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direction , et, par conséquent» la responsabilité véritable , qui n'existe pas ou qui n'existe qu'imparfaitement pour les instruments, bien que tout dépende de leur concours. Pour tenir tête à de telles armées , qui combattent pour toutes les causes , avec toute la puissance qui résulte de la combinaison des efforts et sans les justes garanties d'une responsabilité proportionnée, estce assez de la résistance des individus? N'est-il pas juste qu'ils puissent compter, pour les protéger, sur la puissance collective que les institutions sociales ont mise aux mains de l'État ?
Enfin , les droits de la pensée et la liberté des opinions ne sont pas seuls en jeu dans la presse. Gomme la parole, qu'elle ne fait que reproduire, en lui prêtant une expansion indéfinie, la presse est l'instrument de l'intelligence; mais elle est aussi l'instrument de la passion et de la volonté. Éclairer les esprits, quelquefois aussi les tromper par de fausses lumières , ce n'est qu'un des effets de la parole. Elle conseille , elle excite , elle commande ; elle est proprement une action, qui ne peut rester étrangère à la responsabilité des actions matérielles, dont elle a souvent l'initiative. Celui qui , par ses provocations , arme le bras d'un meurtrier , est plus que son complice, et ce n'est que justice s'il partage sa peine. Or, si la loi, même la plus libérale, ne doit pas laisser à la parole une immunité absolue , qui n'appartient qu'à la pensée pure, comment s'inclinerait-elle devant la presse, c'est-à-dire devant la parole investie d'un privilège d'ubiquité et de perpétaité, non-seulement pour toutes les idées vraies ou fausses dont elle peut être le signe , mais pour les excitations plus ou x moins coupables dont elle peut se faire l'instrument? Ce n'est plus le fer mis aux mains d'un ou de plusieurs individus par un perfide instigateur ; c'est peut-être toute une population soulevée à la voix d'un individu , qui , du fond de son cabinet , grâce au concours gue lui prêtent des instruments aveugles, souffle le feu sur les mauvaises passions, sur les convoitises péniblement com-* primées, sur tous les ferments de discorde qui se cachent au sein des sociétés les plus paisibles. Telle est la puissance de la presse, qu'il parait dangereux de lui laisser sans contrôle la direction des opinions. N'y aurait-il pas folie à livrer aux suggestions criminelles dont elle peut être l'organe la direction des cœurs et des volontés? Ne serait-ce pas , sous prétexte de respecter des
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foyers de lumière, entretenir, sar toute la surface d'un pays, des foyers de rébellion? L'incompétence de l'État, en matière d'opinions , autorlse^t-elle son abdication, quand il s'agit de son intérêt propre et des droits les plus précieux qui réclament sa protection souveraine?
Nous reconnaissons que la presse met en jeu une force immense , et qu'elle peut faire infmiment de mal, quand elle est dirigée par des volontés égarées ou perverses. Mais la puissance de l'État n'est pas moins immense, et, quand des lois d'exception l'autorisent à franchir ses digues , elle n'est pas moins dangereuse. La législation la plus sage ne peut prendre des précautions contre le mal sans faire obstacle au bien lui-même. Or, le bien qu'on peut attendre delà presse est inflni, comme les maux dont on l'accuse. Ce n'est pas seulement une pensée utile, portée à la fois dans tout l'univers et transmise à toutes les générations ; ce sont , avec cette première pensée, toutes celles qu'elle pourra engendrer dans les âmes où elle sera déposée. D'un autre côté, toutes les garanties d'une législation éclairée et impartiale n'empêchent pas que les jurés ou les juges ne soient des hommes, des intelligences faibles et vacillantes , des volontés passionnées et capricieuses, sur qui l'erreur a toujours prise , mémo quand il s'agit d'apprécier des faits matériels , à plus forte raison quand il faut saisir , sous l'expression de la pensée , une intention délictueuse. On frémit, quand on se rappelle ces exemples célèbres d'erreurs judiciaires , où les annales de la prison , du bagne et de l'échafaud portent inscrits des noms innocents. Combien sont plus fréquents et plus douloureux ceux qui rappellent les persécutions que l'ignorance et le fanatisme ont fait subir à la vérité ! Ni le bûcher de Galas ou l'échafaud de Lesurques, ni même la prison de Galilée ou la ciguë de Socrate, n'ont été des erreurs aussi funestes que celles dont la presse peut être victime > quand on ne s'arme contre elle que du droit commun , à plus forte raison quand elle est à la merci d'un pouvoir arbitraire. La per- ^cution nous révolte moins quand elle frappe les livres que lors^
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qu'elle atteint les personnes : elle nous touche en réalité de plus près ; car c'est nous-mêmes, c'est l'humanité tout entière^ c'est, comme dit Milton , non pas une vie , mais une immortalité qui doit en souffrir i.
