaison malheureuse, que désavoue aujourd'hui, nous en sommes convaincu , l'illustre orateur qui l'invoquait, il y a trente ans, en faveur d'un système

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dont elle est la meilleure réfutation^ l'expropriation forcée de la famille'pour cause d'utilité publique ^.

Nul ne saurait soutenir que des parents ne soient coupables, en général , quand ils laissent leurs enfants sans instruction. Les partisans de renseignement obligatoire n*ont que trop raison quand ils se placent au point de vue moral. Toute la question est de savoir si ce point de vue peut être celui de la loi. Nous n'allons pas, pour notre part, jusqu'à réclamer l'impunité légale pour tons les abus d'autorité ou les actes de négligence qui se commettent dans l'intérieur de la famille ; mais, sans revenir sur une question que nous croyons avoir suffisamment discutée dans le chapitre précédent, nous pensons que si la liberté légale do mal est une condition nécessaire de la liberté du bien, c'est surtout dans les rapports des parents avec leurs enfants. Tout châtiment infligé à un père de famille, dans l'intérêt de ses devoirs comme père de famille, non-seulement trouble la vie domestique ou lui enlève une partie de ses ressources, mais affaiblit les liens d'autorité et de respect, sans lesquels elle ne peut longtemps subsister.

Pour justifier l'intervention de la loi pénale, il faut un crime patent, odieux, sans excuse , ajoutons, un crime matériel. Les intérêts de Tàme sont plus précieux que ceux du corps; mais ils. ne touchent pas aussi directement l'État, et, en les prenant sous sa protection, il doit craindre de se placer en travers du droit des consciences. Pour un catholique fervent, un père de famille qui ne prend aucun soin de l'éducation religieuse de ses enfants, ou qui leur fait sucer le lait de l'hérésie, est beaucoup plus coupable que celui qui ne leur fait pas apprendre à lire. C'est au prêtre, c'est à tous les hommes religieux qui l'entourent à lui adresser des avertissements sévères, à l'effrayer par la menace des châtiments étemels. L'immixtion de la magistrature pénale serait une atteinte évidente à la liberté de conscience. Serait-elle mieux justifiée si, en dehors de toutes les croyances dogmatiques, entre lesquelles l'Ëtat ne doit pas se prononcer, les principes de la

' « Une loi qui ferait de rinstruction populaire une obligation légale, ne nous a pas paru plus au-dessus des pouvoirs du législateur gue la loi sur la garde nationale, et celle que voils venez de faire sur V expropriation forcée pour cause d'utilité publique. » — M. Cousin, Rapport à la Chambre des pairs, cité par M. Duruy.

l'insieugtion OBUGATOIRë.

reljgiaa natareUe n'avaient aucune part à l'éducation qu'nn «sfant reçoit dans sa fomille? Rousseau croit qu'on ne doit pas parler de Dieu aux enSants. Beaucoup sont convaincus, au contraire, que l'éducation morale est impuissante, si on lui ôte la base du sentiment religieux. C'est ai^i notre conviction^ mais, lors même qu'elle serait partagée par tous ceux qui sont appelés à faire les lois ou à les appliquer, ils" doivent la garder pour leur conscience d'hommes ; ce serait la transporter sur un terrain qui n'est pas le sien que de lui donner une sanction pénale. L'irréligion dans la famille est peut-être un crime, ce n'est peut-être aussi qu'une erreur : crime ou erreur, l'État est incompétent pour en connaître. Pourrait-il obliger un père de famille qui ne croit pas en Dieu, à parler de Dieu à ses enfants? U ne pourrait que les soustraire à son autorité, et le remède, à tous égards, serait pire que le mal.

Les mêmes principes s'appliquent à l'instruction. Sans doute, s'il peut se trouver des pères de famille qui repoussent toute éducation religieuse et fassent de bonne foi, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, profession d'athéisme, il n'est pas vraisemblable qu'aucun père, même le plus ignorant, ferme les yeux sur les bienfaits de l'instruction. Mais il ne s'agit pas seulement, pour la conscience des parents, de décider s'ils feront ou non instruire leurs enfants : le libre choix des maîtres à qui ils doivent les confier est leur droit le plus précieux. L'État ferait évidemment violence à leur liberté, s'il leur imposait ses écoles ; or^ même en acceptant un enseignement libre à côté de celui qu'il patronne, laissera-t-il toujours à leur choix toute la latitude nécessaire ? Dans la plupart des communes, il ne peut y avoir qu'une école, soit privée, soit publique, et il n'est pas rare qu'un instituteur, à tort ou à raison, soit l'objet des préventions invincibles d'un certain nombre de parents. Admettez qu'il y ait deux écoles, qu'il y en ait même plusieurs : il peut se trouver des pères de famille à qui toutes inspireront de la défiance. Il reste encore, dans nos départements de l'Ouest, quelques familles catholiques qui repoussent le concordat comme attentatoire aux droits de l'Église. Pour elles» le curé de leur paroisse, l'évêque de leur diocèse ne sont que des intrus, et, plutôt que de les appeler auprès d'elles, elles préfèrent se priver des secours religieux. Scrupules mal

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entendus assurément, mais consciencieux, et auxquels il serait odieux de faire violence. Des scrupules du même genre ne sont pas impossibles et ne seraient pas moins respectables par rapport au choix d'une école.

