LA LIBERTÉ D ENSEIGNEMENT
de cet enseignement plus élevé, qu'on appelle secondaire ou classique ? désirable pour lui-même, il est la condition indispensable des professions libérales. S'il ne peut pas être distribué partout, il faut du moins qu'aucun centre un peu important n'en soit dépourvu. S'agit-il, enfin, de cet enseigneraenl supérieur qui prépare, nous ne dirons pas aux plus hautes professions, mais à celles qui supposent le plus de connaissances? sa destination spéciale demande naturellement qu'il soit plus restreint ; mais il ne doit faire défaut à aucun État, et, dans un gnand État, il doit trouver plusieurs centres.
Ce n'est pas encore assez qu'il y ait une école dans chaque commune, un collège dans chaque ville, un corps de facultés pour chaque État et pour chaque division régionale d'un grand État : tous les besoins légitimes ne seraient pas satisfaits, si des influences particulières et prédominantes pouvaient faire de ces écoles, de ces collèges, de ces facultés, les représentants exclusifs d'une seule doctrine, religieuse ou politique. Il n'est pas possible, sans doute, que les minorités, quand elles sont peu nombreuses, aient partout à leur portée des établissements d'instruction ; mais que, dans une pauvre commune, grâce à des libéralités inspirées par l'esprit de parti, il n'y ait qu'une école, qui, sans répondre aux vœux de la majorité des habitants, rende impossible la concurrence d'une autre école, réduite à ses seules ressources; que, dans une contrée qui ne comporte qu'un seul collège, le monopole de l'instruction secondaire soit aux mains d'une association riche et puissante, dont toutes les familles subissent la loi, bien que la plupart se défient de ses tendances ; que, dans une vaste région, et quelquefois même dans tout un pays, d'anciennes fondations, perpétuant au sein des générations nouvelles l'esprit des générations précédentes, maintiennent sans rivales des universités dont l'enseignement n'est plus en rapport avec les idées et les besoins de la société : c'est, sans contredit, un mauvais régime , aussi préjudiciable à l'intérêt public qu'aux intérêts privés. Nous ne sommes pas de ceux qui ne se feraient pas scrupule d'appeler contre un tel régime la contrainte et la confiscation, au nom de l'omnipotence du gouvernement ou du prétendu droit des majorités ; mais, s'il est protégé parles droits inviolables de la propriété et de la liberté^ tout ce qui peut aider
GOKCOUBS LÉGITIME DE L*ÉTÀT DANS L'ENSEIGNEMENT. ^193^
les opinions qu*il opprime à lui opposer une concurrence loyale el sérieuse mérite assurément les plus grands encouragements. Des écoles de tous les degrés, en nombre suffisant et dans les conditions les plus favorables pour donner satisfaction à tous les vœux légitimes, n'atteindraient pas encore leur but, si le recrutement des niaitres, avec les meilleures garanties de capacité et de zèle, n'était pas assuré par la perspective d'un salaire honorable. Il faut qu'un homme instruit, qui se voue aux pénibles devoirs de l'enseignement, puisse compter sur un traitement plus ou moins élevé, pour payer non-seulement son travail intellectuel, mais les études préparatoires auxquelles il a été obUgé de se livrer, et pour compenser les avantages qu'il pourrait trouver dans un autre emploi de son talent.
Enfin, un lien est nécessaire entre les divers établissements d'instruction. L'enseignement supérieur repose sur l'enseignement secondaire; l'enseignement secondaire, sur l'enseignement primaire, et chacun d'eux remplit imparfaitement sa tâche, s'il la remplit isolément. Il faut même un lien, dans l'intérêt des maîtres, et par suite dans l'intérêt des éludes, entre les établissements d'un même ordre. L'espoir de l'avancement, tout autant que celui du salaire prochain, entre parmi les motifs qui peuvent attirer vers l'enseignement. Or, l'avancement ne peut être assuré régulièrement, s'il n'y a que des établissements isolés et purement locaux, s'ils ne forment pas une association universitaire.
Que si l'industrie privée peut satisfaire à toutes ces exigences; si des écoles primaires, des institutions secondaires, des facultés, des universités peuvent s'élever d'elles-mêmes, partout où le besoin s'en fait sentir, et sans servir des tendances exclusives ; si la rétribution payée par les élèves répond partout aux justes espérances des maîtres et suffit pour garantir à des hommes d'un vrai talent un avenir honorable, sinon très-brilJant : c'est évidemment le régime le meilleur, celui qui témoigne le mieux de la prospérité et de la civilisation d'un pays, et qui offre le plus de sécurité peur la liberté, précisément parce qu'il rend superflue l'intervention de l'État Si, pour seconder l'industrie privée, c'est assez de l'assistance des communes et des provinces, qui sont comme l'État en petit, dans des conditions plus rappro-
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chées de Tactivité individuelle, rien n'appelle encore le concours du gouvernement central, et son abstention est toujours un hommage qu'il rend à la liberté. Si, enfin, il suffit de quelques secoui*s ajoutés par TÉtat à ceux des provinces et des communes, qu'il borne là son rôle, et qu'il se fasse un mérite, non de prodiguer ses bienfaits, mais de ne rien faire que ce qui ne peut être fait que par lui.
D n'est, malheureusement, aucun pays où l'intervention do rÉtatdaus l'enseignement puisse être aussi restreinte, où l'on puisse se confier exclusivement dans l'industrie privée, plus ou moins secondée par Vinitiative locale et plus ou moins assistée des deniers publics, pour créer tous les foyers d'instruction qui doivent satisfaire aux bescûns de la société tout entière, sans distinction de classes, d'opinions ou de croyances, pour leur assurer tous les avantages qui sont nécessaires à leur succès, enfin pour les coordonner par une sorte de lien hiérarchique, sans lequel ils ne rempliraient qu'imparfaitement leur destination. Tous ces intérêts réunis appellent partout non-seulement le concours indirect et purement pécuniaire de l'État, mais des fondations dont il lui appartient de prendre l'initiative.
