DÂIIGEE DES LOIS SCR LA PBE8SE
toute morale et qui ne fait aucune violence à la liberté des Ames.
Tel n'est plus le cas si le même droit est confié à l'État ou revêtu de sa puissance , non plus pour persuader, mais pour contraindre. La persuasion ne s'empare des âmes qu'en vertu d*ane adhésion volontaire; la contrainte s'exerce, sans distinction, sur tout le monde. La première éclaire, en même temps qu'elle commande ; elle fait appel à la raison et au libre arbitre. La seconde ne repousse pas absolument la raison ; mais, comme elle ne souffre pas ses réclamations , elle s'aliène d'avance son concours; Tobéissance qu'elle obtient est tout extérieure; le corps s'y soumet, l'esprit est toujours prêt à s'y soustraire. La persuasion choisit son terrain ; force intelligente et discrète » elle sait quand il faut commander et quand il suffit de conseiller ; si elle interdit une lecture , elle ne l'interdit pas uniformément ; elle sait tenir cooipte de l'état des &mes , de leur degré de lumières et de moralité , de la liberté qui peut leur être laissée, non-seulement sans danger, mais avec profit. L'autorité religieuse elle-même, dans l'Église la plus jalouse de l'intégrité de la foi, admet des dispenses individuelles au sein des interdictions générales ; elle laisse aux confesseurs, à ceux qui sont chargés d'apprécier les besoins de chaque âme, une certaine latitude pour tempérer la sévérité absolue de la loi. La contrainte légale ne connaît pas ces tempéraments ; ses prescriptions sont universelles et sans exception. Estelle armée d'un droit de censure? elle y soumettra tous les livres, et par suite le public tout entier , sans distinction et sans dispenses ; se contente-t-elle d'un droit de ch&timent et de suppression ? elle ne permettra pour personne la vente des livres condamnés , elle s'attachera à les faire entièrement disparaître ; s'ils circulent encore, c'est au hasard et malgré elle, non en vertu d'une exception intelligente et légitime.
Les violences contre les livres seront quelquefois le fruit de la persuasion, comme de la contrainte ; mais elles ne seront pas générales ; elles ne seront pas aveugles; elles ne seront pratiquées que par ceux qui les jugent utiles , sur les livres qui leur appartiennent, non sur ceuxd'autrui. Que si, enfin, la persuasion peut s'exercer quelquefoisauprofitdel'erreuretdes mauvaises passions, pourquoi aurions-nous plus de confiance dans la contrainte? Les
magistrats ne sont ni plus infaillibles ni pins impeccables que les prêtres, les professeurs et les écrivains, avec cette différence que leurs erreurs s'imposent par la force, d'une manière universelle et sans souffrir les mêmes remèdes. Que chacun reste donc dans son rôle : aux forces morales , la censure et la critique ; à l'État , le gouvernement et la protection des intérêts matériels ^.
L'effet ordinaire de l'action publique, dans quelque sphère que ce soit, c'est de décourager l'action privée. Si l'État se charge de la police des livres , les hommes éclairés et honnêtes , qui pourraient , par leurs conseils , propager les bons ouvrages et restreindre la circulation des mauvais , se dispenseront de la faire à sa place. L'Église elle-même se reposera d'une partie de sa tâche sm* cette puissance matérielle, qui, si elle ne réussit pas à toucher les cœurs, a du moins l'avantage de pouvoir contraindre les volontés. Sa vigilance ne s'emploiera qu'à stimuler le zèle des pouvoirs publics, quand ils refuseront de servir son intolérance. Quant aux particuliers, s'ils ne cèdent pas à l'entratnement d'une foi fanatique, ils craindront souvent^ en exerçant cette censure morale, qui est le droit de toutes les opinions contre les opinions contraires , de se faire les auxiliaires de la police. On n'aime pas , à moins d'une obligation rigoureuse , à jouer le rôle de dénonciateur. Aussi l'un des reproches que redoute le plus un journal , et qui lui fait le plus de tort aux yeux du public , c'est de paraître, par l'ardeur de sa polémique , provoquer des poursuites contre ceux dont il combat les opinions et les tendances.
D'où vient que la mise d'un livre à Vindex excite tant de murmures, même parmi les personnes religieuses et dans les pays où il ne s'y joint aucune interdiction légale ? C'est qu'on ne sait pas encore distinguer entre l'intolérance religieuse et l'intolérance civile, et qu'à la suite de l'une on s'attend toujours à trouver l'autre. Le fanatisme se rira de ces murmures ; mais ils arrêteront ceux qui ne croient pas que la modération et quelques ménagements pour les préjugés eux-mêmes soient inutiles dans l'exercice de l'autorité la plus légitime. Enfin, ceux mêmes, laïques ou prêtres, qui se sentiront assez de zèle ou décourage pour faire une guerre ouverte aux livres dangereux, leur laisseront souvent le champ
• State are my govemor, kut not my crUic, — Miltou, Und,
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libre faute de les connaître, si la puissance civile a pris les devants par ses saisies , ses condamnations et ses suppressions. Ils n'en circuleront pas moins ; mais, lors même qu*ils n'échapperaient pas à la vigilance des honnêtes gens, on ne s'armera pas contre eux comme on le ferait contre un ennemi qui combattrait au grand jour i.
