SES PROGRÈS COMPROMIS PAR LE SCEPTICISME
doute, il reste encore une place dans Fâme humaine pour la certitude, et tous les efforts des pyrrhoniens ne l'en arracheront l»as. Ils ne l'arracheront pas môme de leur propre intelligence : secte ^ non de philosophes^ mais de menteurs ! Conseillez- moi la défiance, je pourrai vous écouter ; mais ce n*cst pas me défier de moi-môme, c'est renoncer en quelque sorte à moî-môme, c'est me crever les yeux de gaîlé de cœur, que de supposer Terreur quand je vois clairement la vérité, rignorance, quand je suis illuminé par la foi. Gomme Pauline, je vois^je sais Je crois. Géomètre, Je crois aux propositions d'Euclide ; physicien, je crois au principe d'Archimède; chrétien, je crois à l'Évangile. Là, une démonstration rigoureuse ou une expérience décisive; ici, une foi invincible, qui n'est pas seulement l'œuvre de la grâce, mais qui est confirmée par les raisons les plus fortes et par les témoignages les plus convaincants, ne me permettent pas d'hésiter. Hors de ces croyances inébranlables, je ne puis voir de salut pour la vérité. Il faut s'y rallier, si Ton ne veut pas s'obstiner dans une erreur sans fondement et sans excuse: in necessariis unitas ! Heureux si Ton ajoute : in omnibus caritas !
Voilà le langage du croyant. Vous lui donnez le droit de rejeter avec horreur la liberté de conscience, si vous ne la faites reposer que sur l'incertitude de la vérité. Il ne peut y voir que la perte des âmes, dès qu'elle ne s'établit que sur les ruines de toute certitude. Il se fait un devoir de n'admettre aucune croyance sans ravoir vérifiée avec un soin scrupuleux ; mais , une fois que sa conviction est solidement assise , son devoir est de la défendre , en repoussant tous les sophismes qui la menacent , et, tant que la liberté de conscience fait cause commune avec le scepticisme, il ne peut que la traiter en ennemie.
Si le progrès du doute a favorisé la liberté de conscience, en ébranlant l'autorité des opinions les plus intolérantes, on ne saurait nier qu'il ne l'ait compromise, en lui donnant une base suspecte et périlleuse. La foi n'est pas morte, au sein des diverses religions. Il y a encore, dans chaque Église, des âmes ardentes, pour qui les croyances qu'elles ont sucées avec le lait, ou qu'elles ont embrassées par choix, ont tous les caractères de la certitude absolue. En vain leur parlez-vous de la possibilité de Terreur, la défiance môme que vous prétendez leur inspirer à l'égard des
Opinions humaines leur est une arme contre vous. Elles acceptent, elles exagèrent volontiers votre scepticisme poui* tout ce qui vient des hommes : elles y puisent une nouvelle confiance dans rinfaillibilité de la foi divine.
Cette foi vive, entière, sûre d'elle-même , n'est-elle qu'une exception ? Je le veux. Le scepticisme absolu n'est aussi qu'une exception. Si, depuis plus d'un siècle, le doute a envahi la plupart des âmes, s'il a été accepté d'abord avec une sorte d'enthousiasme comme une délivrance, une réaction naturelle n'a pas tardé à lui disputer pied à pied le terrain. Chacun cherche à s'envelopper dans un lambeau de croyances, auquel il attache d'autant plus de prix, qu'après avoir goûté, comme Adam, aux fruits de l'arbre delà science, il a senti, comme lui, l'horreur de la nudité. L'un cherche à conserver toute la foi de son Église ; il lie laisse de prise au doute que sur quelques miracles plus ou moins contestables, sur quelques croyances accessoires ou quelques pratiques de surérogation. Vn autre fait bon marché de tout symbole ecclésiastique ; mais il ne permet pas le doute sur l'autorité fondamentale des Évangiles. Celui-ci livre tout, même l'Écriture ; il abandonne entièrement Tordre surnaturel, mais il a une foi inébranlable dans certaines vérités naturelles, comme l'existence et là personnalité de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'âme : l'athéisme et le matérialisme lui font horreur. Celui-là, indifférent à toute doctrine spéculative, ne souffrira pas qu'on touche aux principes de la morale. Or, si la tolérance ne doit être que l'effet du doute, autant de degrés dans la foi, autant de degrés dans l'intolérance.
Chacun mesure ainsi à ses doutes la liberté qu'il veut bien laisser aux opinions d'autrui : ici, elle ne dépassera pas l'horizon commun des diverses communions chrétiennes ; là, elle s'étendra à toutes les religions positives ; ailleurs, on en fera profiter toutes les doctrines spiritualistes ; les plus libéraux en accorderont le bénéfice à toutes les doctrines qui respectent les bases de la morale ; nulle part on n'en voudra pour toutes les opinions. Le scepticisme absolu lui-même ne donnera pas pleine carrière à la liberté. Tout sceptique est dogmatique à sa façon. Il croit à son doute. Il est convaincu de l'ignorance, de la folie, de la mauvaise foi de ceux qui se prétendent en possession de la vérité. Il ne
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permet à aucune doctrine d*iinposer silence aux autres, car toutes lui paraissent également pleines d'incertitude et d'erreur ; mais, s'il a la force en mains, il se permettra volontiers d*arrèter la propagation de ce qu'il regarde comme une superstition grossière, comme un abandon de la raison , car lui seul est la raison même, lui seul est infaillible. Le scepticisme du xvui* siècle a commencé par réclamer la tolérance pour toutes les religions : il a fini par persécuter toutes les religions, comme outrageant également la vérité par leurs impostures.
C'est que, si Ton veut fonder solidement la liberté de conscience, il ne doit être question ni de vérité ni d'erreur, ni de certitude ni de doute. 11 ne s*agit pas de se prononcer entre les croyants et les sceptiques, entre la foi et la raison, entre une d5ctrine et les doctrines contraires. Toutes les opinions sont légalement respectables, non parce qu'elles sont toutes douteuses, non parce que le discernement du vrai et du faux n'est pas donné à Thomme, mais parce que ce discernement n'appartient pas proprement à la loi. La loi règle l'usage de la liberté, non celui de rintelligence, les actions, non les croyances. La fausseté, l'absur-: dite même d'une opinion, fût-elle aussi déraisonnable que le [graissent, au xix« siècle, la magie et la sorcellerie, n'est pas un motif pour la proscrire. Ni l'académie des sciences, au nom du bon sens, ni la faculté de théologie, au nom de la foi, n'ont le droit de réclamer des châtiments légaux contre la prédication du spiritisme. Il faut éclairer celui qui s'égare et raffermir celui qui hésite; mais ce n'est pas TafTaire de la loi ; c'est le droit et le devoir de tout homme qui a la conviction de posséder la vérité. La seule garantie qu'il doive demander à la loi, c'est une liberté entière. Il n'a pas besoin qu'on ferme la bouche à ses advei-saires. Il a tout avantage k les connaître, à les combattre seul à seul, en opposant les arguments aux arguments, les sentiments aux sentiments, et en ne réclamant protection que si l'on emploie contre lui la fraude ou la violence. La discussion lui révélera les erreurs qui ont pu se glisser dans son esprit à l'ombre de la vérité ellemême, les points faibles qui la compromettent, les développements qu'elle a besoin de recevoir, pour échapper à toutes les objections et pour satisfaire à toutes les exigences des flmes.