Ce sont, en effet, des intérêts vitaux pour la société, dont il est le représentant, l'organe actif et personnel, et, quand la société, livrée à elle-même, ne peut pas y faire face, il ne peut se dispenser de mettre dans la balance le poids de la puissance publique. Qu'il n'y ait point d'écoles de médecine ou de droit, ou que, pour ces deux sciences, renseignement soit donné par des maîtres incapables : ce ne seront pas les médecins ou les avocats qui en souffriront, mais les mïilades et les plaideurs. Que l'agriculture et l'industrie se recrutent en majorité parmi des hommes complètement illettrés, entretenus par une crasse ignorance dans tous les préjugés de la routine, faute d'écoles en nombre suffisant, et, dans ces écoles , d'un enseignement suffisamment étendu : qui en portera la peine? les cultivateurs et les artisans? non, mais la société tout entière, qui consomme les produits du sol et qui fait usage de ceux des manufactures. Enfin, si nous considérons, non plus les intérêts matériels, mais les intérêts moraux, quand l'ignorance multiplie les crimes et accroît la nécessité de la répression, je consens à plaindre ces misérables qu'un esprit plus
GOICCOURS LÉGITIME DE L'kTAT DAjSS l'eNSEIGIIKHENT. ^91^
cultivé aurait peut être détournés de la voie du bagne ou de l'échafaud ; mais je plaindrai encore davantage les innocents, que la diffusion générale des lumières aurait pu soustraire à leurs attentats. Ici, nous touchons aux intérêts propres de l'État. L'instruction publique est Tauxiliaire de la justice. L'instituteur rend plus focile la tâche du législateur et du juge. Plus il y a de lumières dans la société, moins la puissance publique est obligée d'agir, et son action, en même temps qu'elle se restreint, devient plus intelligente et plus efficace.
L'État, d'ailleurs, n'est pas une pure abstraction, mais une collection d'individus appelés à remplir des devoirs déterminés, dans l'intérêt de tous. Depuis les plus hautes sphères del'administratioh jusqu'aux plus humbles emplois, ces devoirs demandent des connaissances générales ou spéciales , constatées pour quelques-uns par des examens, mais qui, dans tous les cas, ne peuvent être acquises que si l'instruction est suffisamment répandue dans la société. Or, quand nous parlons des fonctionnaires de l'État, il faut entendre tous les citoyens. Qui n'est pas appelé, en effet, à prêter son concours actif à l'État, quand ce ne serait que comme soldat ? Et quelque service qui soit demandé à un citoyen, l'instruction élémentaire n'en est-elle pas une condition sinon tout à fait nécessaire, au moins infiniment désirable?
Tous les États ont intérêt à la multiplication des écoles, quelle que soit leur constitution ; mais cet intérêt croit évidemment, quand des institutions libérales veulent que tous les emplois publics soient accessibles à tous les citoyens, sans distinction de naissance ou de fortune, et sous la seule condition de la capacité. Est-ce trop dire que de le considérer comme le plus pressant de tous, quand des institutions démocratiques font de tous les citoyeni, par l'universalité du droit de suffrage, des législateurs et des magistrats ? Un pays où tous les citoyens sont électeuj's et où près d'un tiei*s des électeurs ne savent ni lire ni écrire offre une anomalie monstrueuse, que tous les efforts réunis des particuliers et de rÉtat doivent s'attacher à faire disparaître.
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Si, en dehoi's d'un idéal à peu près irréalisable, il doit y avoir un ensemble d'écoles fondées, entretenues, coordonnées par rÉlat, renseignement doit-il y être gratuit? Il semble peu convenable que rÉtat fasse payer ses services , qu'il se fasse marchand de science, élevant ou abaissant ses prix suivant les intérêts de la concurrence qu'il est obligé de soutenir avec l'industrie privée. Il est vrai que, si l'enseignement de l'État n'est pas payé par ceux qui le reçoivent, il faudra qu'il le soit par la masse des contribuables ; mais ceux-ci n'auront pas le droit de se plaindre. Si la diffusion de l'enseignement doit profiter à tous , n'est-il pas juste qu'il soit distribué aux frais de tous? La gratuité absolue a cet avantage qu'elle sauvegarde la dignité des familles pauvres, poui:qui il faudrait toujours demander la dispense totale ou partielle des frais d'études ; ce n'est plus une aumône qui leur est faite : elles jouissent du droit commun.
Sans méconnaître la force de ces raisons, nous répondrons que le droit commun ne serait ici que le droit pour tous les parents, quelle que fût leur fortune, de ne pas contribuer aux frais de l'éducation de leurs enfants, c'est-à-dire la dispense d'un devoir. Sans doute, ils y contribueront par l'impôt : cela revient au môme au point de vue matériel, non pas au point de vue moral. L'un des meilleurs liens de la famille, ce sont les sacrifices que demande l'éducation des enfants. On a remarqué que l'affection croit souvent chez les parents à proportion de ces sacrifices; ils y puisent, du moins, de nouveaux droits à la reconnaissance de ceux qui en recueillent les fruits. N'avoir donné que la vie à ses enfants, ce n'est pas proprement un bienfait; les avoir entourés de soins vigilants depuis leur enfance, ce n'est «que l'accomplissement du plus vulgaire devoir , et ils s'y accoutument si aisément, qu'ils oublieront quelquefois de s'en montrer reconnaissants. Les faire participera l'instruction commune, dispensée gratuitement par l'État, ce serait appeler toute leur gratitude sur l'État lui-même ou sur les maîtres qui le représentent. « Mes pa- . rents n'ont forme que mon corps, vous avez formé mon àme, «
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est un cri qui est souvent sorti des lèvres d'un élève reconnaissant. Ab! que, du moins, il puisse se dire que ces mattres à qui il doit tant, ce sont ses parents qui les lui ont donnés. C'est assez, pour l'État, de s'attacher les générations nouvelles, en mettant à leur disposition tous les moyens d*instruction : il est bon qu'il en partage le mérite avec les ptiirents eux-mêmes; il n'a rien à gagner à l'affaiblissement des sentiments de famille.