Enfin, lors môme qu'on ne se défierait pas du caractère ou des principes du maître, le régime seul des écoles peut inspirer aux familles de sérieuses inquiétudes. La fréquentation d'une école vaut mieux, sous tous les rapports, que le vagabondage ; mais vaut-elle mieux, au point de vue de la moralité, que le foyer domestique If Toute réunion d*enfants, quand un choix sévère n'y préside pas, développe et entretient des germes de corruption, dont ne saurait trop se préoccuper un père jaloux de la pureté de ses enfants. Sans fermer les yeux sur ces redoutables écueils de l'éducation commune, nous n'irions pas assurément, pour notre part, jusqu'à les mettre en balance avec les bienfaits de l'instruction. Rien de plus précieux que l'innocence, rien i de plus aimable que l'ignorance du mal ; mais , quoi qu'on fasse, il viendra toujours un temps, avant le termede l'adolescence, où cette heureuse innocence aura reçu plus d'une atteinte, où le mal se sera révélé avec quelques-unes de ses séductions, et les moins exposés ne seront pas toujours ceux pour qui on aura retardé le plus longtemps possible l'heure de ces périlleuses révélations. Les bons principes puisés au sein de la famille sont l'arme la plus sûre contre les entraînements du dehors,àquelque moment qu'ils se fassent sentir. L'instruction elle-même contribue à les conjurer, en éclairant et en fortifiant l'esprit et en le prémunissant, par l'habitude du raisonnement, contre l'erreur et le sophisme. Voilà ce que nous dirions aux parents qu'une prudence exagérée pourrait mettre en garde contre les périls de la vie scolaire. Mais nous nous bornerions à des conseils ; nous ne nous croirions pas le droit, si nous avions en main le glaive de la loi, de leur imposer notre sagesse et de nous jouer de leurs scrupules. Entre les dangers qu'ils redoutent et l'absence d'instruction, nous aurions raison de ne pas hésiter, car on ne gagne rien à vouloir éteindre les lumières dans l'intérêt des mœurs ; mais des hésitations qui ont leur principe dans ce que la conscience a de pins respectable ne sauraient être l'objet d'une condamnation pénale.

Il peut, d'ailleurs, se présenter des cas où l'on n'aurait pas

l'instbuctio.n obligatoire. 489

même le droit de blâmer ces hésitations. Il est des enfants pour qui l'éducation commune est absolument mauraise : des natures faibles, sans initiative pour le mal, mais accessibles à toutes les influences corruptrices ; des âmes délicates, que brise le moindre froissement ; des caractères fiers et indépendants, pleins de ressources peut-être, si Ton sait s'en emparer sans leur faire sentir le frein, mais que révoltent toute discipline et tout appareil d'autorité. Quand les parents sont assez instruits pour diriger euxmêmes rinstruction de leurs enfants ou assez riches pour leur donner des précepteurs, rien de mieux ; mais, quand on n'a pas la ressource des études domestiques, le sacrifice de Tinstruction se présente quelquefois comme le parti le moins dangereux. Ce sont là des cas extrêmes, nous en convenons, mais ils sont possibles ; ils peuvent exciter de justes alarmes, et il serait tyrannique de n'en pas laisser l'appréciation à la conscience des pères de famille.

S'il est des enfants qu'on peut craindre d'envoyer à l'école, il en est d'autres qu'on doit craindre d'y garder. Le bon ordre d'une classe et la sécurité des familles exigent également que le maître ait la faculté de renvoyer des élèves obstinément rebelles à ses leçons ou d'un exemple funeste pour leurs camarades. Or,. peut-il conserver cette faculté s'il n'y a pas un libre contrat entre lui et les parents, mais une sorte d'impôt qu'ils sont forcés d'acquitter entre ses mains ? En faisant de l'enseignement une obligation, l'État en fait par là même un droit pour les familles. Il ne peut les contraindre à mettre leurs enfants à l'école sans leur donner le droit de contraindre le maître d'école à les recevoir; ou, du moins, s'il peut y avoir des cas d'exclusion, le raattre n'en saurait être le souverain appréciateur; ils doivent être l'objet d'un débat contradictoire et d'une décision judiciaire. C'en serait fait , d'ailleurs , de l'obligation , si l'on pouvait y échapper en se faisant renvoyer de l'école, ou si des parents mal inspirés par le ressentiment d'une exigence vexatoire pouvaient encourager, dans ce but, l'indiscipline de leurs enfants. Là, l'exclusion ne serait plus une peine, mais une prime. Or, quelle autre armé peut-on donnera l'autorité méconnue du maître? C'est la réduire à l'impuissance, c'est compromettre tous les intérêts dont elle est la gardienne, qu^ de maintenir par forcQ

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dans une classe des élèves qui en sont le fléau. Ge serait, d*un autre côté, une ressource extrême et pleine de périls, que de loi prêter Tappui des châtiments légaux. J'aimerais mieux, je l'aTone, pour la société, voir les écoles à moitié vides que de voir les maisons de correction devenir les succursales des maisons d'instruction.

