‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 41 sur 74 · SES BIENFAITS · texte numérisé non relu

SES BIENFAITS

culture la plus parfaite que l'esprit a pu recevoir dans les premières années reste stérile, si elle s'arrête au sortir du collège. Il faut, pourn'en pas perdre les fruits, la continuer, la développer et la renouveler pendant toute la vie par l'habitude de la lecture; et il n'est pas douteux que des lectures sagement distribuées, quand l'esprit est dans toute sa maturité, ne comptent beaucoup plus pour le former que l'enseignement de Tenfance.

De là rindifférence que rencontre trop souvent la liberté propre de l'enseignement. Indifférence regrettable, assurément; car des lectures isolées et sans guide ne sauraient remplacer entièrement la parole vivante et la direction éclairée d'un maître. Celui qui porte lit dans les yeux de ses auditeurs les besoins auxquels il doit satisfaire par des développements nouveaux, par des éclaircissements, par des réfutations. L'écrivain, renfermé dans son cabinet, se complaît dans sa pensée, plus préoccupé, quoi qu'il fasse, de se contenter lui-même que de contenter ce public fictif qu'il s'efforce d avoir sous les yeux en travaillant ; et, une fois son livre sorti de ses mains, il n'est plus là pour l'expliquer, pour le mettre à la portée de chacun de ses lecteurs, pour repondre à leurs objections. L'œuvre écrite, comme dit Platon, si celui qui l'a mise au monde ne vient pas sans cesse à son secours, roule de tous côtés sans pouvoir par elle-même ni se comprendre ni se défendre ^. Il est donc bon que l'enseignement des chaires se maintienne partout à côté de celui des livres, pour les hommes faits comme pour les enfants, et il ne faut pas se lasser de réclamer pour lui toutes les libertés qui peuvent féconder son action et assurer ses progrès. Mais il n'en faut pas moins se féliciter quand l'instruction, réfugiée dans les livres, y trouve assez de liberté pour oublier les entraves qui asservissent la parole. Aucune chaire n'aurait été ouveile à Descartes : il lui a suffi d'écrire le discours delà Méthode, les Méditations et les Principes pour régner sur le xvii* siècle. Heureux ceux qui, de nos jours, ont pu entendre ces trois voix éloquentes à qui il a été donné de réveiller à la fois, sous l'inspiration de l'esprit moderne, les échos étonnés de la vieille Sorbonne ! Mais la critique littéraire, l'histoire et la philosophie ne leur seraient pas moins redevables,

» Platon, le Phèdre,

quand cet enseignement fécond aurait été réduit aux beaux livres qui l'ont conservé i.

Non-seulement la liberté de la presse peut tenir lieu des autres libertés, mais elle les protège en les faisant participer à la sécurité exceptionnelle qu'aucun régime ne réussit à lui enlever. Rien de plus facile pour un gouvernemeiit franchement despotique, ou pour un gouvernement qui , sans renier la liberté en principe, la tient à sa merci dans la pratique, que de fermer la bouche à un orateur politique, à un prédicateur ou à un professeur, et de disperser par la force toute réunion qui lui fait ombrage. Briser ou confisquer un matériel d'imprimerie, jeter en prison, déporter ou simplement ruiner par des amendes un imprimeur, un éditeur ou un auteur, ce sont également des procédés familiers à toutes les inquisitions. Mais les livres réussissent toujours à les éluder. Si vite que vienne la poursuite, elle ne saurait mettre la main sur toute une édition. La censure elle-même n'est qu'une ressource impuissante, à moins que tous les États ne s'entendent pour l'exercer à frais communs, au nom des mêmes principes et en vue des mêmes intérêts ; et, fût-il repoussé de partout, un livre trouverait encore des presses clandestines. Une fois imprimé, il circulera toujours. Il n'est douane si bien faite qui puisse arrêter à la frontière les h'vrcs proscrits. Tout le monde s'en fait le complice; ceux mêmes qui les vouent à la persécution les apportent dans leur poche, et ne se font pas scrupule de les communiquer à leurs amis.

Est-il besoin de rappeler la philosophie du dernier siècle et le chemin qu'elle a fait par les livres à travers toutes les couches de la société, quand il y avait encore des censeurs royaux, une législation draconienne, et pour surcroît les lettres de cachet et la Bastille? Aujourd'hui encore, sous un régime plus libéral, la presse n'a pas désappris à se jouer des entraves légales. 11 n'est pas une ville en France où, en dépit des condamnations judiciaires et des

* Un jeune et brillant professeur * a renouvelé , pendant quelques années, dans la chaire de l\. Cousin, les succès du maître. Condamné au silence, il s'est résigné à faire d'excellents livres, au lieu de belles leçons. 11 faut regretter sa parole ; mais il est certain qu'il n'a jamais exercé autant d'action sur les générations contemporaines que depuis qu'il ue professe plus.