La gratuité n'a plus cet effet quand l'indigence est seule appelée à en profiter. C'est toujours un sacrifice pénible et méritoire pour de pauvres parents que de se priver du travail de leurs enfants pour les envoyer à l'école. Qu'on ne craigne pas, d'ailleurs, que la gratuité, présentée comme une sorte d'aumône, ne répugne à la juste fierté d'un grand nombre de familles, pour qui elle serait un bienfait nécessaire. Il n'en est pas de Taumône intellectuelle comme de l'aumône matérielle ; celui qui tougit de la seconde va au-devant de la première, surtout quand on doit la demander non pour soi-même, mais pour ses enfants. Voyez combien de familles relativement aisées et souvent même presque riches sollicitent des bourses dans les collèges ou dans les grandes écoles. Loin de craindre des scrupules excessifs, il y aurait peut-être à souhaiter, sous ce rapport, plus de délicatesse. On s'accoutume trop aisément à considérer comme un droit les bienfaits de l'État et à se décharger sur lui des devoirs qu'on est appelé à remplir. Il ne faut pas qu'une libéralité mal entendue encourage ces funestes habitudes. Que l'État ne soit pour la famille, dans la distribution de l'enseignement, qu'un auxiliaire attentif et prévoyant; qu'il ne la dispense que des sacrifices qui sont au-dessus de ses forces; que, partout ailleurs, il se borne à mettre à sa portée le champ où elle devra déployer son dévoûment en s'attachant plus étroitement ces jeunes cœurs, dont l'affection lui est acquise par la nature.
Il y a, contre la gratuité absolue, une autre considération qui n'a pas moiiis de force. S'il doit y avoir un enseignement de l'État, la liberté demande que cet enseignement ne soit pas le seul, n est juste, il est même utile qu'il y ait concurrence entre les écoles publiques et celles qu'entretiennent les particuliers. Concurrence mercantile, dira-t-on, au-dessous de la dignité de l'État, s'il s'y joint un intérêt pécuniaire. Concurrence inique, dirons-nous à notre tour, si l'État, par l'appas de la gratuité, qui
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ne lui coûte rien, puisqu'il la fait payer aux contribuables, assure à ses écoles des avantages contre lesquels ne peuvent pas lutter les écoles libres , à moins d'énormes sacrifices. La lutte serait d'autant plus inégale que le sacrifice serait double pour le zèle des particuliers : les frais qu'ils auraient à supporter pour mettre leurs écoles sur le même pied que celles de l'État, ne les dispenseraient pas de concourir, comme contribuables, à l'entretien des écoles rivales. Dans de telles conditions, la concurrence ne serait possible que pour une association puissante, soutenue par la passion politique ou religieuse et disposant d'une vaste influence. La liberté vraie, la liberté à l'usage des individus, serait écrasée entre ces puissances rivales, qui ne lui laisseraient aucune place. Nous sommes tellement jaloux des intérêts de la liberté que, même en réclamant la gratuité pour les familles qui en ont besoin, nous ne voudrions pas qu'elle contribuât exclusivement au recrutement des écoles de l'Élat. S'il est bon que l'enseignement, à tous ses degrés, soit ouvert aux plus pauvres, il conviendrait que les bourses fondées par l'État ne fussent qu'un secours pécuniaire, qui ne gênât en rien la liberté des Dimilles dans le choix d'une maison d'instruction; il conviendrait, en un mot, que les écoles de l'État n'eussent pas d'autre attrait (|uc la supériorité de leur enseignement.
On croit, en général, que la liberté d'enseignement est suffisamment assurée, quand des établissements privés peuvent s'élever à côté des établissements publics et leur faire une libre concurrence. Nous voulons plus encore : nous voulons que la liberté d'enseignement subsiste au sein même des établissements publics. Quand on parle de l'enseignement de l'Étal, il ne faut pas entendre un enseignement distribué par des agents directs de rÉtat, comme la justice ou la police. On dit quelquefois f£tai enseignant; c'est une expression fausse et propre à entretenir la confusion. Autant vaudrait dire l'État médecin, l'État littérateur, l'État philosophe, voire même l'État théologien, puisque nous possédons des facultés de théologie. L'État, nous ne saurions trop le
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répéter, n*a point de doctrines, pas même celles qui servent de base à ses lois, n lui appartient de régler les actions, non les opinions. Pour les premières, il doit exiger l'unité, dans les limites des prescriptions légales ; pour les secondes, il doit souffrir, que dis-je! il doit appeler la diversité. Nul ne doit marchander sa soumission à la loi, mais il est dans Tintérèt même de la loi qu'elle soit discutée dans ses principes, pour éclairer les changements dont elle peut être susceptible.
Sans doute, la discussion sera toujours possible, si, à côté des . étiblissements publics, dépositaires des doctrines de l'État, il y a des établissements privés où la liberté des opinions peut trouver les garanties dont elle a besoin. Garanties précieuses assurément, maiS'insuflBsantes. La liberté religieuse serait-elle entière, si une religion d'État se maintenait en face des églises dissidentes, lors même que celles-ci jouiraient d'une tolérance sans limites? Une vérité officielle, une vérité de l'État , dans tous les ordres de sciences, n'est pas moins contraire à la liberté d'enseignement, lors même que celle-ci, en dehors des écoles de l'État, aurait toute latitude pour se créer des asiles. C'est un grand poids en faveur d'une opinion qued'avoir l'appui de l'État ; c'est un argument décisif pour cette foule de gens qui se dispensent si aisément de penser par eux-mêmes. « Cet homme a quatre laquais, et je n'en ai qu'un, dit Pascal : cela est visible ; il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot, si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen, ce qui est le plus grand des biens i. » Cette doctrine a l'appui du gouvernement, qui la fait enseigner en son nom et qui en garantit la vérité en lui donnant sa livrée ; cette autre a pour elle quelques pauvres diables, qui ne représentent qu'eux-mêmes : c'est à eux de céder, et bien fou qui se battrait pour eux ! « Nous voilà en paix par ce moyen ! » Est-ce vraiment le plus grand des biens ?