Nous n'avons parlé, jusqu'à présent, que des obstacles moraux qui peuvent s'opposer à Funiversalité de Tinstruction. Ces obsta- ' clés ne peuvent être combattus que par des moyens moraux, par l'influence offlcieuse de toutes les personnes à qui leur position, leur caractère ou la confiance qu'elles inspirent donnent le droit et le pouvoir d'agir sur les âmes. L'État peut ccmtribuer à les écarter, en aUant au-devant des scrupules et en désarmant le mauvais vouloir par le choix des maîtres qu'il institue et par le régime qu'il prescrit aux écoles placées sous son patronage. Il y contribuera, surtout, en n'apportant aucune entrave à la libre multiplication des écoles, aux libres rapports des maîtres et des familles. Il perdrait tout en usant de contrainte, en donnant à une obligation toute morale une sanction légale. Il est un obstacle d'un autre genre, qu'il peut lever plus directement, maïs qui n'appelle pas davantage une action coercitive : c'est la misère des parents, qui les empêche souvent de pourvoir aux frais de l'éducation de leurs enfants, et qui les oblige soit à les garder près d'eux pour les associer à leurs travaux, soit à les mettre de bonne heure en état de gagner leur vie, comme ouvriers ou comme domestiques. Quand la négligence desfamilles peut invoquer cette terrible excuse de la misère, ce n'est pas par des obligations légales , escortées de châtiments pécuniaires ou personnels , qu'il convient de lui répondre, mais avec toutes les ressources de la bienfaisance publique ou privée. Où pouvez-vous mieux placer vos bienfaits qu'en luttant contre l'ignorance ? Ce n'est pas seulement de la charité, c'est de l'intérêt bien entendu, s'il est vrai que la diffusion des lumières, au sein de la société, contribue naturellement à augmenter pour chacun de ses membres les chances de sécurité et la somme du bien-être. C'est également de l'intérêt bien entendu, de la part de l'État, s'il comprend que les droits, dont il est le protecteur, ne peuvent trouver une meilleuresauvegarde que dans le développement de l'instruction populaire. Qu'il

coNGOiras lifiinra de l'état dans l'enseigneuent. 494

multiplie les écoles, qu'il les rende accessibles aux plus pauvres familles par la gratuité et, s'il le faut, par des secours ; qu'il sache enfin, par l'heureuse distribution de toutes les matières de l'enseignement public et par tout l'ensemble de ses institutions^ faire sentir à tous les avantages de l'instruction : il atteindra ainsi son but plus sûrement, avec moins de péril et plus d'honneur que s'il imposait à la liberté des parents la contiainte de l'enseignement obligatoire.

L'enseignement ne doit être obligatoire à aucun degré, mais il doit être mis à la portée de tous, soit par des encouragements donnés aux écoles libres, soit par Tiustitution d'écoles publiques. Ré])andre l'instruction est un de ces devoirs que la plupart des politiques prescrivent à l'État, souvent même en Texagérant, et que tout gouvernement civilisé se fait un honneur de remplir. Ce n'est qu'un devoir d'assistance, mais qui tient le premier xang parmi ceux où l'État, sans imposer son intervention exclusive, comme dans l'administration de la justice, se borne à prêter son concours aux efforts individuels. Quand il ne s'agit qae de la vie matérielle, chacun, à la rigueur, se suffit à soimême. Le plus pauvre peut demander à son travail des moyens de subsistance, ou, du moins, l'incapacité absolue de vivre en travaillant n'est jamais qu'une exception. Pour la vie intellectuelle, au contraire, ce n'est que le petit nombre qui peut se passer d'autrui en cultivant soi-même et sans auxiliaire son esprit et celui de ses enfants. L'instruction, pour le riche comme pour le pauvre, exige des écoles, des collèges, des cours littéraires et scientifiques, des maîtres de toute sorte qui se donnent pour mission de la répandre. Et ce n'est pas assez de quelques foyers d'instruction, il faut qu'ils soient assez multipliés pour suffire à tous les besoins. S'agit-il de l'enseignement élémentaire ? c'est l'enseignement nécessaire à tout le monde, la lumière qui doit éclairer l'exercice de toutes les professions et la pratique de tous les devoirs. Chacun doit pouvoir le trouver à sa porte, pour ainsi dire; il faut aux moindres villages une maison d'école. S'agit-il

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