L'histoire de la philosophie nous montre partout le développe-
ment progressif de chaque système provoqué par les objections des systèmes adverses. L'histoire de l'Église catholique elle-môme, comme le proclament aujourd'hui les apologistes les plus autorisés , n'est que l'histoire des développements du dogme , qui doit aux discussions des théologiens et aux attaques des hérésiarques les définitions, de plus en plus précises, qu'il a reçues des conciles et des papes i. Partout la contradiction est utile aux fortes croyances, c'est-à-dire aux croyances les plus voisines de la vérité. Si la liberté de conscience a été le fruit du scepticisme, elle pouvait naître aussi bien de la foi : plus les convictions se sentent sûres d'elles-mêmes, plus elles doivent se montrer jalouses de ne devoir qu'à leur propre force leur empire sur les âmes: c'est leur intérêt aussi bien que leur honneur.
La liberté de conscience, en matière purement religieuse, est à peu près entrée dans nos mœurs. Soit qu'on l'admette ou qu'on la conteste en principe, on n'en refuse guère le bénéfice à des doctrines spéculatives, plus ou moins mystérieuses, qui semblent indifférentes pour la pratique. Y a-t-il en Dieu trois personnes ou une seule? Une des personnes divines est-elle réellement ou symboliquement présente dans l'Eucharistie ? La Vierge a-t-ellc été conçue sans péché, ou a-t-elle eu sa part de la souillure originelle? Questions fort importantes pour la foi; mais en quoi, dit-on, leur solution intéresse-t-elle la conduite des hommes? En quoi peut-elle les rendre meilleurs ou plus heureux? Le seul point à considérer, ce n'est pas la vérité ou la fausseté des opinions, ce sont les dangers qu'elles peuvent présenter pour les individus ou pour l'État. Que toutes les opinions soient donc libres, pourvu qu'elles n'offensent pas les bonnes mœurs : telle est la limite extrême jusqu'où veulent bien aller les esprits les plus circonspects, et que leur accordent, en général, les défen-
« Voir le livre du docteur^ Newman, traduit par M. Jules Gondon : Histoire du déveioppement de la doctrine chPétienney ou Motifs de retour à l'Eglise catMique, Paris, Sagnier et Bray, 1848.
ELLE s'exclut PAS LES OPINIONS MÉPOTÉES IMMORALES. 233
seurs les plus hardis de la liberté. Nous avons po.sé, à propos de renseignement, des principes plus larges , et nous n'avons pas craint de réclamer la liberté, même pour les opinions réputées immorales. Ce point est tellement important, il est obscurci par des préjugés tellement enracinés et tellement respectables, que nous ne pouvons nous dispenser de le discuter de nouveau, dans l'intérêt spécial de la liberté religieuse.
C'est livrer la liberté à la merci des opinions dominantes que de lui donner pour limite les dangers qui peuvent naître de certaines erreurs. Toute erreur est plus ou moins dangereuse. Dans le domaine de la pure science, quelles conséquences ne peuvent pas résulter d'une fausse notion de physique ? Écoutez les discussions des philosophes : s'occupent-ils seulement d'eri^urs spéculatives? Et s'il est un point sur lequel toutes les religions soient d'accord, n'est-ce pas l'importance pratique de leurs dogmes? Non, il n'est pas indifférent pour le chrétien que l'homme se courbe devant une révélation surnaturelle, ou qu'il ne veuille ouvrir les yeux qu'à la lumière naturelle ; qu'il se croie frappé d'une déchéance originelle et qu'il attribue tout son mérite au mystère de la Croix et à la grâce divine, ou qu'il se repose de son salut sur lui-même ; qu il attende la règle de sa foi des décisions infaillibles de l'Église, ou qu'il se confie dans une inspiration d'en haut pour interpréter lui-même les saintes Écritures. Toutes ces questions dogmatiques peuvent faire sourire le scepticisme. Pour la foi, il s'agit du salut de l'âme, du bonheur de la vie future et des devoirs à remplir dans cette vie. L'erreur en ces matières est. à ses yeux, la plus grave, la plus dangereuse, la plus digne d'être proscrite, si les dangers qui peuvent résulter d'une erreur sont un motif de proscription.
Interrogez tous les docteurs du christianisme, depuis les Pères de l'Église jusqu'aux apologistes de nos jours : les plus modérés reconnaissent sans doute des vertus chez les païens, mais exceptionnelles et imparfaites, une sorte de demi-victoire de la nature humaine sur le péché originel et sur la corruption inhérente à l'idolâtrie. Vertus, d'ailleurs, plus brillantes que solides, sagesse mondaine, qui perdrait le chrétien, s'il n'avait pas d'autre règle, et dont il serait juste de le préserver , si elle pouvait encore le séduire !
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n ne s'agit plus du paganisme, dira-t-on. Qu'on le condamne ou qu'on le justifie, il ne sortira pas de son tombeau pour protester contre Tintolérance ou pour refleurir à Vombre de la liberté.— Si le paganisme est mort, la philosophie pure, le rationalisme vit toujours. Or, ce que le christianisme repousse comme immoral, sous le nom d'esprit païen, ce n'est pas seulement le polythéisme ou l'itiolàlrie ; c'est la négation de ses mystèresetde son autorité surnaturelle, ce sont les prétentions de la raison à gouverner par elle-même la conduite humaine. Nous ne parlons pas ici des chrétiens immodérés, qui croient servir les intérêts de la foi en ôtant tout crédit à la raison. La foi accepte la raison, mais elle ne permet pas, elle ne peut pas permettre à la raison de s'élever contre elle. Elle ne peut accepter la philosophie que comme une alliée, siaon comme une servante. Une philosophie indépendante et hostile, une philosophie toute profane, comme celle des païens, doit lui paraître d'autant plus dangereuse, qu'elle n'a plus l'excuse de l'imperfection de ses lumières : c'est un6 révolte contre les lumières reçues d'en haut ; c'est un orgueil sacrilège ; c'est l'abus de l'intelligence et la corruption du cœur ; c'est un prélude au renversement de toutes les barrières qui protègent les bonnes mœurs. Si l'immoralité d'une doctrine suffit pour la rendre condamnable, tout chrétien convaincu se fera un devoir de dénoncer à la vindicte des lois ce reste de paganisme, qui, sous le nom de rationalisme, ébranle dans sa base le temple du Christ.