L'intervention deTÉtatdans cette lutte de la vérité contre Terreur n'a pour effet que de séparer les adversaires, comme l'arrivée de la police sur le terrain d*un duel. Plus de discussions, plus d'orages; le calme s'est fait dans les esprits ; un heureux accord, à peine troublé par d'inoffensives passes d'armes, règne dans la presse. Paix trompeuse et passagère ! L'erreur ne sera jamais si bien abattue par la force qu'elle eût pu l'être par la vérité. Quand la vérité combat avec ses propres armes, elle ne laisse aucune trêve à l'ennemi ; elle se refuse à toute concession, à tout ménagement ; elle considère la tolérance comme un acte de trahison enverselle-mêmc, comme un acte de dédain envers son adversaire. L'emploi desarmes matérielles oblige toujours à une modération relative, dont le gouvernement le moins tolérant sent la nécessité. Il craint de porter
* Qui n'a été surpris, en 1848. de voir les ravages qu'avaient faits certaines doctrines menaçantes pour la société, dont à peine, l'année précédente, on soupçonnait l'existence ? Quelques-uns des livres où elles étaient exposées avaient été condamnés légalement, et n'en étaient pas moins parvenus à leur adresse; les autres avaient été considérés comme trop peu dangereux pour qu'on songeftt à les poursuivre. Quelques réfutations savantes avaient paru et n'avaient intéresse que les adeptes de l'économie politique. Le danger venu, la lutte devint générale : dans les livres, les brochures et les journaux, à coups de plume ; dans les rues, hélas! à coups de canon. Dès que la victoire a été assurée aux institutions battues en brèche, on est retombé dans les mêmes fautes, au risque des mêmes conséquences. L'État a fait usage do ses lois restrictives ; quelques journaux ont été supprimés, quelques livres condamnés; et le public, confiant dans l'action protectrice du gouvernement, a repris son indifférence. La discussion à la tribune, dans la chaire ou dans la presse, de ces théories socialistes qui soulevaient de telles passions, il y a dix-huit ans, est devenue un lieu commun passé de mode, auquel nul ne prend intérêt. Dieu veuille que le silence trompeur que nous devons à une législation trop prévoyante ne soit pas rompu d'ici peu de temps par de nouvelles et plus terribles tempêtes 1 Je serais plus rassuré, je l'avoue, si, à la place du régime rigoureux qui entrave encore l'expression des opinions par la presse ou par la parole, nous avions assez de confiance dans la force de la vérité et dans le bon sens public, pour laisser à la discussion, môme la plus désordonnée, le soin de mettre l'erreur eu déroute.
partout le fer et le feu, et» se proposant plutôt la imx que la yictoire, il dicte les termes d'une capitulation honorable, qui met dans une certaine mesure Terreur et le yice à l'abri de la persécution et de la vengeance. Or, dans ce partage inévitable entre le mal qu'il condamne et celui qu'il ne peut se dispenser de tolérer, l'habitude de s'en rapporter à TÉtat fait que beaucoup prennent ses arrêts pour la mesure de la vérité. En rendant la discussion inutile sur les points où il s'est prononcé, il lui soustrait également, par la force des choses, ceux où il s'est abstenu d'intervenir. Si quelqu'un se montre plus difficile que lui-mérae,il passe pour un esprit chagrin et fanatique, avide de persécution et hostile à toute liberté. Ainsi, peu à peu, la vérité et l'erreur, le bien et le mal, sont remis à la discrétion de l'Etat. La masse du public cesse de s'y intéresser, se croyant suffisamment protégée par la sévérité de la loi et ne sentant pas le besoin de faire face à des ennemis qui s'abritent derrière la tolérance de la loi elle-même.
C'est ainsi qu'une nation perd toute énergie, toute ardeur pour le bien, et, faute de savoir se défendre elle-même, est livrée à la merci , d'uncôté, des opinions de ceux qui la gouvernent, de l'autre, de toutes les mauvaises passions qu'elle recèle, et qui échappent à leur vigilance : comme ces États despotiques qui ne connaissent pas les guerres civiles, toujours déplorables, quoiqu'elles ne soient pas toujours sans gloire et sans profit, mais qui voient se renouveler sans cesse les révolutions de palais, toujours honteuses et infructueuses. Si tout le monde pouvait avoir la même foi religieuse, morale et politique^ sans que l'uniformité ôtàt rien k Tardeur des convictions, ce serait l'idéal ; mais, à défaut de cet idéal chimérique, heureuses les nations où les discussions de secte et de parti attestent du moins qu'il y a quelque vie intellectuelle et morale ! Que l'État empêche ces discussions de dégénérer en luttes violentes, c'est son droit et son devoir. Mais je crains encore plus pour un pays où l'accord apparent des opinions n'est qu'indifférence et apathie que pour celui où l'on se bat pour des idées; car je suis certain, avec le poëte auquel est empruntée l'épigraphe de ce chapitre, que, « si l'idée arme les combattants, l'idée suffira pour les désarmer. »
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Nous n'ayons voulu, dans les pages qui précèdent, qu'opposer les dangers d'une législation exceptionnelle à l'égard de la presse à ceux qu'on redoute de la part de la presse elle-même. Nous devons maintenant considérer plus en détail les intérêts menacés par la liberté illimitée des écrits, afin de voir dans quelle mesure ils pourraient réclamer une protection spéciale.
La religion, la morale, l'ordre social et politique, voilà, pour la presse, comme pour les autres manifestations de la pensée, les trois grands objets qui se recommandent surtout à la sollicitude delÉtat. Est-il nécessaire de revenir sur la religion? Les discussions religieuses ne sont interdites dans la presse que là où n'est pas reconnue la liberté de conscience, et les États mêmes qui, comme la France, n'ont pas encore débarrassé la liberté de conscience de toute entrave, laissent impunément se produire dans la presse des opinions auxquelles ils n'accorderaient pas le droit de s'ériger en Églises, d'ouvrir des temples etde se répandre du haut d'une chaire. L'intervention légale ne parait justifiée que lorsque les témérités de la presse passent les bornes de la discussion théologique, philosophique ou scientifique, lorsque l'attaque ou la défense prend un caractère passionné et violent qui peut menacer là paix publique.
