‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 34 sur 74 · SES PR06&È6 FAYOIISÉS PAR LE SCEPTICISME. 22T · texte numérisé non relu

SES PR06&È6 FAYOIISÉS PAR LE SCEPTICISME. 22T

ne sait pas fonder un vaste royauuie où tous, amis et ennemis , poissent vivre en paix côte à côte , dans la pleine jouissance de leurs droits respectifs. De là les principes mal posés , les préjugés toujours subsistants, les contradictions de toute nature qui voilent la pure image du droit. La liberté ne se montrera dans tout son éclat, aux yeux de ses blasphéniateurs comme de ses adorateurs, que lorsqu'elle aura écarté tous les nuages.

La liberté de conscience n'a été longtemps qu'un sentiment mal déUni. On a commencé par plaindre les persécutés, sans les excuser, sans contester la légitimité de la persécution elle-môine. On avait peine à voir des criminels dans ces condamnés dont le seul crime était leurs opinions, dont la conduite générale avait toujours été pure, et qui montraient, dans les tourments, toute la fermeté d'une bonne conscience. Plus tard, on en vint à penser que, s'il y avait crime dans des opinions contraires aux lois établies ou aux croyances dominantes, c'était un égarement fatal de rintelUgence, plutôt qu'une libre révolte de la volonté. Dès lors, le sentiment de la tolérance entra peu à peu dans les âmes, d'abord faible et timide, tant qu'il eut à lutter contre des convictions ardentes, puis gagnant du terrain, à mesure que la foi s'affaiblissait du côté des persécuteurs.

11 n'est rien, en effet, de plus favorable à la tolérance que le doute. Une certitude absolue admet difficilement la sincérité chez ceux qui ne se rendent pas à son évidence. Il faut qu'elle commence à être ébranlée pour qu'on hésite à voir, dans les affirmations contraires, une obstination coupable. Si faible que soit encore le doute dans l'àme du croyant, il y plaide la cause des croyances rivales. Il ne réclame d'abord que l'indulgence, en alléguant la possibilité de la bonne foi ; il s'enhardit bientôt jusqu'à demander une tolérance entière ; enfin, quand il peut parler haut, quand il n'y a plus devant lui qu'une foi mal assurée, il se fait, sans crainte et sans scrupule, l'avocat de la liberté. Au xvi« siècle, au milieu de l'ardeur des luîtes entre les sectes nées de la réforme et le catholicisme rajeuni par la nécessité d^

se défendre, il n'est question que de persécutions réciproques. On entend à peine quelques voix timides prêcher la douceur dans le désert. Ces voix deviennent plus nombreuses et plus pressantes au xvii» siècle : les croyances n'ont encore rien perdu de leur force, elles ont perdu de leur fureur; le scepticisme du siècle suivant se prépare dans l'ombre ; bientôt il envahit tout, et, comme dédommagement des ruines qu'il sème autour de lui, il apporte le bienfait de la tolérance. La tolérance est le mot d'ordre du xviiie siècle ^ Avec le progrès du scepticisme, ce mot d'ordre est devenu plus précis au xix', non plus un sentiment, mais une idée, non plus une concession, mais un droit : la liberté de conscience.

Il n'est donc pas étonnant que la liberté de conscience se soit surtout appuyée sur des arguments de scepticisme. Condamner, dit-on, une croyance contraire à la vôtre, chercher à l'étouffer par la persécution, c'est la supposer nécessairement fausse, et vous arroger le privilège indubitable de la vérité. Mais êtes-vous infaillible? Possédez-vous la certitude absolue? Jetez les yeux sur l'histoire de l'esprit humain: ce n'est que l'histoire de ses illusions. Vérité aujourd'hui, erreur demain: voilà le sort de toutes les opinions, tour à tour persécutées ou persécutrices. On élève une statue à Socrate après qu'il a bu la ciguë. Galilée expie par la réclusion, que dis-je ! par un désavœu solennel, plus odieux que la prison, l'opinion mensongère et blasphématoire du mouvement de la terre : l'opinion contraire serait renvoyée aujourd'hui aux Petites-Maisons. Sachez donc vous défier de vos croyances, et, quelque crédit qu'elles aient sur votre esprit, n'en faites pas la mesure des croyances d'autrui.

Arguments excellents pour le sceptique, mais sans valeur pour le croyant convaincu. Oui, je dois m'abstenir, quand le doute est possible ; les religions les moins tolérantes m'en font un devoir : in dubiis Hbertas ! Mais, si large que vous fassiez le champ du

• Ce mot d'ordre était cependant repoussé par le dogmatisme philosophique aussi bien que parle dogmatisme théologique. On peut voir dans les documents inédits que nous avons publiés sur la philosophie du dixhuitième siècle {Antécédents de Vhégélianisme dans la philosophie frcmçaise), les anathèmes prononcés contre la liberté de conjBcience par un métaphysicien athée.

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