Point de salut pour la morale en dehors du christianisme ; point de salut pour la morale en dehors de chaque Église. Que les vertus des protestants soient plus parfaites que celles des païens, que leurs doctrines soient moins grossières, un catholique en convient sans peine : ils ont, bien qu'obscurcie, la lumière de l'Évangile. Mais le principe propre du protestantisme n'en est pas moins, aux yeux du catliolique, un principe immoral. Qu'estce autre chose, en effet, avec une inconséquence de plus, que le principe même du rationalisme, le libre examen, le sens individuel substitué à l'autorité de l'Église, c'est-à-dire à l'autorité de Dieu même ? Et le danger est plus grand peut-être qu'avec ie rationalisme lui-même. Réduite à ses propres forces, la raison a beau se complaire dans son indépendance, elle sent toujours sa
SLL£ l^*£XGLiiT PAS LES ONJi(10IIIS BÉPUTÉES lUMOAALES. 235
faiblesse. Appuyée sur TÉvangile, elle ne craint rien. Mais la passion veille, mais^ l'orgueil est debout, mais l'intérêt plaide sa cause : tous ces ennemis de la vérité et de la saine morale sauront bien trouver des textes qui se prêteront, sans trop d'efforts, à leur justification. Le vice autorisé par Fabus de la raison, voilà le péril du rationalisme; le vice autorisé par une interprétation forcée de l'Écriture elle-même, voilà le péril du protestantisme.
Ainsi i^arle le catholique. Écoutez maintenant ses adversaires, protestantis ou philosophes. Le fond propre de la religion romaine n'est, suivant eux, qu'idolâtrie et superstition : Tinraillibilité d'un homme ou d'une réunion d'hommes mise à la place de l'infaillibilité de Dieu ; l'énergie de l'âme hébétée dans une soumission inerte à des décisions qu'on ne cherche pas à comprendre ; les sens flattés, aux dépens de Tintelligence, par le culte des images, par la pompe matérielle des cérémonies, par une foule de pratiques qui demandent tout aux attitudes du corps et au mouvement des lèvres, rien à l'esprit ou au cœur; la perfection cherchée dans l'abdication de-soi-même et dans le renoncement aux devoirs de famille, sans souci de la violence que le célibat fait à la nature et du péril qu'il fait courir aux mœurs. Ce reproche d'immoralité que le catholique adressait aux principes de ses adversaires, ceuxci le renvoient à presque toutes ses institutions : immoralité dans la célébration du culte, immoralité dans la confession auriculaire, immoralité dans le célibat des prêtres, immoralité dans les vœux monastiques. En faut-il plus, partout où dominent dans l'État des passions hostiles au catholicisme, pour que l'intolérance s'autorise contre lui des intérêts de la morale ?
Le bon sens public, direz-vous, saura rester neutre au milieu de ces accusations réciproques. Elles n'empêchent pas les honnêtes gens, au sein de toutes les sectes, de se conduire par des maximes communes. Attachons-nous à ces maximes, préservons-les de toute atteinte, et abandonnons le reste aux discussions des théologiens. — Gela revient à dire qu'il faut séparer les intérêts de la morale de ceux des religions. Mais cette indépendance de la morale à l'égard des dogmes religieux, aucune religion ne l'admet; toutes sont d'accord pour considérer comme inefficace et funeste une morale purement rationnelle. Il ne suffit donc pas que vous écartiez leurs prétentions, il faut, pour que la liberté de conscience soit à l'abri
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de leurs atteintes, que vous engagiez la lutte avec elles ; il faut que votre philosophie devienne , à tout prix, l'opinion dominante, et, en quelque sorte, la reiigion'de l'État. On ne veut pas qu'une religion puisse dénoncer comme un danger public la négation de ses dogmes : on dénoncera comme dangereux tout dogme exclusif, tout effort de prosélytisme, toute manifestation extérieure propre à raviver le zèle des croyants. Au lieu de la tyrannie d'une religion sur les autres, on aura celle d'une loi indifférente et sceptique sur toutes les religions : là, la liberté sacrifiée à la foi ; ici, la liberté s'immolant de ses propres mains.
C'est vainement, en effet, que l'on compte sur l'impartialité des hommes, dès qu'on laisse un prétexte à l'intolérance. J'admets que la liberté religieuse trouve dans la loi et dans les mœurs de telles garanties que la persécution directe et violente de toute une religion soit désormais impossible. Faut-il compter qu'on ne verra jamais de fervents catholiques, investis du pouvoir par les vicissitudes de la politique, poursuivre, comme des manœuvres frauduleuses, les efforts du prosélytisme protestant? Des protestants ou des philosophes, également intolérants , ne réussiront-ils jamais à entraver la Uberté des catholiques dans leurs cérémonies, dans leurs associations, dans les communications hiérarchiques des fidèles avec leurs pasteurs, des pasteurs avec leur chef commun? Enfin, si l'apaisement des esprits protégesuffisammentles religions existantes, que ferez-vous à Tégard des religions nouvelles? Quelle autorité sera appelée à contrôler la moralité de leurs dogmes ? Toutes seront étouffées dans leur berceau, si le zèle religieux préside à ce contrôle.
Elles n'ont guère moins à craindre, hélas ! du zèle philosophique. Chaque école philosophique, comme chaque secte religieuse, ne voit que dans ses principes le salut de la morale. Toutes les discussions métaphysiques se changent aisément en procès de tendance. « Vous, spiritualistes, diirun,vous vous débattez en vain contre les chimères de l'idéalisme; vous passez votre vie , comme le Socrated'Aristophane, au milieu des nuages ; vous faitesle vide autour de vous et en vous-mêmes, incapables de bien, quand vous ne faites pas le mal. » «Vous, panthéistes, dit-on ailleurs, vous asservissez l'homme à la matière ; vous le laissez sans Dieu en qui il puisse espérer , sans personnalité qu'il puisse développer et
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défendre, sans relations avec d'autres personnes qui puissent être l'objet de ses affections et de ses devoirs, etc., etc. » Tous ces reproches peuvent être mérités ; ils sont dans les droits de la controverse philosophique ; mais craignons d'en faire la base d'interdictions légales ou de condamnations pénales.