Pour la presse comme pour la parole, s'il y a provocation directe, non pas aux luttes pacifiques des opinions, mais aux émeutes ou aux persécutions ; si, en un mot, on ne fait usage de la liberté légale que pour attenter à la liberté d'autrui, on est dans le cas d'un assassin, qui, en attentant à la personne d'autrui, perd tout droit au respect pour sa propre personne. Mais autre chose est une excitation au renversement des autels, au pillage des temples, au massacre de ceux qu'on traite d'hérétiques ou d'impies, autre chose est la discussionymême la plus véhémente, même dégénérant en outrages et en calomnies. C'est le propre des convictions fortes d'être exclusives : on a peine à croire à la bonne foi de ses adversaires, quand la vérité dont on se croit en possession parait aussi claire que le jour. Les discussions pure-
298 LA LIBERTÉ DE LÀ PfiESSE.
ment scientifiques, même sur des matières toutes spéculatiTes, n'épargnent pas toujours les railleries piquantes, et vont quelquefois jusqu'aux gros mots. En matière pratique, et. tel est le caractère général des questions religieuses, la modération est encore plus difficile. Qui corrompt la foi menace les mœurs, et, par suite, les intérêts eux-mêmes. L*hérétique n'apparaît pas seulement comme un ignorant ou un imposteur, mais comme Uii malhonnête homme et un perturbateur de l'ordre social.
Quand la discussion laisse place aux personnalités injurieuses, ne refusons pas à Tindividu offensé la protection de la loi, s'il juge à propos de l'invoquer ; mais, en Tabsence de toute réclamation individuelle, pour des motifs individuels, craignons d'appeler la vindicte légale sur les outrages généraux dont une religion peut être l'objet de la part de ses adversaires : on ne nuit pas à la considération d'une religion, comme à celle d'un individu, par des calomnies. Même quand elle ne s en prend qu'au caractère public d'un individu, la calomnie l'atteint toujours plus ou moins dans sa fie privée, dans cette portion de son existence pour laquelle il a le droit de réclamer le respect de tous, sans être obligé dt* l'étaler aux yeux de tous. Une religion n'a rien à cacher : à la publicité de l'outrage elle a non-seulement le droit, mais le devoir d'opposer la pureté publique et manifeste de ses dogmes et de ses pratiques; son honneur ne peut pas être entamé par des insultes dont tout le monde peut être juge, et le vrai moyen de les repousser, ce n'est pas de fermer la bouche à ses adversaires, mais de leur répondre. Bien plus, si elle a la vérité pour elle, elle a tout à gagner à des attaques outrageantes. Pour quelques hommes dont la malignité s'y laissera prendre, la plupart ne verront dans ces injures que l'absence de bonnes raisons : < Vous vous emportez, donc vous avez tort i ! »
On acceptera moins aisément l'abstention de la loi en ce qui concerne la morale. C'est le point sur lequel ont surtout porté nos efforts, en traitant de la liberté d'enseignement et de la liberté de
' Les Annales de la propagation de la foi se glorifient de plus de conversions du protestantisme au catholicisme, en Angleterre et aux États- Unis, où le catholicisme n*est Tobjet d'aucune protection légale, qu'un n'en peut compter en France, où le respect mutuel imposé aux différentes religions n'est en réalité qu'une entrave au prosélytisme.
ÉCRITS IHMOBAUX. 290
conscience : nous ne sommes pas assez sûrs de la victoire pour nous dispenser de défendre contre les mêmes préjugés la liberté de la presse.
Qu'il y ait des livres corrupteurs, cela n'est pas douteux; on peut même dire qu'il en est peu qui ne puissent devenir corrupteurs.» La Bible elle-même, dit Milton, rapporte plus d'un blasphème en propres termes ; elle décrit, non sans grâce, les passions chamelles des méchants; elle met dans la bouche des plus saints personnages des murmures passionnés contre la Providence, qui évoquent tous les arguments d'Épicnre i. b Ce n'est pas sans raison, en effet, que la lecture de la Bible inspire des alarmes aux consciences catholiques, et même à plus d'une conscience protestante. Nonseulement elle peut troubler l'innocence par de trop vives peintures du mal, mais on sait quelles interprétations hasardeuses y a cherché de tout temps le fanatisme religieux ou politique. Or, si la Bible peut devenir dangereuse, quel livre sera inoffensif? On a souvent répété le mot de Fontenelle sur le livre de l'Imitation : « Le plus beau qui soit parti de la main de l'homme, puisque l'Évangile n'en vient pas 2. » N'est-il pas des âmes tendres à qui cette lecture pourra devenir mauvaise, en entretenant un périlleux mysticisme ? Le mal peut s'insinuer à la faveur des livres les plus excellents : parmi ceux qui sont à bon droit suspects , ce no sont pas toujours les plus blâmables qui font le plus de ravages. Il faut peut-être plus redouter pour une jeune tille innocente et pure la lecture de Paul et Virginie, que pour un jeune homme celle de Faublas. La sévérité d'Arnaud se montrait effrayée, dans la Phèdre de Racine, non de l'amour incestueux de Phèdre, mais de l'amour innocent d'Hippolyte ; et, quand Bossuet veut faire ressortir le danger des représentations dramatiques, ce sont également ces froides et légitimes tendresses d'Hippolyte et d'Aricie qu'il prend pour exemple.
L'indécence dans les peintures ou dans les expressions blesse la pudeur chez ceux qui l'ont gardée tout entière ; mais elle ne corrompt personne. Nous la souffrons dans les écrits des anciens et chez nos vieux auteurs, parce que nous savons que la délica-
* Areopagitica.
' Vie de Corneille
300 LA LIDEKTÉ DE LA PfiESSB.
tesse du temps n'en était pas offensée ; elle nous choque chez on contemporain , parce que nous y voyons un manque d'égards pour nous et de respect pour lui-mém^ ; mais elle n'est pas plus corruptrice dans le don Juan de lord Byron que dans le Morgante du prêtre Pulci, que Byron lui-même citait pour son excuse. < En réalité, dit Walter Scott, à qui Ton fait honneur, à si juste titre, d'avoir épuré le roman, ce ne sont pas des passages d'une bouffonne obscénité qui gâtent les mœurs d'un peuple, c'est le fatras sentimental, où la grossièreté se cache sous l'appareil de la tirade morale, qui débauche Tintelligence, enflamme les passions endormies, et prépare le lecteur à capituler, dès que se présentera un tentateur i. » Faudra-t-il donc confier au législateur ou au magistrat le soin de définir cette immoralité déguisée, si difficile à apprécier, même avec la connaissance la plus profonde du cœur humain ?