S'il doit y avoir une vérité de l'État, s'il ne doit pas souffrir que d'autres soient enseignées en son nom, il se heurte aux mêmes principes qui lui défendent de s'immiscer par sa surveillance dans les doctrines de l'enseignement libre. Et, d'abord, où trouverat-il cette vérité légale? Toutes les écoles de l'Université impériale,
' Pensées, édition Havet, p. 64.
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aux termes du décret constitutif, doivent prendre pour base deleur enseignement les préceptes de la religion catholique : une telle prétention équivaut à la reconnaissance d'une religion d'État. Si Ton veut respecter la liberté de conscience, on ne peut demander aux professeurs de l'État qu'une doctrine négative , en quelque sorte, sur toutes les questions religieuses. Recrutés au sein de toutes les communions, ils n'en devront blesser aucune. Le principe paraît sage : est-il applicable? Il n'est pas une branche d'enseignement où ne se présentent sans cesse des occasions de conflit, soit entre les croyances rivales, soit entre la raison et la foi. Le premier besoin de la foi, c'est de s'affirmer, et par conséquent de nier toute opinion contrfi^ire : le premier besoin de la science, c'est de suivre librement sa voie, d'aller jusqu'au bout des expériences qui l'éclairent et des raisonnements qui la dirigent, sans s'inquiéter si elle est arrêtée par des barrières qu'ellemême n'a point élevées. Obliger le professeur à renfermer sa foi en lui-même, c'est exclure la foi de l'enseignement public ; lui faire une loi de ne contredire les dogmes d'aucune Église, c'est bannir tout ensemble et la foi et la science.
Les sciences qu'on appelle positives, et dont le domaine est le plus exactement circonscrit, touchent de tout côté à celui de la religion. Quand leurs résultats semblent acquis d'une manière indubitable, aucune religion, sous peine de se condamner ellemême , ne fait aujourd'hui difficulté de les accepter. Elles ont changé, depuis trois siècles, toutes les idées reçues sur le système du monde et la formation des choses , et la foi la plus exigente, après de vaines censures, a dû s'incliner devant l'évidence de leurs démonstrations. Mais, avant qu'il y ait pour une découverte scientifique ce qu'on peut appeler possession d'État, l'intolérance religieuse ou , pour parler plus exactement, les scrupules reli- .gieux, peuvent encore lui susciter des entraves. Si le système de Galilée se produisait de nos jours pour la première fois, il pourrait faire plus aisément son chemin : je ne sais si l'État oserait le laisser enseigner dans ses collèges.
Que dirons-nous des autres sciences, plus vagues dans leur objet et dans leurs méthodes, plus incertaines dans leurs résultats? On a vu récemment que la philologie elle-même pouvait porter ombrage à l'orthodoxie religieuse, car elle touche aux questions
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de races, et, si elle fait entrer, comme c'est son droit, la langue hébraïque dans le cercle de ^es études, elle ne peut se dispenser de soumettre à ses interprétations le texte de la Bible. Et l'histoire, comment serait-il possible de l'enseigner dans les écoles de l'État, si le professeur ne doit se montrer dans ses appréciations ni juif, ni protestant, ni catholique?
Je ne parle pas de la philosophie, elle a toujours été un champ de bataille; mais la morale? Elle a place dans tous les enseignements. On ne veut pas sans doute qu'un maître d'école croie sa tâche achevée quand il' a appris à ses élèves à lire et à écrire.: par le choix des livres qu'il met entre leurs mains et qu'il les aide à comprendre, par celui même des exemples d'écriture qu'il leur donne à copier, il concourt à former leur cœur, aussi bien qu'à éclairer leur esprit. Le sens grammatical des mots n'est pas tout pour le professeur de langues, quand il dicte un texte de thème ou de version ou quand il fait expliquer un passage d'un auteur : les pensées appellent aussi ses commentaires ; il se fait un devoir de les éclaircir quand elles lui semblent obscures, de les rectifier quand il les juge fausses. Or, quelles pensées tiennent le plus de place dans les auteurs anciens, comme dans les modernes, sinon des pensées morales? Nulle partie de l'enseignement public n'échappe donc à la nécessité ou plutôt à l'obligation de donner des conseils de morale. De là, pour l'État, la responsabilité la plus redoutable, s'il ne se tient pas en dehors de toute doctrine. Permettra-t-il à ses professeurs de parler suivant la foi qu'ils professent? Ils ne seront jamais sûrs de ne pas alarmer la foi d'autrui. La morale n'est pas toujours un terrain neutre : le catholique y craindra sur plus d'un point les tendances du protestantisme ; le protestant, celles du catholicisme ; ni l'un ni l'autre n'y souffriraient aisément l'esprit du libre penseur et une morale indépendante' de toute foi positive. Quel parti prendra l'État au milieu de ces conflits inévitables ? S'il abdiquait toute juridiction sur les doctrines professées dans ses chaires , elles n'engageraient que leurs auteurs ; du moment qu'il s'en reconnaît responsable , elles ne peuvent appeler la contradiction sans le compromettre lui-même. Les censures dont elles sont frappées m nom des dogmes religieux prennent dès lors le caractère d'une agression contre le gouver-
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nement qui les couvre de son patronage ; k tolérance qu'il leur accorde en dépit de ces censures ne peut être considérée que comme un acte d'hostilité contre TÉglise qui les condamne.