Quand on s'en prend à des doctrines , non à des actes positifs, l'intolérance d'une conviction honnête et sincère ne connatt point de limites. On ne veut frapper qu'une maxime directement immorale ; mais cette maxime[repose sur une théorie générale, qui n'est pas moins dangereuse pour l'être moins immédiatement : se contentera-t-on de couper la branche sans toucher à l'arbre? La théorie générale elle-même sort de tout un système , toujours vivant, toujours fécond en conséquences funestes: se contenterat-on d'abattre Tarbre sans arracher ses racines? Nous n'éveillons pas de vaines craintes. N'avons-nous pas vu, il y a trente ans, une accusation légale, intentée au nom de la morale publique , non par des théologiens, mais par des légistes philosophes, aux sectateurs d'une religion nouvelle ? Plus récemment, ne traduisait-on pas devant la police correctionnelle de jeunes écrivains pour avoir professé des théories matérialistes, et s'ils étaient acquittés en première instance en vertu des droits de la discussion philosophique, n'étaient-ils pas condamnés en appel au nom de la morale outragée par leurs principes i?
Nous n'avons de sympathies ni pour le saint-simonisme ni pour le matérialisme. Nous n'avons pas moins à cœur les intérêts de la morale que ceux de la liberté. Mais ce n'est pas à la loi que nous voudrions confier ces intérêts délicats. 11 lui appartient de les protéger quand ils sont menacés par des actes criminels en opposition avec les droits d'autrui ; nous déclinons sa compétence quand le danger moral est dans les opinions et dans leurs ten dances. Pour les opinions qui touchent à la morale, comme pour toutes les autres, la loi est impuissante à empêcher le mal ; elle ne peut que faire obstacle au bien lui-même. Il est des âmes que révoltent les doctrines perverses, il en est d'autres qu'elles empoi-
» Procès du journal le Travail, arrêts du tribunal de police correction uelle de Paris en date du 19 marsi et de la Cour impériale de Paris en date du 17 mai 1862.
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sonnent. D'où vient la difTérencc ? C*est qu'elles se brisent contre les bons sentiments des unes, tandis qu'elles s'apiiuientsarles mauvaises passions des autres. Or, que peut la loi sur la sensibilité? Vous arrêtez, vous punissez la propagation des doctrines vous les frappez dans leurs principes et dans leurs conséquences vous proscrivez les religions et les systèmes de philosophie qui leur donnent asile : le sol où elles prennent naissance, par une véritable génération spontanée, échappera toujours à votre action. On ne les professera plus tout haut, elles, circuleront tout ' bas ; elles ne seront plus réduites en dogmes ou en systèmes» elles se feront adages ou proverbes.
Tâchez de surprendre les conversations des plus jeunes enfants dans toutes les écoles, des paysans les plus grossiers dans les campagnes qu'a le moins envahies la civilisation générale : vous serez souvent effrayé de l'immoralité de leur langage. Qu'ils se corrompent les uns les autres, cela n'est pas douteux; mais comment? Est-ce en propageant ces théories que vous cherchez à déraciner? elles ne sont pas descendues jusqu'à eux, et leur intelligence ne pourrait pas les comprendre. Tout au plus pourrait«on supposer que les conséquences qui en découlent se sont infiltrées insensiblement dans ces âmes ignorantes et simples, si Ton ne voyait des maximes non moins immorales professées par les peuples les plus sauvages. La racine du mal n'est pas dans l'influence directe ou indirecte d'une mauvaise philosophie ou d'une théologie mensongère ; elle est dans les bas-fonds de la nature humaine : espérez- vous l'atteindre à l'aide de mesures légales ?
Opposer une digue à l'erreur, en réprimer la manifestation, ce n'est pas assez ; il faudrait descendre dans ces âmes égarées, pénétrer jusqu'à la racine des sophismes qui les ont séduites, des passions qui leur ont voilé la vérité. Les effrayer, les punir, mauvais moyen. Obtenez plutôt leur confiance, ranimez le zèle des auxiliaires que vous trouvez encore dans leurs bons instincts ou dans leurs saines croyances, discutez avec elles doucement, paisiblement, avec l'onction de la charité, avec la fermeté calme d'une conviction arrêtée, tentez, en un mot, ce qu'on appelle dans le langage religieux une conversion. Est-ce l'affaire de la police et des tribunaux ? non, mais de la religion et de la philosophie. Le magistrat, le représentant de la loi, si honnête et si
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éclairé qu*on le suppose, ne peut pas, comme le moraliste ou le prêtre, entrer en communication directe avec les âmes. Son caractère officiel y est un obstacle invincible. Quoi qu'il fasse, il est toojours armé des.menaces de la loi. C'est Thomme qui châtie, non celui qui console. La confiance s'accorde à celui qui ne parle qu*à l'âme, elle se refase à celui qui peut enchaîner le corps. Je veux bien discuter avec vous, si vous n'avez à m'opposer que le glaive de la raison et de la foi : si vous tenez en réserve celui de la loi, je m'incline et je garde ma conviction.
Quand il s'agit de repousser la violence matérielle , chacun doit s'en remettre à l'État. Chacun doit s'armer, au contraire, des armes du bon sens et de la conscience, des armes morales, en un mot, pour repousser toute erreur funeste à la vertu. Il n'y a rien à craindre pour la paix publique de ces luttes pacifiques des idées contre les idées, des sentiments contre les sentiments. Plus elles se multiplient, plus elles annoncent de vitalité dans les âmes, plus elles laissent d'espoir dans le triomphe de la vérité et des saines croyances. L'État, par son intervention, ne peut que les gêner ou les décourager. Ses menaces donnent naissance à une hypocrisie de langage, à une moralité tout extérieure, qui n'ôle rien à la corruption des idées ou des mœurs, mais qui empêche de la voir et d'y porter remède. Ceux mêmes qui discernent le mal sous cette honnêteté de convention, s'en rapportent à l'État du soin de le guérir: ne s'en est-il pas donné la mission ? D'ailleurs, signaler l'erreur, quand elle peut être punie, c'est jouer le rôle, toujours odieux, de dénonciateur. On renoncera donc à cette intolérance morale, qui est le droit éternel de la vérité contre l'erreur, pour ne passe rendre complice de l'intolérance légale. On comprimera la révolte de la conscience contre les maximes perverses. Bientôt on s'habituera à ne plus la sentir. Une confiance inerte dans la protection de la loi prendra la place de l'énergie de l'âme. Que dis-je? c'est par les yeux de la loi qu'on jugera. On ne reconnaîtra plus d'autres erreurs que les opinions qu'elle condamne. Celles qu'elle ne pourra atteindre feront impunément leur chemin, d'autant plus dangereuses, souvent, que leur venin sera plus caché. L'immoralité, en un mot, n'aura plus qu'un adversaire, impuissant par sa toute-puissance même, qui réussira tout au plus à défendre la société contre des attaques directes et démasquées,
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tandis que des millions de complices saperont en silence les fondements de la place.