En supposant qu'on frapp&t juste, on s'exposerait encore à repousser le remède qui, pour l'âme comme pour le corps, se cache souvent sous le poison même. Ce livre ne respire que des sentiments romanesques : le romanesque n'est pas toujours inutile pour réveiller lésâmes engourdies par des préoccupations exclusivement vulgaires et positives. C'est un faux idéal, mais qui peut donner le goût du véritable. Cet autre ouvrage peint sous les couleurs les plus séduisantes des passions coupables : l'attrait qu'il leur donne, il ne l'a pas malheureusement inventé, et, pour nous y laisser séduire, nous n'avons pas besoin de lire des romans ou de voir jouer des pièces de théâtre ; mais, pour une âme droite, ces tableaux voluptueux, s'ils échauffent les sens, auront peut-être aussi pour effet de provoquer les murmures de la conscience, et d'augmenter le prix de la vertu, en laissant voir les pièges dont elle a à se défendre. Voici un livre plein des sophismes les plus captieux, les plus menaçants pour les mœurs: de tels sophismes peuvent faire naître, dans un bon esprit, d'heureuses et salutaires réflexions, en mettant à nu la faiblesse de certains arguments , que l'on considérait,, avant ces habiles attaques, comme le plus ferme boulevard de la vertu.
C'est à chacun, en s'examinanl soi-même, en gardant un juste
> Lettre à GUis. (Lockart, Scott* life, p. 170.)
iCAITS IlOIOEAUX. 301
milieu entre une prudence trop circonspecte et une confiance excessive, à se faire le censeur et le juge de ses propres lectures, à présenrer ses mœurs, sans écarter d'utiles lumières. Tout homme trouve en lui-même un guide sûr, qui le tient naturellement en garde contre les mauvais livres, comme contre les mauvaises compagnies ou les mauvais lieux ; et, si ce guide peut^ laisser séduire, on peut se confier dans ces médecins des &mes dont nous avons déjà opposé Tautorité morale à la puissance matérielle de TÉtat. Il faudrait désespérer d'une société, et, par conséquent, de TÉtat lui-même, en qui elle se personnifie, si les bonnes mœurs n'y trouvaient pas dans les familles, dans le clergé des diverses religions, dans les relations de la vie privée, enfin dans la presse elle-même, des gardiens aussi nombreux et aussi vigilants jque peuvent l'être leurs corrupteurs.
On s'exagère^ d'ailleurs, la part que peuvent avoir les livres à la corruption des mœurs. S'ils ont, pour se faire entendre, des facilités que n'a pas la parole, ils agissent beaucoup moins sur les âmes , comme la parole elle-même agit beaucoup moins que les exemples. Non-seulement les délits et les crimes sont commis le plus souvent par des gens illettrés, mais les ipœurs sont loin d'être plus mauvaises dans les classes de la société qui ont le plus de loisirs à consacrer à la lecture , et , parmi ceux qui savent et qui peuvent lire, les plus corrompus ne sont pas, en général, ceux qui lisent le plus , je dis même ceux qui lisent le plus de livres frivoles ou immoraux. Les mauvais principes ont trop de moyens de se répandre en dehors des livres, et le goût de la lecture, même quand il est mal appliqué, suppose toujours dans l'esprit un fond plus ou moins sérieux, qui est déjà une barrière contre la séduction du cœur. Puis celui qui nous parle à travers un livre n'est jamais un homme comme nous-mêmes. Il est placé, à certains égards, dans une sphère plus élevée, qui lui donne plus d'autorité ; mais , d'un autre côté, il garde un caractère abstrait qui diminue son influence sur la vie réelle, c Cela est bon dans les livres , 9 dit-on communément. On dépouille aisément, pendant qu'on lit un roman, les principes, les opinions, les préjugés dans lesquels on a été élevé : on les reprend sans s'en apercevoir, dès qu'on quitte le monde des livres pour celui de la réalité.
302 LA LtBEaTÉ DB LA P&BSSE.
Un li^re n'exerce une grande influence que si les esprits sont déjà préparés à la recevoir. S'il propage le mal, il l'accuse, il en est le symptôme le plus incontestable, et, à ce point de vue encore, on aurait tort de l'empêcher de se produire. Les mœurs d'une époque sont beaucoup moins dirigées que manifestées par sa littérature. C'est ce qui fait que les livres prohibés trouvent tant de complices, et que l'incendie reçoit de nouveaux et plus sûrs aliments des moyens insuffisants employés pour l'étouffer. Un peu d'eau jetée sur le feu le ravive : il en faut beaucoup pour réteindre. Il faut, non pas l'action imparfaite et souvent dangereuse de l'État, mais le concours éclairé de tout le monde, et, pour que tout le monde soit sur ses gardes, il vaut mieux que le feu lance des flammes, puisqu'on ne peut l'empêcher de brûler. Qui ne souhaiterait qu'on pût ôter au gaz d'éclairage cette odeur infecte, qui blesse un odorat délicat, comme un livre immoral blesse une conscience scrupuleuse? Il serait cependant dangereux de la faire disparaître entièrement ; car elle trahit les fuites et fournit un moyen de prévenir les explosions.
