‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 46 sur 74 · LA PRESSE PÉRIODIQUE · texte numérisé non relu

LA PRESSE PÉRIODIQUE

Finstruiuent de spéculations industrielles ou financières. Dans tous les cas, il s'accommodera difficilement d'une politique en opposition avec ses intérêts. 11 exercera ainsi sur la conscience des journalistes, et par suite sur celle du public, une influence séductrice, toujours à déplorer, lors même qu'elle ne tendrait pas directement au mal. Rien de plus dangereux, en effet, que tout ce qui peut fausser la droiture de la conscience.

La nécessité d'une autorisation, beaucoup moins acceptable en principe, n'est pas moins dangereuse. N'autoriser que les journaux qui s'engagent à soutenir la politique du gouvernement, c'est, parle fait, supprimer la discussion politique; c'est supprimer les lumières qu'y peuvent trouver les citoyens et le contrôle que doit lui demander le gouvernement lui-même. Autoriser une certaine opposition , c'est investir d'une force exorbitante les journaux qui en obtiennent le bénéfice. Cette opposition privilégiée, astreinte à une modération relative dans l'intérêt de son privilège, ne paraîtra pas chose si terrible , même aux esprits les plus circonspects, et on s'en parera d'autant plus volontiers qu'elle satisfait sans péril cet esprit d'indépendance et de contradiction si naturel à l'homme. Le gouvernement , de son côté, n'entendant pas d'autre bruit que celui qu'il provoque lui-même, et qu'il se réserve le droit de faire taire dès que sa tranquillité en sera troublée, ne se croira pas d'autres adversaires que ceux qu'il a ainsi dans sa main; et, tandis qu'il ne craindra pas de leur lâcher la bride, pour tenir l'opinion en haleine et pour la tâter en quelque sorte, il ne soupçonnera pas les sentiments hostiles, les rancunes amères,les prétentions ambitieuses, qui se dissimuleront souvent sous la feinte modération de leurs attaques.

Nous l'avons montré en traitant de la presse en général, et nous pouvons le répéter avec plus de force pour la presse périodique : dès qu'un gouvernement comprend la nécessité d'un contrôle, il est de son intérêt de laisser la parole à tous ses adversaires, soit pour apprendre à les compter, soit pour rallier autour de lui ses amis indécis, par le sentiment des périls qu'ils partagent avec lui. En concentrant la direction de l'opinion dans un petit nombre de journaux, il ne fera que la concentrer dans un petit nombre de partis, au sein desquels viendront se fondre et se discipliner les différentes nuances d'opposition,

et dont il facililrra la coalilion en enlevant à la discussion la plupart des points qui les divisent. Il serait plus habile de les mettre aux prises en ne souffrant entre eux qu'une polémique violente et systématique, si un tel machiavélisme n'était de nature à échouer auprès de la masse honnête du public. L*un des grands avantages de la publicité, c'est qu'elle impose robligatioii de la franchise. On peut faire peser sur les journaux des chaînes plus ou moins lourdes ; mais l'arbitraire lui-même ne peut se dispenser de garder vis-à-vis d'eux les apparences de l'équité. Que l'on renonce donc à la prétention chimérique et périlleuse de diriger l'opposition, et, puisqu'il n'est ni possible ni raèmc désirable de la faire entièrement disparaître, qu'on l'abandonne à elle-même, sous la garantie, nettement définie, de sa responsabilité pénale.

Ici, "comme partout, l'intérêt du gouvernement se confond avec celui des citoyens. La presse périodique, lorsque rien ne vient la fausser, a la puissance merveilleuse de refléter toutes les nuances de l'opinion publique, en même temps qu'elle les tient sous sa direction. Si des journaux de toute opinion, de tout parti, de toute secte, peuvent se produire sansentraves,aucun d'eux ne sera une force menaçante; chacun d'eux, en restant attaché à son point de vue plus ou moins étroit, pourra éclairer à la fois son propre parti, les partis rivaux et le gouvernement lui-même. On a beau s'obstiner dans la discussion, on y puise toujours, et presque à son insu, des lumières. On sent d'instinct ses points faibles, quand on est obligé de les défendre. En vain se refuse-t-on à l'évidence, on lui cède, quoi qu'on fasse, et, par une de ces équivoques familières à la sophistique intérieure, on recule souvent, quant au fond, au moment même où l'on se décerne, quant à la forme, les honneurs du triomphe. D'ailleurs, on ne peut se battre sans se rencontrer sur un terrain commun. Toute lutte est un rapprochement, et, lorsque le champ de bataille est l'intelligence ellemême, toute lutte est un accord. On peut en sortir plus ennemi, on n'en sort jamais sans s'être en partie entendu.