Nous ne faisons pas de vaines hypothèses. Combien de fois n*avons-nous pas entendu accuser la faiblesse ou le mauvais esprit d*un gouvernement , ici parce que ses chaires étaient pleines de libres penseurs, là parce que quelques-unes semblaient un foyer de propagande protestante, ailleurs parce que des professeurs imbus de la foi du moyen âge semaient dans les jeunes intelligences le mépris des idées modernes ? Réclamations pleines de périls pour l'État, s'il refuse d'y faire droit, plus funestes encore, s'il se fait un devoir de leur ôter tout prétexte , en écartant de ses chaires tous ceux qui pourraient les compromettre, c'est-à-dire tous ceux qui pourraient les honorer par la sincérité et l'indépendance de leurs convictions et par la fermeté de leur caractère , si , en un mot, l'enseignement public , voué aux ménagements excessifs d'une prudence intéressée , ne désarme que trop aisément la défiance par son insignifiance et sa stérilité.
Sans doute, l'État doit interdire à ses professeurs ce qu'il interdirait à tous les citoyens, l'injure et la violence à l'égard de ceux qui ne partagent pas leur foi, ou les écarts d'un prosélytisme qui tromperait les vœux des familles. Mais il doit leur permettre d'être franchement de leur religion ou de n'en avoir aucune, si leur conscience abjure toute foi surnaturelle. Sa responsabilité ne doit jamais être engagée dans la manifestation de leur foi religieuse.
Est-il besoin d'ajouter maintenant qu'elle ne doit pas l'être davantage dans celle de leurs opinions scientifiques ou littéraires qui ne touchent pas à la foi ? Sur ce point, la plus large tolérance s'est introduite dans la pratique. Il existe en France deux facultés de médecine qui obéissent, depuis un temps immémorial, à des tendances différentes , et dont la rivalité a certainement tourné au profit de la science. Si une seule école occupe à peu près toutes nos chaires de philosophie, si les disciples attardés de Gondillac ont peu à peu disparu, et si on a fermé prudemment la porte au panthéisme allemand , ce serait faire injui^ à l'école régnante que de se la figurer professant comme
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un Aeul homme des doctrines rigoureusement uniformes. L'anarchie est plus grande encore dans les lettres. Tel professeur est resté classique, tel autre a embrassé la foi romantique et lui reste fidèle après sa chute. Celui-là s*est donné pour mission de combattre le réalisme au nom du bon goût et de la morale ; celuici se fait un devoir de mettre ses élèves en garde contre les chimères de ridéalisme. L'État ferme les yeux sur toutes ces oppositions d'opinions entre ses professeurs, et la conscience publique ne semble pas s'en émouvoir.
Elles ont peine toutefois à se faire accepter en principe. C'est, en effet, un spectacle étrange, non-seulement pour les fanatiques de l'unité, mais pour beaucoup de bons esprits, qui ne sauraient comprendre un enseignement de l'fitat sans une doctrine de l'État. Quoi! dans la même Université, que dis-jc! dans le môme établissement et souvent dans la même chaire, devant les mêmes élèves, au nom et aux frais d'un même gouvernement, on viendra, à quelques heures de distance, professer le pour et le contre! Vérité le matin, erreur le soir, et l'une et l'autre payées des mêmes deniers ! C'est pourtant une nécessité qu'il faut subir, si l'on ne veut pas pousser jusqu'à l'absurde la responsabilité de l'État. Est-il possible que l'État, c'est-à-dire un prince ou une assemblée politique , ou , si l'on veut , un ministre , dépositaire de la confiance du souverain » ait des doctrines toutes faites sur toutes les matières qui peuvent faire l'objet de l'enseignement? Lors même que le ministre de rinstruction publique aurait l'infatuation de se croire éclairé d'en haut pour trancher toutes les questions littéraires ou scientifiques, se représente-t-on une armée de médecins, de jurisconsultes, de littérateurs ou de philosophes recevant d'un seul homme, comme un mot d'ordre, les saines doctrines qu'elle doit infuser à la jeunesse? Instituera-t-on un conseil chargé de veiller à la pureté des doctrines de l'État, et fera-t^n décider par une majorité ce qui est vrai et ce qui est faux dans chaque ordre de science? Faut-il se résigner à voir, suivant les fluctuations de cette majorité, l'homoeopathie substituée à l'allopathie dans toutes les facultés de médecine, Racine immolé à la gloire de Shakespeare dans toutes les facultés des lettres, ou l'hégéliani^ne prenant possession de toutes les chaires de philosophie , sauf à revenir , si le respect des traditions reprend le
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dessus, aux principes de Descartes, aux règles d'Aristote et aux formules d*Hippocrate?
On n'ira jamais jusque-là , nous en sommes convaincu. L'État aura beau afficher la prétention d'avoir une doctrine, de même qu'il a un enseignement, il sera toujours forcé de souffrir la contradiction parmi les dépositaires de son enseignement et de sa doctrine. C'est seulement, dans la pratique, une affaire de mesure. Mais qui fixera la mesure et , le principe une fois admis, qui en empêchera lesapplicalions téméraires? On laissera en paix l'enseignement purement scientifique; mais les lettres et la philosophie, sur lesquelles tout le monde se croit compétent, s'abstiendra-t-on toujours d'y toucher? Des voix en possession de se faire écouter ne s'élèveront -elles jamais, de. bonne foi sans doute , mais sous l'empire d'un zèle exagéré, pour signaler au gouvernement, dans l'enseignement qu'il salarie, la contagion du mauvais goût et des mauvaisprincipes? Je veux que le gouvernement use toujours avec discrétion du droit qu'il s'est réservé de répudier les doctrines suspectes et de révoquer ceux qui les propagent dans ses écoles : un tel droit n'est pas moins une menace toujours suspendue sur la tête des professeurs, et qui suffit pour paralyser leurs efforts, soit qu'ils en sentent le joug, soit, ce qui est plus triste encore , que l'habitude de ne plus penser par eux-mêmes les rende insensibles à la contrainte. Mieux vaudrait, sans contredit, renoncer à l'enseignement de l'État que de lui refuser, soit absolument, soit dans une mesure quelconque, les avantages féconds de la liberté de penser.