L'intervention de TÉtat ne nuit pas seulement aux esprits sages» aux défenseurs des saines doctrines, elle blesse aussi, nous ne devons pas l'oublier, les devoirs, les droits, les intérêts des esprits égarés eux-mêmes. Vraie ou fausse, chacun doit proclamer hautement sa pensée. Vraie, elle pourra faire du bien ; fausse, elle provoquera la contradiction, et, si elle n'est pas renversée par une réfutation directe, elle tombera tôt ou tard par ses conséquences. C'est l'histoire de toutes les erreurs. Laissez l'arbre porter ses fruits : celui qui l'a planté finira par le désavouer, . sinon des lèvres, du moins au fond du cœur.
Vous direz qu'on cherche rarement la lumière , quand on se fait le fauteur d'opinions paradoxales ; qu'on la fuit plutôt, quand elle se montre , et qu'on ne craint rien tant que d'être obligé de renoncer à des théories flatteuses pour l'amour -propre par leur singularité , agréables aux passions par la licence qu'elles autorisent. Cela peut être vrai des chefs d'école ou de secte : leiii-s convictions sont naturellement plus entières, et leur orgueil plus intéressé à ne pas se départir d'une doctrine à laquelle est attaché leur nom. Et encore , si vous pouviez lire dans leurs âmes, vous les verriez souvent inquiets et troublés , non-seulement par la crainte d'être mal compris , d'être victimes des préjugés , mais aussi par un doute secret , qui ne s'avoue pas à lui-même , qui n'ose pas élever la voix contre l'approbation partielle du dedans, mais qui cherche dans l'appréciation du dehors sa confirmation ou sa déraite. On repoussera peut-être les objections avec dédain : on les avait prévues, on les avait réfutées d'avance. Elles se font entendre cependant , comme l'esclave qui rabaissait l'orgueil du triomphateur antique. L'assurance faiblit peu à peu avec le premier enivrement de la lutte; et, si l'on ne finit pas par une rétractation formelle , humiliante pour l'amour-propre, on environne sa pensée de telles explications, de telles réserves, qu'elle devient tout autre en réalité, sous la ressemblance des mots, d'autant moins dangereuse qu'elle a dépouillé à la fois toute sa force logique et tout son venin.
S'il en est ainsi des maîtres , quelle prise n'offre pas à la vérité le commun des hommes, toujours flottants entre les opinions les
EUE N'£XCLUT pas LES OPINIONS RÉPUTÉES IMMOBALES. 2U
plus contraires, passant de Tune à l'autre , sans presque s'en apercevoir, au gré des entraînements du moment ! Ce qui est à craindre , ce n'est pas de laisser un libre cours à toutes ces opinions qui les séduisent tour à toyr; c'est de chercher à comprimer celles qui vous déplaisent ou qui vous révoltent. S'ils n'ont pas un vif amour de la lumière, ils n'ont pas de parti pris pour les ténèbres. Vous ne faites qu'épaissir les ténèbres , en empêchant la discussion. Ce demi-jour, auquel vous condamnez l'opinion proscrite , est tout à son avantage. Si elle circule dans l'ombre , à mots couverts , sans donner ses raisons , sans réfuter celles de ses adversaires , ce n'est pas à elle qu'on s'en prendra , mais à la loi qui prétend l'étouffer. L'opinion favorisée, au contraire , gagne peu à se produire au grand jour, sous les auspices de la force légale. Sa lumière paraît empruntée; ses arguments sont suspects, tant qu'il n'est pas permis de les contredire. Pourquoi écouteraiton l'accusation, puisqu'il n'est pas permis d'entendre la défense? Aux appuis que l'erreur trouve ne^Uirellement dans l'âme humaine vous joignez la paresse , toujours prête à se payer de toute excuse qui la dispense d'examen, et ce vague sentiment d'équité qui inchne à chercher le bon droit du côté où porte la persécution. '*
Laissons donc à la libre discussion le soin de corriger l'erreur. La loi ne peut faire l'ofSce que d'un chirurgien ignorant, qui ne voit pas d'autre remède au mal que de tailler ou d'enlever les parties atteintes. Un habile médecin reconnaît dans le mal extérieur l'indice du mal intérieur, un symptôme à la fois utile et funeste, qu'il ne cherchera à faire disparaître qu'après en avoir tiré parti pour remonter jusqu'à son origine. Dans tout ce qui touche aux opinions , c'est la loi qui est ce médecin. Si l'on veut que Terreur soit frappée dans sa racine , il faut qu'elle puisse se manifester librement , avec tout le cortège de ses conséquences , et que toute liberté soit également laissée à sa réfutation.
Jusqu'ici, nous avons supposé que l'État était en possession de la vérité morale. Mais il n'est pas plus infaillible sur ce point que sur tous les autres. Une loi immorale est un grand malheur, contre lequel on n'a d'autres garanties que la sagesse, toujours imparfaite, des institutions, et la prudence, toujours bornée, du
gislateur ; mais une croyance immorale imposée au nom de la
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loi, est-il une tyrannie plus odieuse ? Une législation qui autorise Tesclavage est une législation inique: que penser d*une législation qui en ferait un article de foi? L'immoralité est plus rare, J'en conviens, dans les lois que dans4es opinions, et elle ne s'y étale jamais a?ec la même impudence; mais la perfection dans les lois, de même que la vérité absolue dans les doctrines sur lesquelles elles reposent, est une vaine utopie. Contre llmperfection des lois et des théories légales, il y a du moins un remède, si les opinions sont libres, si l'on peut signaler le mal, s'il est permis d'en appeler de la conscience aveuglée à la conscience bien informée.
Si la loi s'empare des opinions, la plus sage, au milieu d'idées justes, fera toujours régner quelque idée fausse. Qu'elle s'appuie sur la vraie religion, dit l'intolérance théocratique , et elle sera assurée de ne faire régner que la vérité!— Oui , si Dieu , en donnant la vraie religion, s'était engagé , partout et toujours , à la faire asseoir sur les trônes de ce monde, et si Ton ne voyait pas sans cesse toutes les religions qui ont invoqué le bras séculier, frappées des mêmes armes qu'elles lui ont confiées contre leurs adversaires. Tout est-il réglé, d'ailleurs, même en fait de croyances morales, par le dogme religieux ? Son immutabilité exclut-elle le progrès? Parmi ceux qui conservent la foi du moyen âge, en est-il beaucoup qui voulussent reprendre toutes les idées morales du moyen ftge? Combien de théories, condamnées d'abord comme immorales, parce qu'elles choquaientles idées reçues, sont devenues, dans l'âge suivant, des vérités banales, et ont obtenu l'adhésion tacite de l'Église elle-même ! Nous n'en voulons pour preuve que le prêt à intérêt, dont on condamne encore Tabus, mais dont Tusage modéré n'a plus besoin des artifices des casuistes pour échapper aux anathèmes qui le frappaient naguère d'une manière absolue. Laissez donc un libre cours à ces théories malsonnantes, pour que du sein des erreurs jaillisse la vérité salutaire. Que dis-je! l'erreur même est quelquefois un instrument de progrès. Le philosophe qui a le plus contribué à déraciner les superstitions du paganisme , et à déblayer le terrain devant la prédication chrétienne, ce n'est pas Platon , c'est Épîcure. Le scepticisme voltairien nous a donné la tolérance. La philosophie sensualiste de Locke et de Condillac a fait germer dans les esprits les maximes de liberté qu'a consacrées la Révolution française.
