II INTRODUCTION
nom de liberté fait battre tout cœur généreux, même chez les peuples barbares : la liberté de conscience est d'hier; elle n'est reconnue dans sa plénitude que chez deux ou trois nations, et elle' n'a reçu presque nulle part son complément nécessaire , la liberté d'enseignement. Quoi de moins fixe dans nos lois protectrices de la propriété que le droit d'hérédité ? Quoi de plus discuté encore aujourd'hui que les principes constitutifs de la famille elle-même? Et quoi de plus nouveau que la propriété intellectuelle ?
Ces droits sont non-seulement les plus précaires dans les institutions sociales : ils restent vagues et obscurs pour les consciences elles-mêmes. La conscience, comme la loi, sent le besoin d'une base positive. Elle se laisse souvent outrager sans murmurer , ou plutôt elle ne se rend pas compte de ses sourds murmures, quand l'outrage ne porte pasi sur un objet sensible, ou quand il ne viole pas un texte protecteur. De là la facilité avec laquelle les esprits les plus éclairés confondent ce qui est juste avec ce qui est légal ; de là la longue persistance , au sein des législations les plus équitables et même les plus libérales, de tant d'abus tyranniques. Lors même que l'âme offensée proteste contre un excès de pouvoir autorisé par les lois , ce n'est, dans bien des cas, qu'une protestation individuelle et naïvement égoïste. On n'a pas attendu la proclamation de la liberté de conscience pour repousser la persécution religieuse ; mais on a vu, dans tous les temps , les sectes les plus jalouses de leur Uberté s'associer à la persécution des sectes rivales, et les opprimés de la veille devenu* les oppresseurs du lendemain.
Les philosophes anciens réclamaient moins la liberté de professer leurs doctrines sans contrôle et sans entraves légales que la réalisation de leurs théories dans toutes les sphères où peut s'étendre l'action de l'État. Dans cet État idéal dont ils se font les législateurs, rien n'échappe à leurs règlements. Les croyances , les mœurs , les relations de
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famille, d'amitié ou d'intérêt , tout doit subir rempire de la loi ; car la loi, pour eux, c'est la droite raison, la raison même de Dieu ; elle ne reconnaît rien en dehors ni au-dessus d'elle ; le droit naturel se propose non de borner le domaine du droit civil, mais de le féconder. Telles sont également les maximes des jurisconsultes, dès qu'ils demandent des lumières à la philosophie. Leur science s'intitule , comme la philosophie elle-même, la science universelle , la connaissance des choses divines et humaines : divinarum atque humanarum rerum notitia *.
Prétentions généreuses, mais funestes, et pour la liberté des citoyens et pour la sécurité de l'État lui-même. En vain le législateur se propose-t-il un modèle idéal , en vain cherche-t-il à reproduire la loi éternelle de Dieu; son œuvre est imparfaite, comme toute œuvre humaine ; elle porte, quoiqu'il fasse, la trace de son ignorance, de ses erreurs, de ses passions. Il n'est pas une législation, mêrtae chez les peuples les plus civilisés, qui soit de tout point juste et bienfaisante. De mauvaises lois valent mieux, sans contredit, que l'absence de lois, quand il s'agit de fixer les limites dans lesquelles doivent se renfermer les droits des individus pom* prévenir tout conflit et tout empiétement réciproque ; mais, précisément parce que les lois peuvent être mauvaises, il faut qu'elles s'imposent à elles-mêmes des limites, et qu'elles se considèrent plutôt comme un mal nécessaire que comme l'expression adéquate de la conscience humaine et de la raison divine. Il faut surtout qu'elles craignent de toucher à ce domaine de Tâme, à ces droits délicats qu'on risque d'étouffer dès qu'on veut les enfermer dans une définition ou dans une formule. L'individu qui, en l'absence d'une loi protectrice, me dérobe impunément mon bien, ne me fait qu'un tort matériel ; la loi qui empiète sur le domaine sacré de ma pensée, de mes
» InsHMorum, 1. 1, 1. 1.
