VI INTRODUCTION
sentée par un chef visible, qu'elle a le droit d'opposer aux successeurs des Césars, n'a jamais cessé de lutter pour son indépendance, qui est celle des consciences elles-mêmes. Elle a contribué ainsi à maintenir, dans les sociétés modernes, un principe de liberté morale étranger aux sociétés antiques. Toutefois, tous les droits de l'ordre moral ne trouvent pas leur sauvegarde dans l'indépendance de l'Église. Elle ne profite qu'aux croyances religieuses , et par là chaque Église n'entend que ses propres croyances, celles qu'elle regarde comme les seules vraies, comme les seules révélées par Dieu même. Par une contradiction déplorable, les Églises mêmes qui ont repoussé avec le plus d'énergie l'immixtion de l'État dans leurs cérémonies et dans leurs dogmes ont été les premières à appeler, sur les opinions qu'elles condamnaient, la persécution séculière ; elles ont continué à voir dans César , sinon l'interprète de la vérité, du moins le bras de Dieu, obligé de se lever pour la défense de ses droits et d'exterminer tous les ennemis de son nom et de sa foi. Ainsi s'est conservée, dans le domaine de la religion et sous le couvert de l'autorité spirituelle , l'antique omnipotence de la loi civile. Chaque Église , comme autrefois chaque secte philosophique, s'est réservé le droit de répudier toute loi contraire à ses dogmes; mais, soit que la puissance religieuse ait accepté, sous cette réserve, la suprématie de l'État , soit qu'elle ait cherché à le placer lui-même sous sa dépendance, elle l'a presque partout associé à son gouvernement , et le royaume de César est resté confondu avec le royaume de Dieu.
Une autre confusion, dont le libéralisme moderne n'a pas encore su se dégager, est sortie de ces prétentions tantôt rivales, tantôt unies, de la puissance politique et de la puissance rehgieuse. On a vu, dans tous les temps, ceux qui se mettaient en opposition avec la discipline ou la foi de leur Église, chercher un refuge , non dans la revendication de
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laliberté dépenser, que ni l'ÉgliâenirËtat n'étaient disposés à leur accorder, mais-dg-ns la prépondérance de celui des deux pouvoirs qui leur semblait le moins intolérant. Domination pour domination, ils préféraient celle de l'État, moins directement intéressée à la pureté des doctrines, lors même qu'elle se faisait l'auxiliaire de l'orthodoxie religieuse. Ils sentaient que l'État, en qualité de puissance souveraine et de magistrature laïque , n'est jamais pour l'Église qu'un allié jaloux et circonspect , qui ne saurait accepter sans réserve la direction d'un pouvoir rival , ni prendre l'engagement d'intervenir dans toutes ses querelles. Aussi c'est de ce côté que l'État a quelquefois trouvé le plus de zèle pour renforcer et pour étendre ses droits. « Défendsmoi avec l'épée, je te défendrai avec la plume, » disaient aux Césars d'Allemagne les libres penseurs du moyen àgei.
C'est ainsi que la Réforme, en secouant le joug de l'Église romaine, l'a échangé presque partout contre celui des souverainetés temporelles, et qu'on a vu trop souvent la philosophie moderne, lorsqu'elle n'usait pas de ménagements excessifs vis-à-vis de l'Église, s'inspirer des maximes des philosophes et des jurisconsultes anciens pour livrer la liberté religieuse à l'arbitraire du pouvoir civil, ou, si l'on veut, pour substituer à l'intolérance ecclésiastique la tolérance relative de l'État. Spinoza a écrit un traité dont le but principal et avoué est la défense de la liberté des opinions. « Il n'est pas , suivant lui , de gouvernement plus tyrannique que celui qui fait un crime des opinions individuelles ; car elles constituent le droit de chacun, dont personne ne doit rien retrancher 2. » Quelle sera donc sa conclusion ? « Que la
• Tu me de f endos gladiOj ego le defendam calamo. Adresse de Guillaume d'Occara à l'empereur Louis de Bavière.