* M. Jules Simon*

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interdictions de la police, tous les ouvi-ages que recommande un intérêt de parti, ou simplement de curiosité, n'aient pu pénétrer, au moins par un exemplaire, qui est devenu bientôt l'exemplaire de tout le monde. Ce colportage clandestin ne se fait pas sans danger, je le sais ; mais tel est l'attrait du livre, surtout du livre défendu, que ces dangers n'arrêtent personne ; et telle est sa souplesse que, s'il ne préserve pas toujours du péril ceux qui concourent à le publier et à le répandre, lui-même parvient toujours à s'y soustraire. On peut gêner plus ou moins sa diffusion^ on ne l'empêche jamais entièrement; et, comme il n'est qu'un instrument, c'est, en définitive, la liberté des opinions, en politique, en religion et dans tous les' ordres de sciences , qui lui est redevable d'un asile assuré.

n n'est pas étonnant que cette puissance indéfinie de la presse ait, sous tous les régimes, appelé la sollicitude et la sévérité des législateurs. La liberté de l'individu a des bornes naturelles, outre celles qu'elle reçoit de la loi. Otez à la presse les bornes légales, elle a, pour le mal comme pour le bien, une force d'ex- [lansion sans limites. On peut, jusqu'à un certain point, se confier dans le discernement d'un individu : lisait quand il fait mal, et, soit conscience, soit prudence, il craint en général de mal faire, quand il n'est pas sollicité par une passion trop forte. Un livre est aveugle ; il porte- la lumière sans pouvoir s'en servir pour lui-même, t Une fois écrit, dit Platon, dans ce passage du Phèdre que nous avons déjà cité, un discours roule de tous côtés, dans les mains de ceux qui le comprennent, comme de ceux pour qui il n'est pas fait, et il ne sait pas même à qui il doit parler, avec qui il doit se taire ^ • Il est des choses que son auteur, s'il ne se servait que de la parole, ne dirait pas à tout le monde ou ne dirait pas de la même manière à tout le monde. Il pourrait enfin, s'il s'apercevait qu'il est entendu à rebours, et que ses paroles, mal interprétées, ont un effet dangereux, s'expliquer plus clairement, ou même s'interrompre tout à fait, s'il désespérait de se faire comprendre. Son livre tiendra partout le même langage, sans

* Traduction de H. Cousin.

discernement, sans explications, et, grâce à la publicité immense que lui ouvre la presse, il exercera cette influence aveugle bien au delà du cercle où sa parole intelligente pourrait se faire entendre, au delà même des bornes de sa vie.

Sans doute, nul n*est forcé de le lire ; mais combien se laissent séduire par un titre attrayant, par une réputation usurpée! Lors même que Timprudence des lecteurs serait sans excuse, le mal ne se fait pas moins, avec la participation indirecte de l'auteur et sans qu'il puisse y remédier. Dégagera-t-il sa responsabilité, en mettant au frontispice de son livre un avertissement semblable à celui de la Nouvelle Héloïse : < Jamais fille cbaste n*a » lu de romans, et j'ai mis à celui-ci un titre assez décidé pour » qu'en l'ouvrant on sût à quoi s'en tenir, etc. ?» Un avertissement de ce genre n'est souvent qu'une tentation de plus.

Ajoutons qu'il y a pour l'individu qui parle une responsabilité naturelle, qui ne se trouvé pas chez celui qui écrit. Je parle en personne, face à face avec ceux qui m'écoutent. Si je me trompe ou si je mens, ils peuvent me contredire. Si les sentiments que j'exprime ou le langage dont je les revêts blessent leur con.science ou leur délicatesse, ils peuvent me témoigner leur indignation. Je me cache derrière mon livre, et, abrité par l'anonyme, je puis marcher le front levé devant ceux que j'ai trompés, que j'ai corrompus ou que j'ai injuriés.

11 n'est pas même besoin que je me couvre d'un masque. On ne me lit pas devant moi ; la plupart de ceux qui me lisent n'auront jamais occasion de me voir, et, chez ceux mêmes qui me connaissent, l'impression qu'ils ont ressentie en me lisant, et qui aurait pu faire explosion, si jeteur avais dit en face ce que je leur ai fait lire, est presque toujours afTaiblie, quand ils me rencontrent, à moins qu'il ne s'agisse d'un outrage personnel. Je dois m'attendre à des critiques, et il est peu d'auteurs qui n'y soient très-sensibles;je ne les crains pas toutefois, comme jecraindraisles sifflets ou les manifestations hostiles de mon auditoire, si je devais parler en public. Enfin, beaucoup souffrent aisément dans un livre ce qu'ils rougiraient d'entendre. Il s'établit naturellement, entre la personne qui parle et celle qui écoute, un lien de bienséance, qui, d'un côté, retient la langue, et,derautre, la curiosité et tous les instincts vicieux. On s'affranchit aisément de ce lien