La suppression de l'enseignement public, tel est, en effet, le parti auquel s'arrêtent des esprits extrêmes, qui ne peuvent comprendre ni la science sans indépendance, ni l'indépendance chez ceux qui reçoivent de l'État leur mission et leur salaire. La difficulté s'évanouit, dès qu'on se fait une juste idée des intérêts auxquels doivent répondre des écoles instituées par l'État. Ce ne sont pas les intérêts d'une seule doctrine, mais les Intérêts intellectuels de la société, la culture des est)rits, la diffusion des lumières,le progrès des sciences. Or, l'indépendance de l'enseignement public peut seule sauvegarder tous ces intérêts. Cette indépendance est une garantie pour les familles, qui ne demandent a l'État que des professeurs capables et des établissements bien
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organisés, offrant à leur libre choix des représentants de toutes les opinions entre lesquelles elles se partagent. C'est également une garantie pour la société tout entière. En appelant Tintervention de l'État, non-seulement pour la gouverner, mais pour lui ouvrir d'abondantes sources de lumières, elle n'entend pas lui remettre la disposition de son avenir. Or, l'avenir serait enchaîné au présent, et le plus souvent même au passé, si un esprit exclusif présidait à l'enseignement de la jeunesse. C'est, enfin, une garantie évidente pour la science, dont les progrès ne sont possibles que si elle jouit d'une vraie liberté. Vous voulez une nation éclairée et vous vous chargez de lui distribuer la lumière. Ne commencez donc pas par en gêner la propagation et par en altérer la pureté, en la forçant à ne traverser que des milieux de votre choix.
Nous allons même plus loin, et, quoique cette proposition ait Tair d'un paradoxe, nous croyons que la liberté d'enseignement doit trouver son plus sûr asile dans les écoles de l'État ^ Il faut des écoles libres, d'abord par respect pouF les principes, pour que la liberté ne soit pas à la merci des institutions variables de l'État, puis parce que TÉtat, quelque précaution qu'il prenne pour éviter toute tendance exclusive, ne peut jamais se flatter de donner satisfaction à tous les^ vœux légitimes d^s individus et des familles. Ajoutons qu'il faut des écoles libres dans un intérêt contraire à celui de la liberté, parce qu'il est des familles à qui ne saurait convenir cette indépendance nécessaire de l'enseignement publie, ouvert aux représentants de toutes les doctrines, comme de toutes les religions. 11 suit de là qu'il y aura des écoles libres qui ne seront pas des écoles libérales et dont les maîtres feront vœu de ne jamais se départir d'une doctrine rigoureusement définie. Dans celles mêmes qui ne prétendraient pas, pour toutes les matières de leur enseignement, à une orthodoxie exclusive, la nécessité de ménager chez les familles à qui elles font appel
* C'est ce que sentaient d'instinct ces esprits libéraux, qui, dans tourf les temps, ont exagéré les droits de l'État sur l'enseignement : théories injustes, car elles immolaient la liberté sur Tautel de la liberté, mais qui, en fait, auraient pu servir ses intérêts , si l'on eût pris soin de stipuler pour elle les garanties qu'elle doit trouver entre les mains de rstat lui-même.
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des scrupules plus ou moins respectables, imposera toujoui^ des entraves à l'indépendance des professeurs. L'État, plu^ libre, pai'ce qu'il est plus fort, obligé d'ailleurs, par sa nature même, à se déclarer incompétent dans toute matière doctrinale, n'ayant point, enfm, de scrupules à ménager, du moment que son enseignement n*est obligatoire pour personne, peut seul donner un enseignement parfaitement indépendant. Un enseignement privé, constitué, comme doit l'être celui de l'État, sur les bases de la liberté la plus large, rencontrerait des difficultés insurmontables. Il n'appartient qu'à l'enseignement de l'État, sans gêner la liberté soit de ceux qui le reçoivent, soit de ceux qui le dispensent, de faire une propagande efficace en faveur de la liberté elle-même.
Quel est donc le régime qu'il convient d'établir pour l'enseignement public 1 S'il s'agit d'une chaire isolée, l'État, en l'instituant, fixera les conditions à remplir pour la nomination du professeur, puis il Liissera à ce dernier toute liberté dans l'exercice de ses fonctions, soit en lui garantissant l'inamovibilité, soit en exigeant un jugement, motivé non par sa doctrine mais par une infraction à ses devoirs , pour qu'il soit touché à sa position. S'agit-il de la réunion d'un certain nombre de professeurs dans une école, un collège ou une faculté, ou de celle d'un certain nombre d'établissements de tous ordres dans un corps universitaire ? l'État n'interviendra directement que par des règlements généraux , pour fixer la matière des cours, la discipline intérieure, les conditions qui doivent présider au choix des professeurs, à leur avancement, à la répression de leurs fautes. S'il prend sur lui dénommer les administrateurs et les professeurs, ses choix ne seront point arbitraires, et il devra, d'ailleurs, maintenir partout la garaiilie de l'inamovibilité ou d'un jugement régulier. Enfin, il devra laisser chaque établissement isolé ou chaque Université se gouverner librement , en veillant seulement à l'exacte ob* servation des règlements. Un point essentiel , dans ces règlements, devra être d'assurer l'indépendance des corps eusei-
nDÉPENDÂISX£ LÉGITIME DES COKfS K?IS£IGNA?iTS. 207
gnants, uon-seulement contre Tarbitraire de TÉtat, mais contre celui de leur gouyernement intérieur. La loi n'atteindrait pas son but, si elle n'affranchissait les professeurs du joug de l'État que pour les mettre à la merci des fantaisies d'un principal de collège ou d'un recteur d'Université. Chacun de ces corps, à qui l'État confie la distribution de l'enseignement public, doit être libre dans son administration et dans sa discipline, mais à la cohdition de respecter le principe sur lequel repose l'enseignement public lui-même. Or, ce principe, c'est l'indépendance du professeur en tout ce qui tieut à ses opinions.