' Ibi enim violentissime rognatur, ubi opinionos, quœ uniuscujusque juris sunt, quo nemo cedere potest, pro crimine habeutur.— Tractaius iheologico-politiciis,c. 18.
vin INTBODtCTIOK.
religion n'a de droits qu'en vertu des décrets de ceux qui sont investis du droit de commander, et qu'il n'y a pas de royaume particulier de Dieu sur les hommes, si ce n'est par l'intermédiaire de ceux qui exercentl'empire. »Et il ajoute: (( que le culte de la religion et la pratique de la piété doivent être accommodés à la paix et à l'intérêt de l'État, et, par conséquent , n'être déterminés que par les pouvoirs souverains, qui en doivent être également les interprètes i. )i> C'est aussi la conclusion de Rousseau, qui ne proscrit l'intolérance religieuse qu'au profit de l'intolérance civile, invitée à bannir quiconque n'accepte pas la profession de foi de l'État, et à punir de mort quiconque, après l'avoir acceptée, n'y conforme pas sa conduite 2. Ce sont ces maximes d'une fausse philosophie, jointes aux réminiscences des institutions républicaines de l'antiquité , qui ont égaré la Révolution française, plus jalouse, comme les réformateurs philosophes de la Grèce et de Rome, de reconstituer l'État sur une base entièrement rationnelle, que de lui assigner des bornes , dans l'intérêt des droits individuels et des libertés morales. C'est enfin le même esprit qui prévaut encore de nos jours dans ce prétendu libéralisme qui
' Ostendere volo religionem vim juris accipere a solo eorum decreto, qui jus imperandi habent, et Deum nullum singulare regnum in homines habere, nisiper eosqui imperium tenent, et praeterea quod religionis cultus et pietatis exercitiuin reipublicae paci et utilitati accommodari, et consequenter asolis summis potestati bus detcrminari débet, quaeque adeo ejus interprètes debent esse.— I6id., c. 19.
^ « Il y a donc une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes religieux, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas : il peut le bannir non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à ses devoirs. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes : il a menti devant les lois. >» — Contrat social, 1. rv, c. 8,
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prend la défiance et la haine de TÉglise pour Tamour de la liberté, et qui croit avoir tout fait quand il a enlevé au clergé la consécration de la famille, l'éducation des enfants, et même la discipline ecclésiastique , pour en investir le pouvoir civil.
Méconnus par l'Église et par les philosophes, les droits propres de Tordre intellectuel et moral ont trouvé, dans les mœurs elles-mêmes, une garantie souvent plus puissante, quoique plus précaire, que dans les institutions et les lois. Le christianisme a donné un nouveau prix à la vie de rame. Cette destinée immortelle que les philosophes païens espéraient pour Fâme humaine, plutôt qu'ils n'osaient l'affirmer, est devenue le véritable but de l'existence du chrétien. Pleine à la fois de promesses et de menaces, elle f invite à conquérir la réalisation des unes et à détourner l'effet des autres. Ce n'est pas assez de s'assurer ici-bas une position avantageuse dans la société civile, il faut mériter pour l'éternité une place dans la société des esprits bienheureux. La loi extérieure est sans rapport avec ce but suprême; il ne peut être atteint que par l'obéissance de Tâme ellemême à une loi tout intérieure et toute morale, par les œuvres fondées sur la foi. De là, pour le chrétien, un trésor de croyances sur lequel il veille avec un soin jaloux, une sphère d'action qu'il ne laisse envahir par aucune puissance, et que le plus tiède, on l'a vu à toutes les époques de persécution et au sein de toutes les communions, ne craindra pas de défendre au péril de ses jours.
Toutefois, cette pensée de l'autre vie, si elle est la plus haute, n'est pas, en général, la plus constante préoccupation de l'âme. Même le chrétien le plus fervent se sent appelé par la nature, et, à certains égards, obligé par la loi morale elle-même, à donner une grande part de ses soins aux intérêts et aux devoirs dont il est chargé ici-bas. C'est là proprement la vie active de l'homme , au point de vue moral comme au point de vue matériel. Si elle embrasse