La presse, comme renseignement, comme les religions, ne doit répondre devant les lois que d'une attaque directe et positive contre les droits placés sous leur sauvegarde. On ne saurait voir une attaque de ce genre dans la critique des lois et des actes du gouvernement, avec quelque vivacité qu'elle s'exprime, c Les hommes croient être libres, dit Massillon, quand ils ne sont gouvernés que par les lois : leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu'elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance ^ » Or, ce sentiment de leur liberté, qui les dispose à l'obéissance, n'est assuré que s'ils sont gouvernés sans mystère, si des actes qui intéressent tout le monde, qui réclament la soumission de tous au profit de tous, ne sont dérobés à la connaissance de personne 2. Qu'il se produise souvent des
• Petit Carême, sermon pour le jour de rincarnation. 2 « La liberté que nous pouvons espérer ne consiste pas à prévenir tout sujet dp plainte qui pourrait 8*élever dans l'fitat; car c'est à quoi
iCKITS POLITIQUES. 303
plaintes mal fondées, d'injustes réclamations contre le gouvernement et les lois, c'est ce qu'on ne peut pas plus empêcher que les erreurs du gouvernement et les imperrections des lois. Mais il y a avantage à ce que toutes les plaintes , même les plus injustes, puissent se produire sans obstacle. Il deviendra plus facile d'y répondre et de détruire le mécontentement dans son germe. M*empëcher de parler, ce n'est pas me prouver que j'ai tort ; refuser à mes plaintes la publicité de la presse, ce n'est pas m'ôter tout moyen de les exprimer et de trouver des personnes qui s'y associent ; c'est souvent leur donner plus de crédit. On connaît la marche de la calomnie, dans la célèbre description de Basile, et ce ^ chorus universel de haine et de proscription, » qui n'était, au début, c qu'un bruit léger, rasant le sol comme rbirondelle avant l'orage. » Mieux vaut la publicité franche, ouverte, sans entraves, et recevant immédiatement, gr&ce à la presse, toute l'extension dont elle est susceptible.
Nous souffririons même, dans l'ordre politique, comme dans Tordre religieux, la critique acerbe, violente, injurieuse. Du moment qu'on reconnaît les droits de la critique, la question de forme a peu d'importance. Exiger un langage modéré et sans passion, c'est souvent donner l'avantage à la calomnie froidement habile sur l'indignation sincère. Plus le grief est sérieux, plus il est difficile d'en maîtriser l'expression. La considération d'un gouvernement a, d'ailleurs, moins à craindre d'une attaque violente et sans mesure que d'adroites et perfides insinuations. Si l'injure fait son effet sur quelques esprits passionnés, elle excite la défiance du plus grand nombre, et elle ne manque jamais de provoquer, au sein des opinions qu'elle outrage, de légitimes et vives réclamations La critique modérée, au contraire, trouve facilement accès auprès de tout le monde, ne tùi-ce que par esprit d'impartialité, et ceux mêmes qui sont convaincus de son injustice, se sentent plus embarrassés pour la réfuter. Ajoutons que l'État, en repoussant la critique, sinon d'une manière absolue, du moins quand il y voit une offense, se fait à
nul ne peut s'attendre dans le monde ; mais quand les plaintes peuvent librement se faire entendre, quand elles obtiennent une attention sérieuse et une prompte satisfaction, c'est le plus haut degré de liberté politique auquel les hommes puissent aspirer.»!- Milton, loco citato.
304 LA LIËERTÉ DE U PRBàSB.
la fois juge et partie, ce qui dispose déjà ies esprits en faveur de ses adversaires. Il s*expose, d'un autre côté, à diminuer le zèle de ses partisans, de tous ceux que leurs convictions ou leur intérêt porteraient à se faire ses avocats, s'il ne se chargeait pas laimême de sa défense.
Ce qui fait la faiblesse de bien des gouvernements, c'est qa'ils sont assaillis par des partis hostiles, et qu'ils n'ont pas euxmêmes un parti fortement organisé, plein d'ardeur, toujours prêt à la lutte. Au lieu de laisser la discussion s'engager librement entre leurs amis et leurs ennemis, ils ne se croient en sûreté que lorsqu'ils ont fermé la bouche aux uns et aux autres, en dominant le débat de leur voix toute-puissante. Vaine précaution i A défaut de la presse, la haine et le mépris du gouvernement trouvent toujours des aliments dans la liberté des conversations particulières et de ces rumeurs injurieuses dont aucune loi ne saurait arrêter la circulation. Un des deiiiiers gouyemements de la France est tombé sous une révolution , qu'on a pu appeler la révolution du mépris : mépris mal fondé, on le reconnaît aujourd'hui, mais contre lequel n'avaient pu le protéger, malgré son honnêteté, les lois qui , depuis douze ans, avaient élevé une barrière contre les excès de la presse, en limitant les droits delà discussion et de la critique.
Mettrons-nous, du moins, au-dessus de la discussion le chef même de l'État ? Dans la plupart des États monarchiques, le prince est considéré comme irresponsable ; mais il ne l'est réellement devant l'opinion publique et les passions populaires, sinon devant les lois, que s'il se contente de régner sans gouverner, et si rien ne permet de supposer qu'il fasse prévaloir sa volonté personnelle dans les conseils de son gouvernement. S'il a sa politique à lui, ou, ce qui revient au même, si on lui attribue une politique, il devient inévitablement un objet de discussion ; il peut obtenir les éloges, les bénédictions, l'amour de ses sujets: il s'expose aussi au bl&me, aux malédictions, à la haine ; il peut avoir de son vivant et laisser après sa mort un nom glorieux ou flétri ; il peut consolider son trône ou attirer sur lui la tempête. Or, combien trouvera-t-on de princes qui consentent à abdiquer toute initiative, qui craignent de mériter des louanges, de peur (ji*encourir des reproches , qui veuillent placer leur nom dans
ÂTTAQOES GOKTRfS LB SOUYIE&AIKi. 30S
cette sphère d'indifférence» où n'atteignent ni l'amour, ni la haine, ni la gloire, ni la honte ? L'Angleterre, qui seule a réussi à réaliser cet idéal de la monarchie constitutionnelle, ne compte encore qu'un souverain qui en ait rempli toutes les conditions : c'est la reine actuelle, et sa déférence pourtoutesles manifestations légales de l'opinion publique ne l'a pas toujours mise à l'abri du soupçon. Si la révolution de 1688 a fait tomber la prérogative royale, si chère aux Stuarts, les principes qu'elle a consacrés n'ont pu dégager la responsabilité de l'habile Guillaume lui-même, et les quatre Georges, bien que forcés de s'effacer devant un parlement de plus en plus jaloux de ses droits, n'ont pas échappé à l'antipathie populaire et aux attaques les plus outrageantes. On connaît la hardiesse des lettres de Junius. Ces insolentes récriminations, qui étaient montées jusqu'au trône de Georges III, dès le début de son règne, se renouvelaient encore à la fin, contre un vieillard tombé en enfance, par la plume éloquente et cynique de lord Byron *. De quel ton le même Byron, Thomas Moorc, les poètes et les publicistes whigs ne parlent-ils pas de son fils Georges lY ! « Chaque brute a sa nature; celle d'un roi est de régner. Régner ! En ce mot seul vous voyez comprises les causes de toutes les malédictions que contiennent les annales des peuples, de César le redouté à Georges le méprisé ^ 1 » Voilà ce qu'osait écrire d'un roi constitutionnel, la première année de son règne, le plus illustre des poètes de son royaume.