Nous sommes tellement accoutumés à exagérer la responsabilité du gouvernement, que des corps indépendants institués par r£tat, et receyant de lui un salaire, sembleront peut-être une utopie. Ce ne serait pas cependant, même en France, une institution sans exemple. L'inamovibilité dont jouit notre magistrature, et que la constitution de l'Empire français considère comme un principe sacré, supérieur aux lois ordinaires, lui donne le droit de s'opposer, non pas sans doute à Tautorité législative, mais à toutes les exigences du pouvoir exécutif. Nos grands établissements financiers, la Banque de France, le Crédit foncier, le Crédit industriel, ont, sans contredit, le caractère d'établissements publics, puisqu'ils reçoivent de l'État leurs chartes, leurs gouverneurs et, sinon une subvention directe, des privilèges trèsétendus. Ce sont cependant, dans leur administration intérieure, des établissements privés, fonctionnant en vue d'intérêts privés, en même temps qu'ils servent l'intérêt général, et dont les opérations n'engagent la responsabilité de l'État qu'autant que ses ngents ont négligé de s'assurer de l'exécution des statuts.
L'exemple des théâtres est encore plus frappant. L'État croit, à tort ou à raison, que l'intérêt des lettres ou des arts exige des théâtres subventionnés et, jusqu'à un certain point, dirigés par lui. Il nomitie leurs administrateurs , il leur impose des règlements , il charge des commissions de veiller à l'observation de ces règlements : ce sont, en un mot, sans que la comparaison aille plus loin, ses théâtres, comme les établissements universitaires sont ses écoles. Est-ce à dire qu'il soit directement responsable des pièces qu'on y joue, et de la façon dont elles sont jouées? Doit-on dire l'État comédien, l'État chanteur, l'État
208 • LA LIBERTÉ d'eNSEIGMEMENT.
danseur, comme on croit pouvoir dire FËtat enseignant? A-t-il des principes d'esthétique ou de morale engagés dans les pirouettes du corps de ballet? S'il s'attribue sur les pièces un droit de censure, accepte-t-il comme siennes les tendances morales ou littéraires de celles qu'il laisse représenter? Se fait-il romantique quand on joue Hernani au Théâtre-Français, et classique, quand on refuse d'y jouer Macbecth ? Serait-il juste de lui impu- ' ter la justification du suicide, quand il laisse ses comédiens ordinaires jouer Chatterton, ou celle de la virginité refaite par Tamour, quand ils représentent Marion Delorme? Non; quand l'État prend certains théâtres sous son patronage, il n'a en vue que les intérêts de l'art dramatique, et il comprend qu'il irait • contre son but, s'il gênait par son intervention directe la liberté des auteurs, des acteurs et des directeurs eux-mêmes. Les entraves , à notre avis fort discutables, qu'il met à cette liberté, ne répondent du moins qu'à des exigences de police, et n'impliquent pas son immixtion dans le domaine propre des arts.
Il ne prétend pas davantage s'approprier celui des lettres et des sciences, quand il fonde des académies. L'institut de France est une création de l'État. La nomination de ses membres est soumise à l'approbation du gouvernement. Ils reçoivent un traitement aux frais du Trésor. L'Institut n'en est pas moins un corps indépendant, composé de corps eux-mêmes indépendants et laissant à leurs membres, comme écrivains et comme savants, une complète indépendance. Le contrôle de l'État sur les élections académiques n'a pour but que d'assurer l'observation des règlements. Ces élections sont parfaitement libres ; elles peuvent même se produire comme des actes d'opposition politique, sans avoir à craindre que l'approbation du souverain leur soit refusée. Ni cette approbation, ni le traitement qui en est la suite ne créent pour l'académicien, vis-à-vis du gouvernement , des obligations différentes de celles des autres citoyens, et n'engagent la responsabilité de l'État dans les opinions qu'il peut manirester, même quand il les publie comme membre de l'Institut. La responsabilité de chaque académie à l'égard des doctrines littéraii^es, religieuses ou politiques de ses membres expire également après l'élection. Une académie est libre de fermA ses portes à une opinion, en refusant obstinément ses suffrages aux écrivains et aux savants.
l'oioversité de frange dans sa période de liberté. 209
même les plus illustres, qui s'en sont faits les représentants. Hais si, sous ce rapport, elle peut affecter une sorte d'orthodoxie, elle n'a aucun pouvoir pour la maintenir chez ceux qu'elle a admis dans son sein. Les doctrines d'un académicien peuvent être blâmées par un de ses confrères, soit personnellement, soit au nom de l'Académie elle-même : son caractère et ses droits , comme académicien, n'en sont pas entamés. Ils ne sont pas davantage entamés par une condamnation politique. Si l'Institut ressent encore le contre-coup de nos discordes civiles, l'exil fait des vides dans ses séances, il n'en fait plus dans son sein. Depuis les tristes réactions qui out marqué la chute du premier Empire, une seule exclusion a été prononcée par une académie contre un de ses membres : elle avait pour motif une condamnation aux travaux forcés, pour crime de vol.
Ici la comparaison ne laisse rien à désirer. Les académies, comme institution de l'État, ont la même destination que l'enseignement public, dont elles sont, en quelque sorte, la forme la plus haute. Elles sont appelées à maintenir et à élever, s'il est possible, le niveau intellectuel de la nation. En les prenant sous son patronage, en les faisant entrer dans la sphère de son action, l'État a compris que le succès de la mission qu'il leur conlSait était précisément attaché à leur indépendance. Il en doit être ainsi de l'enseignement public ; que dis je 1 il en a été ainsi de renseignement public, pendant une notable partie de ce siècle, et il n'est pas besoin d'exemples étrangers pour expliquer la liberté dont il peut jouir.