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sentiments, de mes devoirs les plus essentiels et les plus intimes , porte atteinte à mon âme elle-même. C'est la pire des tyrannies, la tyrannie morale, d'autant plus détestable qu'elle ne peut se maintenir que par l'obscurcissement des intelligences et l'abaissement des caractères. Un peuple éclairé et courageux finira toujours par comparer cette détermination légale des choses divines et humaines avec l'idéal qu'il porte dans sa conscience, et, du moment qu'il aura conçu une loi meilleure, les moyens ne lui feront pas défaut pour en exiger la réalisation. Heureux s'il se borne à soustraire à l'action de l'État les droits propres de l'âme, et s'il ne se forge pas de nouvelles chaînes en donnant à la loi plus ou moins parfaite qu'il institue l'étendue et l'omnipotence de celle qu'il a brisée !
Le christianisme a consacré la limitation nécessaire des droits de l'État. Rendez à César ce qui appartient d César^ dit rÉvangile, et d Dieu ce qui appartient d Dieu. Mais cette distinction, par laquelle Jésus ferma la bouche aux Pharisiens , ne pouvait satisfaire César lui-même et les représentants de César. La société païenne ne connaissait pas deux droits, mais un seul, et l'empire romain, la dernière et la plus complète expression de cette société, personnifiait ce droit unique, en réunissant sur une seule tête le souverain pontificat et le gouvernement du monde. En vain les disciples du Christ , fidèles à la parole de leur maître , remplissent exactement tous leurs devoirs de citoyens et de sujets ; en vain ils acquittent tous les impôts, même celui du sang ; en vain ils obéissent à toutes les lois, sauf à une seule , celle qui , en prétendant régler leurs croyances, réclame, au nom de César, ce qui n'appartient qu'à Dieu : une telle restriction des droits de César est une révolte manifeste aux yeux des plus sages empereurs, comme Trajan , aux yeux des empereurs philosophes , comme Marc-Aurèle ; et les magistrats les plus modérés, comme Pline, croient concilier tous les devoirs en ne trai-
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tant avec rigueur que les chrétiens obstinés et endurcis, c'est-à-dii'e les chrétiens sincères et fermement attachés à leur foi ^ * '
Cette confusion de Tordre temporel et de Tordre intellectuel et moral, qui avait déjà coûté la vie à Socrate, et contre laquelle ni Socrate ni aucun de ses disciples n'avait protesté en principe, cessa-t-elle avec la société et la philosophie païennes? L'avènement de la religion nouvelle fat loin d'être une rupture complète avec les traditions du passé. Constantin, en se faisant chrétien, n'entend abdiquer aucun des droits de César ; il est toujours le souverain pontife, le régulateur suprême des choses divines et humaines ; il n'a pas cessé d'être le gardien, l'arbitre et l'interprète de la foi de l'empire, soumettant à sa décision toutes les questions de discipline et même de dogme, et continuant à persécuter, comme rebelles, ceux qui refusent leur obéissance à la doctrine officiellement orthodoxe. Ces prétentions, qu'entretiennent et qu'autorisent les maximes toujours subsistantes delà jurisprudence romaine et de la philosophie antique, sont celles de tous ses successeurs. Charlemagne les a renouvelées en reconstituant Tempire, et il les a transmises à tous les États qui se sont partagé son héritage. Il n'est pas, aujourd'hui même, un seul État chrétien, schismatique ou uni, protestant ou catholique, où Ton n'en trouve plus ou moins la trace.
Cependant le christianisme, dans ses diverses communions, a institué une puissance religieuse qui ne peut, sans mentir à son principe, laisser au pouvoir civil la garde des dogmes dentelle est dépositaire, et leiu* donner pour mesure et pour garantie TintelUgence et la bonne volonté des gouvernements humains. L'Éghse catholique surtout, repré-
• Interrogavi ipsos an essent christiani : confîtentes iteiiim ac tertio interrogavi, supplicium minatus : persévérantes duci jussi. Neqat enim dubitabam qualecumque esset quod falerentur, pervicaciam certe et inflexibUem obstinationetn debere puniri,^ Plinii epistolsB, 1. x, ep. 47.