On dira que Junius se cachait si bien qu'il est resté le Masque de fer de la littérature anglaise, et que Byron était protégé par l'exil. Qu'importe 1 leurs attaques ne pénétraient pas moins au sein de la nation, elles n'ébranlaient pas moins le principe de l'irresponsabilité monarchique. Or, si ce principe n'est le plus sou vent qu'une chimère, même quand il est couvert par toutes les garanties constitutionnelles, il faut choisir entre la discussion publique et sans détour des actes du souverain, dût-elle autoriser jusqu'à l'invective, et ces attaques anonymes ou subreptices, dont aucune précaution légale ne peut le mettre à l'abri. Dans le premier cas, aucun sentiment de crainte n'arrête l'expression et la
» Voir la Vision du jugement.
» Byron, VÀvatar irlandais,
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circulation des critiques les plus violentes et les plus injustes; mais la publicité qu'elles reçoivent tient le souverain en éveil ; il peut juger, par l'effet qu'elles produisent sur l'opinion, de la popularité qu*il conserve et de la confiance qu'il doit avoir dans l'approbation intéressée de ses flatteurs. Tantôt il peut laisser à l'indignation publique le soin d'en faire justice, tantôt elles lui feront sentir la nécessité d'une justification directe de ses actes, ou bien, en l'éclairant sur un commencement de désaffection, elles provoqueront un beureux changement de politique. Dans le second cas, rien ne trouble en apparence ce concert d'éloges qui s'élève toujours autour des trônes. Le blâme se produit tout bas, et il ne trouve d'écho, dans les discours ou dans la presse, que sous la forme d'allusions, d'allégories ou de réticences; mais on se dédommage, dans les conversations particulières, de la contrainte qu'on s'impose en public. L'injure et la calomnie, aussi bien que les griefs les mieux fondés, trouvent des auditeurs crédules, affamés de scandale, près de qui elles n'ont pas besoin de se déguiser, et qui les colportent sans pudeur. S'il en est qu'elles indignent,ils craignent d'y répondre trop haut, de peur de leur donner cette publicité que la sévérité de la loi a voulu empêcher.
D'ailleurs, quand le blâme n'est pas libre, la louange elle-^méme éprouve une certaine honte à se produire : beaucoup d'honnêtes gens, dévoués au prince et à son gouvernement, s'abstiennent de le défendre, de peur d'être'confondus avec ses flatteurs. Peu à peu, la désaffection pénètre dans les différentes couches du peuple, d'autant plus aisément qu'on ne la voit guère combattue que par le zèle officiel et salarié. Un véritable abîme se creuse entre la nation et son chef, sans que celui-ci, trompé par le silence des uns et par les flatteries des autres, fasse rien pour le combler. Dans les deux cas, le mécontentement, s'en prenant à la personnification la plus élevée de l'État, peut amener une révolution ; mais le trône est-il pins menacé, quand il reçoit un assaut direct, contre lequel il peut faire usage de tous ses moyens de défense, que lorsqu'il est miné sourdement, et que le danger ne lui est révélé qu'au moment où sa base se dérobe sous lui ?
Nous avons réclamé, pour l'enseignement et pour la prédication religieuse, le droit de discuter théoriquement la constitution
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même de PÉtat. Le même droit ne saurait évidemment être refusé à la presse. Quelque opinion que l'on professe sur le principe ou la forme du gouvernement, et quelque publicité que l'on donne à cette opinion, tant qu'on ne prétend pas la faire prévaloir par la force, tant qu'on n'appelle pas le peupleà la soutenir parles armes, on n'est pas en état de révolte. On peut même remplir un devoir, comme nous l'avons montré, lorsqu'on est convaincu que le moment est venu, pour son pays , non-seulement d'un changement de politique, mais d'un changement de gouvernement, en exposant publiquement une opinion dont on s'est démontré à soi-même la vérité et l'utilité.
rajoute qu'on ne fait courir à l'État aucun danger. Si l'on est dans le vrai, c'est que les temps sont mûrs pour une révolution, c'est que les institutions subsistantes n'ont plus désormais assez de force pour protéger les intérêts sociaux, c'est qu'il n'y a plus de choix qu'entre une transformation pacifique et une transformation violente. On fait. donc acte de bon citoyen, quand on cherche à préparer la première 'et à prévenir la seconde , en éclairant à la fois \e gouvernement et le peuple. Que si l'on se trompe, ou si les idées qu'on expose , bien que vraies en elles-mêmes, n'appellent pas une réalisation prochaine , la publicité qu'on leur donne est encore sans péril. Ce n'est pas avec des théories qu'on renverse un gouvernement, même quand elles sont justes, même quand leur application est nécessaire pour sauver la société; ce n'est pas même avec des plaintes générales; c'est presque toujours avec un grief particulier, de nature à soulever l'indignation publique. Rome était mûre pour la liberté, lorsque tomba la tyrannie de Tarquin. Mais, quand mêmeBrutus, au lieu de contrefaire l'insensé, eût pu impunément célébrer les bienfaits d'un gouvernement républicain, le peuple ne se fût pas soulevé pour lui donner raison, sans le viol de Lucrèce ou tout autre attentat également odieux i .