Certes , quand Napoléon a fondé l'Université , il n'avait pas l'intention d'en faire un corps indépendant. Elle devait représenter, à tous les degrés, non -seulement l'action directe de l'État , mais ce que son fondateur croyait pouvoir appeler les doctrines de l'État. Et cependant, au bout de quelques années, par la force des .choses, en vertu de cet esprit de liberté que développe naturellement la culture de l'intelligence, elle s'était transformée^ sans changer sensiblement ses règlements , et en laissant seulement tomber en désuétude ce qu'ils avaient d'illibénd, au point de réaliser dans son sein à peu près toutes les garanties de cette liberté d'enseignement au nom de laquelle on loi livrait de si rudes assauts. Elle avait toujours à sa tête
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un grand maître , membre du gouvernement , soijs le pon lie ministre de l'instruction publique, à qui appartenaient Tinitiative et la responsabilité de tous les actes destinés à modifier ses règlements, de même que toutes les nominations qui pouvaient modifier son personnel ; mais, en fait, la direction de l'enseignement public était passée des mains du ministre dans celles d'un conseil inamovible. C'estdece conseil, soustrait par son inamovibilité aux • vicissitudes de la politique et à la pression du gouvernement, qu'émanaient à la fois les arrêtés relatifs aux études et les nominations de professeurs. Ces nominations étaient* entourées elles-mêmes des garanties les plus propres à exclure l'arbitraire. Pour le haut enseignement, c'était, avec le grade de docteur, le concours public ou la présentation des facultés, et, après la nomination, l'inamovibilité. Pour l'enseignement secondaire» c'était le titre d'agrégé, obtenu à la suite d'un concours, et conférant des droits positifs à ceux qui en étaient investis, dans des conditions analogues à celles des grades dans Tarmée. Pour l'enseignement primaire, le ministre n'avait également sur les maîtres qu'un droit suprême d'institution ; ils étaient nommés, non par le conseil suprême, placé trop loin des besoins auxquels il fallaijL satisfaire, mais par des comités d'arrondissement, dont la composition olSrait à la liberté, aussi bien qu'aux droits de l'État, toutes les garanties désirables ; et ces conseils eux-mêmes devaient renfermer leur choix dans les limites des présentations faites par les conseils municipaux. Enfin, s'il y avait lieu, sans toucher aux droits des membres du corps enseignant, de les frapper de peines disciplinaires, ce n'était pas le ministre seul qui les condamnait : ils avaient des juges indépendants, dans les comités d'arrondissement pour rinstruction primaire, avec appel au conseil royal, dans les conseils académiques et dans le conseil royal pour Fii^truction secondaire et l'instruction supérieure , et aucun jugement n'était prononcé sans que l'inculpé eût été admis à présenter ses moyens de défense. Ces garanties tutélaires étaient d'ailleurs nonseulement acceptées, mais provoquées par le gouvernement luimême. € La carrière ie l'enseignement» écrivait d^s ^n rapport officiel un des m^pi^tres les plus libéraux qpi aiept gpuverné l'instruction publique, es^ige t^nt 4^ ^^voûQient et de sacrifices, que ceux qui l'embrassent ont besoin d'être çp^ajLement
l'cNITEESITÂ de FRANCE DANS SA PEBIOPE DE LIBERTÉ. 244
I^Qt^gés ooi^re l'arbitraire par une .législation prévoyante ^ » Brt-ee h dire que ce r^ime fût irréprochable ? Non, sans doute, pas plas qu'aucune institution de ce monde. Son premier tort, inhérent à cet esprit de caitralisation qui a prévalu en France depuis la RéToIution, était de concentrer l'enseignement public dans une seule Université : un corps unique tend naturellement à runiformité et , par suite , à la routine. Le progrès ne peut naître que d'efforts partiels, de tentatives diverses et d'influences rivales. Quelques précautions qui fussent prises pour assurer l'indépendance respective des professeurs, Tunité de direction menaçait de faire disparaître l'heureuse opposition des écoles de médecine de Paris et de Montpellier; enfin, un système unique de philosophie tendait à prendre possession de toutes les chaires des facultés et des collèges ; déjà on commençait à réclamer, entre tous les membres de l'Université, «ne solidarité de sentiments et de doctrines, un esprit de corps, qui est assurément fort souhaitable, quand il y a plusieurs corps rivaux, chez qui la vie est entretenue par leur rivalité même, mais qu'il faut bannir autant que possible d'un corps exclusif, qui ne peut vivre qu'eq appelant dans son sein la diversité et la lutte.
Un autre déjbut, qui viciait et qui vicie encore par la tète notre organisation universitaire, c'était la confusion des fonctions de grand maître et de membre d'un cabinet politique. Cette confusion livrait l'enseignement aux nécessités de la politique ; elle faisait dépendre ses destinées de toutes les combinaisons que peut réclanaer l'esprit de parti. Le ministère de l'instruction publique , non-seulement devait suivre tous les déplacements de la majorité parlementaire , mais pouvait être une prime accordée à une minorité dont on avait besoin de se ménager l'appoint. Il y avait, sans doute, un garantie dans les droits du conseil royal. Mais un ministre, re^onsable devant le souverain, qui l'avait investi de sa confiance, et devant les chambres, dont il subissait le contrôle, pouvait difficilement se résignera ^bir encore la loi d'un conseil inamovible et irresponsable, et il était naturel qu'il cherchât à sortir de tutelle. C'est ce qu'on a vu en 1845, quand M. de Salvandfi eu adjoignant aux membres inamovibles du conseil «un
* IL de Vatimesnil, Rapport au roi Charles X, t\ avril 1S2S,