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dans rintiaiîté; mais il n'y a pas d'intimité quand le cercle s'élargit , quand la parole s'adresse à un nombreux auditoire, et, dte lors, les moins sévères se font une loi du respect de soi-même et des autres. Il n'y a pas non plus d'intimité entre un auteur et la masse de ses lecteurs ; mais ils ne subissent pas la même contrainte. Us ne peuvent se considérer que comme des étrangers, en communication de pensées, sans être en présence les uns des autres, se parlant sans se voir et sans se connaître, et ne se sentant plus retenus par ce sentiment de pudeur qu'ils n'oseraient entièrement abjurer dans leurs relations personnelles.

Cette force immense, dont la presse dispose aveuglément, sans une responsabilité naturelle et directe, n'est pas, comme celle de la parole, une puissance individuelle, mais une puissance collective; elle suppose au moins la réunion des efforts de l'écrivain et de l'imprimeur, et ce dernier apporte dans l'association le travail combiné de tous ses ouvriers. Outre l'imprimeur, il y a presque toujours un éditeur distinct, et, entre lui et le public, toute une armée d'intermédiaires, libraires ou colpoi;teurs. Que la presse prenne un caractère périodique, que le journal se substitue au livre, l'association s'étend encore. Ce n'est plus un écrivain unique, mais une réunion d'écrivains, se partageant la tâche, dans un intérêt commun. Ce n'est plus, en général, un éditeur unique, c'est une société financière, dont la direction se concentre entre les mains d'un ou plusieurs gérants ou administrateurs, avec la force que leur prêtent l'appui moral et les capitaux de tous les sociétaires. Enfin, et ce n'est pas la moindre force du journal, c'est une association de matières, qui se soutiennent mutuellement, pour exciter et pour entretenir llntérêt du public. Les lecteurs d'un livre ne l'achètent, en général, que lorsqu'ils savent, de réputation, quel en est le fond. Les abonnés d'un journal s'engagent d'avance, sur des promesses, sur un programme, en vue d'un certain ordre de matières, qui a pour eux un attrait particulier, soit la partie politique, soit le bulletin financier, soit le feuilleton littéraire; ils n'en veulent pas moins tout lire, puisqu'ils payent pour le tout, et ils livrent leur esprit à toutes les appréciations de leurjoumal.

Or, si la puissance est collective, la responsabilité ne l'est pas, du moins avec toutes ses conditions naturelles. L'écrivain seul

porte complètement la responsabilité morale de ce qu'il écrit , et encore faut-il faire une distinction entre Fauteur d'un livre et le rédacteur d'un journal. Le premier n'obéit qu'à son inspiration personnelle ; le second est toujours obligé de subordonner plus ou moins la sienne à l'esprit du journal; ce n'est jamais en son nom seul, sous l'impulsion de ses seuls sentiments, qu'il doit écrire» mais comme organe d'une pensée commune. La loi française exige que tout article de journal porte la signature de son auteur; mais elle ne peut en faire une œuvre tout individuelle; au fond, il n'y a proprement qu'une personnalité collective, représentée par l'ensemble de la rédaction, et la responsabilité n'est jamais entière pour chaque collaborateur. La responsabilité s'affaiblit également, lorsqu'elle cesse d'être directe, comme celle des éditeurs et des imprimeurs, à plus forte raison des libraires et des ouvriers d'imprimerie, des actionnaires des journaux, etc. Nul n'est dispensé du devoir de refuser sa coopération à toute œuvre qu'il juge absolument mauvaise. Hais si chacun devait répondre, comme de sa pensée propre, de tout ce qu'il contribue à publier, autant vaudrait dire que chaque auteur devrait luimême imprimer, éditer et vendre ses ouvrages. La loi peut sans doute aggraver les obligations personnelles des imprimeurs et des éditeurs; elle peut les engager, pour sauvegarder leurs intérêts, à se faire les censeurs sévères et méticuleux de tous les écrits qui réclament leur concours ; mais elle ne leur impose qu'une responsabilité artificielle, qui dépasse les exigences de la conscience.

En un mo( , dans la publicité des livres et des journaux , l'action s'dccrott par l'association des efforts ; mais la responsabilité morale diminue à mesure qu'elle s'étend et se partage. C'est comme une bataille livrée par les idées contre les idées, par les passions contre les passions, souvent aussi par des volontés égarées ou coupables contre les droits ou les intérêts de quelques individus ou de la société tout entière. De part et d'autre , de nombreux combattants sont aux prises, et chacun contribue pour sa part à l'issue du combat. Il y a des généraux , des officiers, de simples soldats : ici des forces à peu près aveugles , là des forces intelligentes, mais ne faisant qu'un usage subordonné et limité de leur intelligence; en haut seulement, l'initiative, la

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