^ Quel exemple n'offre pas encore la chute du gouvernement de Juillet ! Pendant cinq ans, il eut à défendre son principe, non-seulement contre les attaques de la presse, mais contre des insurrections. Il respecta, en général, la liberté des unes et triompha aisément des autres. A la suite d'un attentat exécrable, il crut devoir à sa sécurité de mettre eon principe au-dessus de toute discussion. Dès lors, les oppositions,
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On répète souvent qu'il est impossible de gouverner avec la liberté de la presse : il serait plus juste de dire qu'il est impossible de mal gouverner. Supposer qu'un bon gouvernement peut succomber aux attaques de la presse, c'est supposer une nation tellement aveuglée et corrompue, qu'entre la vérité et l'erreur, le bon droit et l'injustice, l'ordre et ledésordre^ se combattante armes égales, elle ne saura pas discerner de quel c6té est son intérêt véritable, ou que, renonçant même à faire usage de son discernement, fermant également l'oreille auxarguments des deux partis, elle laissera quelques ambitieux disposer de ses destinées, au gré de leurs passions. On a vu des pays où tous les changements pouvaient se produire sans être provoqués parles fautes du gouvernement, et sans que la masse delà nation y prit une part directe ou indirecte ; mais ces pays ne jouissaient pas de la liberté de la presse, et l'indifférence du peuple venait précisément de l'absence de lumières. Des États plus éclairés et plus libres ont vu aussi se consommer des révolutions, auxquelles le peuple ne s'associait qu'en ne faisant rien pour soutenir son gouvernement; mais cette connivence passive cachait un véritable mécontentement , et ce mécontentement n'était jamais sans motif. « Une révolution est toujours la faute du gouvernement, jamais celle du peuple ^ 9 disait Gœthe, qui était loin d'être un révolutionnaire, et qui n'a pas cessé de poursuivre de ses épigrammes le libéralisme et la démocratie. Bossuet lui-même ne s'exprime pas autrement, c Quelque haut qu*on puisse remonter pour rechercher dans les histoires
qui en voulaient à ce principe môme, se confondirent peu à peu avec l'opposition légale, qui ne réclamait des réformes que dans les limites de la Charte. Il ne fut question, dans la presse ou à la tribune, que de changements dans les lois ou dans le personnel du ministère. On sait ce qui advint. Un grief particulier, qui ne touchait en rien à l'existence même du gouvernement, fit éclater une insurrection. Elle arbora le drapeau qui, depuis douze ans, grâce aux précautions imprudentes de la loi, abritait toutes les catégories de mécontents, celui de la réforme légale : il en sortit la république. C'est l'histoire de presque toutes les révolutions ; elles n'assurent leur succès qu'en dissimulant leurs prétentions. Aussi c'est la tactique habituelle d'un gouvernement habile de déconsidérer les adversaires de sa politique, en les transformant, aux yeux de l'opinion, en adversaires de son principe. Tant il est vrai que ce dernier genre d'adversaires n'est pas, pour lui, le plus redoutable.
I Entretiens avec Ëckormann.
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les causes des grandes mutations, on trouvera que jusqu'ici elles sout produites ou par la mollesse ou parla violence des princes i . » L'orateur sacré ne fait exception que pour Charles I*' d'Angle- ' terre, ou du moins il ne lui reproche que Texcès de ia clémence. On sait si l'histoire a confirmé cette exception et ce glorieux reproche.
Un gouveniement excellent de tout point n'est qu'une utopie. Ce peut donc être, dans bien des cas, le devoir d'un bon citoyen de pallier des fautes inévitables, dont la révélation et la critique ne feraient qu'irriter les esprits, sans profit pour la société; mais c'est un de ces devoirs dont il faut laisser l'appréciation à la conscience et à la prudence de chacun. Il est dangereux de susciter un mécontentement qui ne saurait jamais obtenir une entière satisfaction; c'est s'exposer à faire naître des exigences qui se renouvelleront toujours les mêmes après tous les changements, et qui peut-être , par le sentiment de leur impuissance, finiront par engendrer le découragement et l'indifférence. Il est plus dangereux encore de laisser la nation et le gouvernement s'endormir également dans une confiance aveugle. Le silence volontaire ou forcé de la presse sauverait peut-être le gouvernement, si ce pouvait être en même temps le silence complet de l'opinion. Mais des griefs ne laissent pas d*être ressentis, parce qu'il est défendu d'en parler publiquement ; et si, comme il arrive toujours, les fautes ont des conséquences générales, le mécontentement ne sera pas moins général, parce qu'un organe commun ne ralliera pas tous les mécontents. En hâtant l'explosion de ce mécontentement, la presse aurait du moins l'avantage de mettre le gouvernement en demeure d'y faire face, avant que le mal fût sans remède. Il ne pourra pas toujours satisfaire à toutes les réclamations légitimes: ce serait la perfection ; mais il sera sans excuse, s'il ne profite pas, dans la mesure du possible, de tous les avertissements qu'il reçoit , et, dès lors, il ne devra s'en prendre de sa chute qu'à lui-même.
Combien lui sera-t-il plus facile de s'aveugler, si la presse est muette, si le mécontentement reste longtemps à l'état latent, si les griefs s'accumulent, si les cœurs s'aigrissent insensiblement,
* Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
si de nouvelles fautes, que personne ne lui signale, viennent sans cesse ajouter à cette irritation générale, qui ne se trahit qu'au 'moment où elle va tout renverser! La France a connu un siècle et demi d'un despotisme paisible avant sa plus grande perturbation, avant celle qu'on nomme proprement la Révolution. Tous les ferments de guerre civile avaient été étouffés; point de libre parole, et, quant à la presse, on pouvait la croire suffisamment musclée par la double censure civile et religieuse. Ge temps d'arrêt, pendant lequel toutes les fautes purent être impunément commises, à qui proûta-t-il? La révolution se fit plus longtemps attendre : elle n*en fut que plus terrible, soulevant à la fois contre un gouvernement en désarroi , qui , la veille encore , pouvait parler de rattachement invétéré des Français pour leurs princes, toutes les réclamations, toutes les colères, toutes les espérances légitimes ou illégitimes, toutes les théories raisonnables ou chimériques, que le ressentiment d'une oppression toujours croissante avait suscitées dans tous les rangs de la nation.