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ELLE N*EXGLUT PAS tES OPUflONS ttÊPOTÉES IMMORALES. 243
Sans doute, il faut un frein à k corruption des mœurs, et l'espoir d*un progrès problématique ne doit pas nous faire fermer les yeux sur les maux présents et certains dont le dévergondage des opinions peut infecter la sodété. Mais ce frein nécessaire, il ne faut le demander qu'aux puissances purement morales, devant lesquelles doit s'abaisser, pour tout ce qui touche aux mœurs et aux idées, le glaive de la puissance civile. Toutes les armes bienfaisantes dont l'État pourrait se servir, une Ëglise en dispose. Bile porte des lois contre les doctrines immorales et contre leurs fauteurs ; elle a des tribunaux pour faire exécuter ses lois; elle peut même infliger des châtiments. Il ne lui manque, pour ressembler en tout à l'État, que l'emploi de la contrainte. Mais c'est là ce qui fait sa force véritable ; c'est là ce qui lui donne l'âme des fidèles, en lui permettant de s'y insinuer par la persuasion, et d'obtenir une confiance qui se refuse à la violence matérielle. C'est, en même temps, ce qui prévient l'abus. Si une religion est fausse, elle n'a, du moins, aucun pouvoir pour empêcher la difTusion de la vérité. Ses armes contre ses adversaires sont toutes morales, comme ses moyens d'action sur ses sujets. Tel est le caractère que TÉtat doit laisser à l'action des diverses Eglises : une indépendance absolue, avec la seule exclusion de la contrainte , c'est-à-dire une égale liberté pour toutes les religions. Si une religion ne réussit pas à ramener à la vérité une intelligence égarée, qu'une autre le tente. Si toutes les religions sont impuissantes, que la philosophie puisse intervenir à son tour. Moins forte que les religions , car elle n'est pas organisée comme elles, elle a, pour beaucoup d'esprits, l'avantage de ne s'adresser qu'à la raison et de provoquer elle-même le libre examen. Elle se subdivise, d'ailleurs, en écoles ou en systèmes, comme les religions se subdivisent en sectes. Que l'Ëtat ne se mêle aux luttes de ces systèmes, de ces écoles ou de ces sectes , que pour empêcher tout recours à la violence. Qu'il se confie, en un mot, dans la vérité pour triompher de l'erreur, dans la conscience droite pour redresser les consciences faussées.
Verra-t-il, à la suite de ces discussions plus ou moins passionnées, mais forcément pacifiques, disparaître toutes les doctrines dangereuses pour les mœurs? Ce serait folie de l'espérer. La liberté assure au bien le moyen de se défendre et de combattre avec avan*
â44 tk LtnEftTÉ DE CONSCtENGE.
tage : elle ne lui promet pas une victoire complète et décisive sur des ennemis sans cesse renaissants. Elle ne change pas la nature humaine. Si l'immoralité se manifeste par des actes positifs, cotitraires aux droits qu'il a mission de protéger, que l'État intervienne, avec fermeté, avec rigueur, avec toutes les armes qui sont en son pouvoir ; qu'il se garde seulement de vouloir tout régler dans la conduite privée. Son action est essentiellement générale, et nécessairement restreinte par sa généralité même. Elle doit s'abstenir d'entrer dans le détail, si elle ne veut pas étouffer la liberté. Trop de précautions décourage les bons et ne fait qu'irriter les méchants, sans les corriger * ; c'est les inviter à éluder ou à violer la loi, en faisant peser sur eux une gêne insupportable, sans s'assurer l'appui des bons instincts, sur lesquels l'État ne peut rien. Qu'il renonce, à plus forte raison, à poursuivre l'immoralité dans la sphère des idées et de leur expression directe. Devant un mal qu'il ne saurait guérir, qu'il sache se retirer, avec regret sans doute, mais avec la conviction d'avoir rempli tout son devoir. Quand le médecin du corps a mis en œuvre toutes les ressources de son art pour sauver un malade, il cède la place au médecin de l'âme, et, quand celui-ci échoue à son tour, il se confie dans la miséricorde et dans le juste jugement de Dieu.
Est-il besoin de prouver maintenant que la tolérance de l'État pour les doctrines immorales doit s'étendre aux doctrines contraires aux loisî Nous avons revendiqué, pour renseignement, la liberté de discuter les lois, même celles qui règlent la constitution de l'État, même celles où sont proclamés les principes fondamentaux des sociétés. La même liberté ne saurait évidemment être refusée aux religions. Il n'est pas permis, sous prétexte de religion, de prêcher la désobéissance aux lois ou d'en provoquer le renversement : il est toujours permis d'en signaler les impcr-
' Qui omnia legibus determinare Vult, vitia irritabit potius quam corrige t. (Spinoza, Tract, theol, pol., c. xx.)
ELLE s'Étend aux opinions gontraibbs aux lois. 245
fections et les erreurs. La distinction est délicate, mais elle est juste et nécessaire. Il n'est pas une opinion qui n'ait le droit de se produire tant qu'elle ne se présente que comme une opinion i.
< Ce droit, qui semble énorme , de contredire, dans leurs principes, les institutions civiles, a pu récemment être exercé sans péril par la plus haute autorité religieuse qui soit sur la terre. Dans une pièce officielle adressée à tous les évoques, le chef de l'Église catholique a condamné, comme contraires à la foi, un certain nombre de maximes suivies par les gouvernements temporels dans leur législation et dans leur politique *. Aucune entrave n'a été mise à la publication de cette pièce par la plupart des gouvernements, qu'elle frappait d'une sorte d'anathème. En France, on a usé contre elle de restrictions légales, qui n'ont jamais prouvé plus clairement leur inefficacité ; mais ces restrictions n'avaient pour but , dans l'intention déclarée du gouvernement, que de répudier solennellement, au nom de l'État, les doctrines professées au nom de l'Église. S'il n'a pas été permis de lire du haut de la chaire le manifeste pontifical, il a pu être porté à la connaissance des fidèles par toutes les voix de la presse. Tous les évoques, tous les prêtres ont pu s'en approprier publiquement toutes les propositions. Atténuées par les uns, aggravées par les autres, aucune voix ayant quelque autorité dans l'Église ne les a désavouées. Tout ce qu'on a gagné à un semblant de persécution, c'a été de constater l'accord unanime du clergé catholique avec son chef dans ce que TÉtat considérait comme une attaque ouverte contre ses institutions; et cette attaque s'est compliquée encore des censures publiques prononcées par la majorité des èvèques contre les lois particulières au nom desquelles on prétendait leur fermer la bouche.