On nous objectera que les livres ne meurent pas» même d'une mort temporaire, et que, dans cette sorte de massacre qui enveloppe une édition tout entière, il subsiste toujours quelques exemplaires pour répandre et pour perpétuer la vérité persécutée , comme le massacre de toute une famille de rois laisse toujours subsister un Joas pour déjouer les complots d'une Athalie. La persécution n'est pas moins funeste, et j'ajoute aveuglément funeste. L'arrêt qui prétend supprimer un livre ne fait qu'en dérober la circulation à tous les yeux intéressés à la surveiller. S'il porte des vérités dangereuses, il ira peutêtre les annoncer à ceux qui peuvent le moins les comprendre , à ceux qui s'en feront une arme contre les intérêts que vous voulez protéger, et votre persécution les soustraira à la connaissance de ceux qu'elles pourraient éclairer sans péril , de ceux qui ne leur demanderaient que le progrès pacifique des idées ou des mœurs. S'il sert de vêtement au mensonge ou au vice , vous ne faites disparaître , en le proscrivant , que les manifestations extérieures et publiques de la contagion , et , avec elles , vous en
' « Qui tue un homme tue une créature raisonnable, l'image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre tue la raison elle-même, tue l'image de Dieu comme si elle était visible. Beaucoup d'hommes vivent comme un fardeau sur la terre ; mais un bon livre est le sang précieux d'un esprit supérieur, recueilli et embaumé précieusement pour une vie qui survit à la vie. Il est vrai que le temps est sans pouvoir pour ramener un homme à la vie, ce qui n'est pas toujours une grande perte : les révolutions des siècles sont aussi sans pouvoir pour réparer la perte d'une vérité rejetée, dont souffriront des nations entières. Prenons donc garde que cette persécution que nous élevons contre les travaux vivants des hommes publics, n'ait pour efTet d'éteindre cette vie artificielle de l'homme, préservée et accumulée dans les livres ; car nous voyons là une sorte d'homicide, et, si la persécution s'étend à l'impression tout entière, une sorte de massacre, qui ne se borne pas à étouffer la vie matérielle, mais la quintessence éthérée de la vie, le souffle de la raison elle-même , une immortalité plutôt qu'une vie. » (Milton , Areopagitica.)
On nous permettra de faire encore plus d'un emprunt à cette éloquente revendication de la liberté de la presse, qui n'a pas vieilli depuis plus de deux siècles.
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supprimez les symplômes. En un mot , il continue à faire son œuvre, mais sourdement et au hasard ; ou plutôt il ne vous laisse pas même le bénéfice du hasard. On peut prévoir presque à coup sûr que ceux qui liront les livres dérendus seront ceux à qui , bons ou mauvais , ils peuvent faire le moins de bien et le plus de mal. Ce seront les esprits les plus ardents , les plus téméraires , los moins scrupuleux, ceux pour qui toute défense est un attrait, toute contrainte un aiguillon , toute persécution un signe de vérité. Or, le bon ou le mauvais effet d'un livre dépend moins de son contenu que du caractère et de l'éducation de ceux qui le lisent. Le meilleur peut égarer un esprit mal préparé ; le plus mauvais peut fournir de précieuses lumières à un esprit intelligent et sain. Des lois sévères contre la presse courbent sans discernement toutes les intelligences sous un même niveau , dont s'affranchiront le plus aisément celles-là même qu'il est destiné à contenir. Il ne pèsera ainsi que sur les âmes les plus droites et les plus honnêtes, leur dérobant la connaissance de la vérité, si la censure légale porte à faux, et, lors même qu'elle est fondée en raison , paralysant leurs efforts pour faire sortir le bien du mal lui-même.
Ajoutons que ces interdictions, par un double effet du même genre, sans arrêter les écrivains les plus passionnés et les plus hardis, qui sauront presque toujours les éluder, ne pourront que décourager tous ceux qui n'apportent pas dans leurs opinions assez d'ardeur pour se mettre au-dessus du respect ou de la crainte des lois , c'est-à-dire les écrivains dont la modération naturelle offrirait le plus de garantie aux intérêts sociaux. Comparons, sous ce rapport, les pays où la presse est libre, avec ceux qui l'enserrent encore dans les mailles d'une législation plus ou moins inquisitoriale. Ni les uns ni les autres n'échappent àla contagion des mauvais ouvragés et ne sont étrangers à l'éclat que jettent les bons. On verra même parfois un brillant mouvement littéraire se produire sous un gouvernement oppressif. La littérature proprement dile fait rarement ombrage au despotisme, et, s'il est intelligent, il se fera honneur de l'encourager pour consoler les esprits de leur servitude. Mais les livres vraiment utiles, les livres qui sont, pour un peuple, non-seulement un ornement, mais une source de lumière et un instrument de progrès, ne se multiplient et ne se