Après ce grand bouleversement, les révolutions se sont succédé à des intervalles tellement rapprochés, qu'on en est venu à les considérer comme un mal périodique. Faut-il en accuser la liberté désormais reconnue, de la presse? Une société renouvelée de fond en comble ne peut pas, d'un seul coup, trouver son assiette: un grand ébranlement amène toujours, à la suite, des oscillations plus ou moins intenses. Mais que sont. les révolutions dont nous nous plaignons auprès de celle dont elles n'ont été que le contre-coup? Dans celle-ci, tout est remis en question ; on refait la France, on refait l'état social tout entier, et les changements se précipitent pêle-mêle les uns sur les autres, sans préparation, sans étude, sans que l'accord se soit fait entre les novateurs. Depuis que la liberté de la presse, à peu près supprimée sous l'Empire, est rentrée en possession de ses droits les plus essentiels, des prétentions semblables, tendant à un renouvellement général de la société, n'ont pas renoncé à se faire jour, et elles ne se sont pas toujours contentées des luttes pacifiques de la plume et de la parole. Mais la nation s'est éclairée, et, en s'écUdrant, elle est devenue moins ambitieuse et moins impatiente. Aussi c'est un trait commun de toutes les révolutions de notre siècle, qu'elles se sont spontanément circonscrites, même ^uand elles affichaient les espérances
SES BNTIAV€S lifiiUS ; l«i GBJISUBE. 344
les plus radicales. NaQ-seulemenl Tétat social est resté le infime, mais ni Forganisation intérieure du pays ni sa politique générale n'out soufiert de changement sérieux. Les diverses administrations ont pu conserver leur personnel et leui^ traditions, et on a pu voir les mêmes hommes d'État prendre part, sous tous les régimes , à la direction des alOTaires , sans trahir proprement leurs convictions et en ne faisant le sacrifice que de leurs sympathies.
Est-ce à dire qu*un pays puisse sans danger passer hrusquement du régime de ia presse asservie à celui de la presse libre,ou d'une liberté restreinte à la liberté absolue? Il serait puéril de le soutenir. C'est le malheur de toutes les institutions en dehors des vivais principes, qu'elles ne peuvent y revenir sans mettre en péril des intérêts plus ou moins précieux. Ménager les transitions est le secret de la politique, inconnu aux passions révolutionnaires, et voilà pourquoi les révolutions sont si souvent suivies de réactions qui les frappent de stérilité. Mais c'est toujours une mauvaise politique que de se refuser à l'évidence des principes et de laisser aux révolutions le soin de les réaliser , au risque de les compromettre. Qu'il nous soit donc permis de ne rien retrancher de l'idéal du droit, non-seulement parce qu'il exprime seul la vérité absolue, mais parce que sa réalisation progressive peut seule donner satisfaction à tous les intérêts.
La défense des particuliers contre des outrages personnels , celle du gouvernement contre une provocation directe à la désobéissance et à la révolte, voilà à quoi se réduisent, en principe, les droits de l'État sur la presse. Ce double intérêt justifie-t-il, comme moyen préventif ou répressif, une législation exceptionnelle? Nous croyons inutile de nous étendre sur la censure proprement dite. Elle a disparu de nos lois, et le moment n'est pas loin où elle disparaîtra de celles de tous les peuples civilisés. Ce n'est, en effet, que la loi des suspects appliquée à toute manifestation d'opinion ; c'est, comme dit Milton, un jugement sommaire prononcé sur tous les livres, avant leur naissance mèuji^ hou par un tribunal
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régulier, mais par la police, sans aucune des garanties de libre défense et d'appel qui ne sont pas refusées aux prévenus d'un crime : la mise à mort, sans forme de procès, de tous ceux à qui un magistrat au-dessus de tout contrôle ne croit pas à propos de délivrer une carte de civisme i. Un tel pouvoir est la négation du droit et le renversement de tous les principes.
Lesprincipesnesontpas moins violés,quoique d'une façon moins odieuse et moins funeste, par une censure indirecte. Nous voulons parler des droits que l'autorité administrative se réserve, non pas sur les livres eux-mêmes, mais sur les agents de leur publication. Dans le système de nos lois , les imprimeurs et les libraires sont des espèces de fonctionnaires publics, en nombre limité, analoguesaux notaires et aux avoués, pouvant, comme ceux-ci, acheter leurs charges, mais n'ayant le droit de les exercer qu'après l'obtention d'un brevet personnel et la prestation d'un serment politique. Une condamnation pour une simple contravention aux règlements de leur industrie suffit pour qu'ils puissent être destitués; et même, pour ces libraires ambulants qu'on appelle colporteurs, le brevet n'est qu'une simple autorisation, toujours et arbitrairement révocable. C'est, en réalité, un droit de censure dont l'État se décharge sur les imprimeurs et sur les libraires: censure d'autant plus redoutable qu'elle est confiée à la vigilance, non pas de la conscience, mais de l'intérêt personnel, menacé, en cas de négligence, de la perte d'un emploi et de la confiscation d'une propriété.
Il dépend sans doute de l'administration d'alléger le poids de cette censure, en n'usant qu'avec discrétion de l'arme terrible qu'elle tient dans ses mains. Elle ne fait pas moins de la libre diffusion de la pensée une tolérance, non un droit reconnu. Ce n'est pas non plus une garantie bien réelle que la nécessité d'une
> « Qu'un livre, dans une condition pire que celle d'une âme pécherpssc, doive comparaître devant un jury, avant d'avoir été mis au monde» et subir, lorsqu'il est encore dans les ténèbres, le jugement de Rhadaraanthe et de ses collègues, avant d'obtenir un libre passage à la lumière, voilà ce qui était inouï jusqu'au moment où cette monstrueuse iniquité de l'inquisition, provoquée et troublée à la première apparition de la réforme, chercha de nouveaux enfers et de nouveaux limbes, pour y retenir les livres eux-mêmes au nombre de ceux qu'elle damnait.» — Mil ton, loco citato.