Qu'eùt-il fallu, en effet, pour protéger efficacement, contre les sentences de l'autorité religieuse, les institutions attaquées? Arrêter à la frontière tout exemplaire de VEncydique et du Syllabus, en interdire la reproduction par la presse française, ce n'était pas assez. Qui ne sait avec quelle facilité circulent, à l'ombre de l'inquisition la plus tracassière, les écrits prohibés? Que pouvait-on, d'ailleurs, contre les copies manuscrites et, à leur défaut, contre les communications verbales? En vain eût-on violé, à l'égard de tout le clergé, le secret des lettres, on ne pouvait espérer de le tenir longtemps dans l'ignorance des décisions du Souverain Pontife, et, une fois éclaii'é, on pouvait encore moins compter, il faut le dire à son honneur, sur sa faiblesse ou sur sa prudence pour l'engager à garder la lumière sous le boisseau. Placer au pied de chaque chaire des agents de police chargés de signaler à l'autorité administrative ou judiciaire toute propagation directe ou indirecte des doctrines illégales, ce n'eût été qu'un inutile appareil d'intimidation. Le prêtre n'est pas réduit à la prédication, et, à moins de vous placer en tiers dans le confessionnal, entre lui et ses pénitents, vous ne l'empêcherez pas de souffler à leur oreille le mot d'ordre parti de Rome. La persécution ouverte comme au temps de la Terreur, la persécution de toute l'Église, la fermeture des temples, la dispersion et l'emprison-
* Voir rEncyeUqae do 8 décembre 1864 et le Sffllalmt qui l'accompagne.
246 LA LIBERTÉ DB rONSCIENGE.
Qu'il nous soit donc permis de plaider la cause des Mormons eux-mêmes, au nom des mêmes principes et en vertu des mêmes distinctions, dont il serait difficile et périlleux de refuser le bé*
nement des prêtres, et, puisqu'on en avait 1<* pouvoir, la violence exercée sur la personne du pape lui-même, voilà ce qu'il eût fallu tenter, voilà ce qui eût réussi peut-être à étouffer pour un temps les théories proscrites : pour un temps, disons-nous, car l'exemple même de la persécution révolutionnaire prouve trop bien l'impuissance de la violence contre la foi religieuse.
Il n'est venu, Dieu merci, à la pensée de personne, môme dans les pays en révolution, de protéger, contre les anathèmes de l'Église, la liberté de conscience, en renouvelant, contre la liberté de l'Église, d'odieux attentats. Sauf un vain appel aux foudres légales, on s'est confié dans la liberté de discussion, et elle a prouvé, comme toujours, qu'elle était la meilleure sauvegarde de la vérité. La controverse a été, des deux parts, passionnée et sans ménagements; mais les invectives n'ont pas empêché les bonnes raisons de se faire jour, et les opinions conciliantes de rester maîtresses du champ de bataille. Dans les deux camps, on a senti le prix de la liberté : ici, puisqu'on la revendiquait pour l'enseignement doctrinal de l'Église ; là, puisqu'on en défendait le principe contre les censures de l'Église. D'un côté, on a été amené, sinon à retirer ces censures, du moins à leur ôter ce qu'elles avaient de trop absolu, et, à Rome même, de libres interprétations, qui ne laissaient guère subsister que la lettre du document pontifical, ont été accueillies avec reconnaissance. D'autre part, on a commencé à comprendre qu'il était à la fois illogique et imprudent de maintenir des lois destructives de la liberté, quand on mettait son honneur à soutenir les principes de liberté posés dans les lois. Tous les préjugés ne sont pas tombés sans doute ; tous les nuages qui, pour les deux partis, voilaient l'image de la liberté ne se sont pas dissipés; mais qui pourrait nier l'heureux effet d'un tel débat pour éclairer l'opinion publique et pour manifester en môme temps ses véritables préférences? Et quel plus fort argument, d'ailleurs, en faveur de la liberté des opinions , que ce débat solennel entre la puissance religieuse et la puissance civile, sur les plus chers intérêts des sociétés, passionnant tous les esprits, d'un bout à l'autre du monde, dans les États despotiques comme dans les États libres, sans troubler un seul instant la paix publique ?
Si, en effet, une grande religion, puissante par le nombre de ses sectateurs, puissante par son organisation, puissante surtout par les vérités dont elle garde le dépôt, et qu'elle contribue à faire régner dans le monde, a pu, impunément et sans danger, par ses organes les plus autorisés et par ki voix de son chef lui-môme, se mettre en opposition avec les institutions des plus grands États, n'y aurait-il pas une inconséquence flagrante à refuser aux autres sectes l'usage de la même liberté? Vous voulez, vous catholiques, garder le droit de croire à la parole du pape, sans. la soumettre au contrôle de l'État : cessez donc de réclamer contre ses adversaires des prohibitions légales, dont la gène se fera tôt ou tard sentira vous-mêmes. Vous redoutez, vous libres penseurs, l'intolérance cléricale, et vous inclinez trop souvent à vous armer contre elle des droits de l'État : reconnaissez que la libre discus-
EUE S ÉTEND AUX OPIJNIONS GONT&ilBES AUX LOIS. 247
néfice à luie grande religion, entourée des respects de plusieurs millions d'hommes, et par là infiniment plus redoutable aux institutions civiles, si elle se mettait eu opposition avec elles. Qu'un individu, Mormon ou autre, en France, en Angleterre ou aux États-Unis , veuille prendre plusieurs femmes , la loi civile, et, s'il cherche à l'éluder, la loi pénale, sont suffisamment armées contre ses prétentions. Il ne peut contracter légalement un second mariage , tant que le premier n'est pas dissous. S'il surprend la bonne foi des gardiens de l'état civil , il sera poursuivi et condamné comme bigame. S'il se passe , pour ses unions ultérieures, de la consécration civile, il pourra être poursuivi comme adultère. S'il aime mieux s'affranchir de tout lien légal , il sera dans le même cas que tous ceux qui Tivent , sous la tolérance des lois, dans un état de concubinage multiple, qui, du moins, ne peut donner lieu, devant les pouvoirs publics, à aucune revendication de droit. Mais si, sans désobéir à la loi, ni dans sa lettre, ni dans son esprit, il se borne à soutenir théoriquement la légitimité de la polygamie, Tantipathie que vous inspire une telle doctrine ne vous autorise pas à la proscrire. Contre les actes qui violent les lois, servez-vous des armes légales. Contre une simple opinion, même quand elle s'érige en dogme, même quand elle sert de
8ion est, aprôs tout, la seule arme efficace et sans péril, et, lorsqu'elle vous suffit contre les puissants, n'en invoquez pas une autre contre les faibles. Et vous, représentants de la loi, qui voulez qu'elle soit, nonseulement obéie, mais respectée, que pouvez-vous redouter pour elle des opinions qui la contredisent, lorsque vous êtes forcés, dans votre intérêt môme, de renoncer à leur faire violence, dès qu'elles peuvent vous opposer de gros bataillons ?
Nous professons, ce livre en fait foi, la plupart des propositions dont la condamnation, de la part de l'Église, a éveillé, en France et dans d'autres pays, la juste susceptibilité de l'État. Nous n'en reconnaissons pas moins que l'Église était dans son droit en les dénonçant aux fidèles comme dangereuses pour leur foi. « Nous ne devons à l'État que notre obéissance, disaient avec raison les défenseurs de l'Église, et nous la lui accordons sans réserve ; nous ne revendiquons que la liberté de nos croyances et le droit de ne pas approuver en principe, quand eUes blessent notre conscience, les lois devant lesquelles notre volonté s'incline dans la pratique. » La distinction est légitime, et il est juste qu'eUe profite à tous nos adversaires, soit au sein de la grande Église catholique^ soit dans une de ces sectes obscures et grossières, dont on se fait un ôpou vantail contre la liberté de conscience.
2i8 LA LIBERTE DE COPfSGIENCE.
lien à toute une société religieuse, même quand elle blesse la majorité des consciences et tend à infirmer l'autorité morale des lois, contentez-Vous des armes intellectuelles : réfutez, ne persécutez pas 1.
La forme la plus simple et la plus séduisante de la liberté religieuse, c'est la séparation absolue de l'Église et de l'État. Une Église est un gouvernement tout spirituel ; un État, un gouvernement temporel. Au premier, la direclion des croyances; au second, celle des actions. Le premier s'appuie sur la force morale, sur l'adhésion des âmes ; le second, sur la force matérielle, sur la contrainte. L'un a en vue le bonheur futur, dans une vie meilleure : son royaume n'est pas de ce monde ; Tautre ne peut placer sa fm qu'ici-bas, dans la liberté, la sécurité et le bien-être dont on peut jouir sur la terre. Qu'ils poursuivent donc librement, chacun dans sa sphère, leur double destination. L'Église, en tant qu'Église, n'a rien à voir dans l'État; ses membres, lorsqu'ils doivent agir comme sujets ou comme citoyens, ne sont plus ni des catholiques, ni des prolestants, ni des juifs, mais des hommes ,unis par les mêmes droits et parles mômes devoirs, et trouvant, dans les lois de leur pays, la détermination des uns et la garantie des autres. L'Ét;it , de son côté, en tant qu'État, n'a pas à s'immiscer dans les affaires de l'Église. 11 n'est proprement d'aucune religion, il ne reconnaît aucune religion, mais seulement des individus, isolés ou associés, et, dans les deux cas, soumis également et uniformément à ses lois. Tant qu'il se renferme dans son domaine, il ne peut qu'appliquer à tous la même règle, sans faire acception de leur culte ou du caractère religieux dont ils sont revêtus. Envers les croyances de la majorité, comme envers
' «La poJygamio, adoptée par les Mormons, est la cause principale de cette antipathie contre leurs doctrines, qui viole ainsi les lois de la tolérance religieuse. ; la polygamie , quoique permise aux Mahométans , aux Hindous , aux Chinois , semble exciter une animoslté implacable quand elle est pratiquée par des gens qui parlent anglais et qui se donnent pour une sorte de chrétiens. » — J. Stuart Mill, De la liberté, p. !67 et 108 (le la traduction française.
BAPFOBTS INÉVITABLES ENTRE l'ÉGLTSE ET l'ÉTAT. 249
celles delà minorité, enyers les pasteurs, quel que soit leur rang hiérarchique, comme envers les simples tidèles, il ne doit jamais se départir du droit commun, soit dans la liberté, soit dans Tobéissance.
Ces distinctions sont fondées du côté de l'État ; elles ne le sont pas, ou, du moins, ne le sont qu'en partie du côté de l'Église. L'État doit rester étranger au gouvernement de TËglise, à sa foi, à ses moyens d'action, à sa fin toute spirituelle. L'Église ne saurait rester étrangère au gouvernement de l'État, à sa constitution, à ses lois, à Texercice de son pouvoir. Elle est l'empire des croyances, sans exception, dans le sens le plus absolu. De quel droit exclurait-on de son domaine les croyances politiques ? Sa fin est hors de ce monde ; mais nous arrivons à l'autre monde par celui-ci, par les devoirs que nous remplissons sur la terre, par l'usage que nous faisons, non-seulement de nos facultés intellectuelles, mais de nos facultés physiques. Sa mission n'est pas purement dogma* tique, elle est morale, ou plutôt le dogme embrasse la morale, et la morale religieuse comprend tous les devoirs des hommes, sans laisser en dehors ceux qui sont réglés par les lois. La loi est-elle juste ou injuste? Le gouvernement qui la promulgue et qui la fait exécuter, est-il légitime ou illégitime? Suis-je tenu de lui obéir, ou bien ai-je le droit de lui résister, et jusqu'où doit aller ma résistance ? Voilà des questions capitales pour la conscience. Chacun a évidemment le droit d'en chercher la solution en soimême, et, s'il ne se sent pas suffisamment éclairé par sa raison, de recourir aux lumières surnaturelles qui sont l'objet de sa foi. Gomment n'aurait-il pas celui d'interroger ceux de ses semblables qui partagent ses croyances, et, parmi eux, ceux qu'il accepte comme ses guides spirituels ? A quel titre la décision des questions légales et politiques serait-elle donc refusée à l'Église ?
Rien de ce qui est du ressort de la philosophie ne saurait être exclu de celui de la religion. C'est le droit et le devoir d'une philosophie complète d'élever des théories politiques, comme des théories de morale générale, comme des théories de logique ou de métaphysique. C'est également le droit et le devoir que s'est toujours attribués toute grande religion. Le traité des lois a sa place légitime dans la Somme de théologie de saint Thomas ; il y tiendrait une place plus grande , il serait la théologie tout