La lutte profite aux champions plus ou moins passionnés qui la soutiennent; elle ne profite pas moins aux spectateurs impartiaux, c'est-à-dire à la majorité de la nation , généralement en garde contre les entratnements de l'esprit de parti, lors même qu'elle

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parait s'y abandonner avec le plus de fureur. Le bon sens populaire est naturellement impartial ; mais, faute de lumières, Timpartiali té n'est souvent qu'indifférence, laissant la lutte s'engager et se décider entre des minorités également passionnées. Rien de plus salutaire que la liberté des discussions politiques pour vaincre cette indifférence fatale, en entretenant au sein d'une nation un intérêt sérieux pour ses propres destinées. Dussent même les opinions extrêmes s'approprier cet intérêt, elles n'obéifont pas sans profit à la nécessité de s'exposer, de se développer et de se défendre par une polémique de tous les jours : si elles ne se modifient pas, elles se mûrissent. Ce n'étaient peut-être, dans l'origine, que des intérêts aveugles ; elles deviennent une force intelligente et consciente, plus redoutable peut-être, mais, au fond, meilleure et pour ceux qu'elle entraîne et pour ceux qu'elle menace. Une société gagne toujours à échanger la lutte des passions pour celle des idées, quoiqu'il soit plus facile de venir à bout de l'emportement des unes que du fanatisme des autres Les fureurs populaires, après le redressement des griefs particuliers qui les ont soulevées, laissent à leur suite un état d'affaiblissement et de dégradation morale, éminemment favorable à la démagogie ou au despotisme ; mais, lorsque les idées se mettent de la partie, leurs efforts, quelle qu'en soit l'issue immédiate, et quelques sophismcs qui les aient inspirés, élèvent toujours le niveau des esprits et finissent tôt ou tard par servir la cause de la pivilisation et delà vraie liberté.

Or, la presse périodique est, en quelque sorte, l'instrument nécessaire de la discussion politique. La politique proprement dite ne réside pas dans les théories générales, qui sont le fait de la philosophie, et auxquelles suffisent les chaires et les livres ; elle se fait véritablement avec Thistoire de chaque jour, avec les nouvelles de chaque pays, avec les appréciations de toutes sortes auxquelles donnent lieu ces nouvelles. Elle a, si je puis ainsi parler, ses ateliers particuliers : les conseils des cabinets, les assemblées parlementaires, les champs de bataille; mais il lui faut un atelier général, où elle se façonne dans son ensemble. C'était, pour les cités démocratiques de l'antiquité, la place publique ; c'est, pour les États modernes, la presse périodique. C'est là que tout vient aboutir ; c'est de là que partent tous les courants

d'opinion qui, se combinant ou sc4ieutralisant, forment Topinion générale. Cette histoire de chaque jour, le Journal la raconte, à mesure qu'elle se déroule, et, en la racontant, il la jugeu ses jugements, recueillis, commentés, discutés par tous ceux qui s'intéressent aux affaires publiques, préparent ceux des historiens futurs.

Jugements hâtifs et téméraires, dira-t-on, qui se forment au jour le jour, suivant les impressions du moment, sans être mûris par l'expérience, ni éclairés par aucun principe. Le journal ne saurait en effet suffire à tout ; mais, précisément parce qu'il est plus mobile, il est plus impersonnel, plus dégagé de vues systématiques et exclusives. L'enseignement du livre pourra être plus profond, je ne sais s'il sera toujours aussi sûr. C'est surtout en politique que les premières impressions sont souvent les meilleures. Aussi l'influence propre d'un journal ne tient pas à ces articles de fond, étrangers à sa rédaction quotidienne, qui n'ont de prix que pour des lecteurs spéciaux et plus ou moins lettrés, mais où la masse des lecteurs ne voit , le plus souvent, que de brillants hors-d'œuvre, dont elle retire peu de profit, si même elle y jette les yeux. Ce n'est pas là le journal luimême ; ce sont des opinions individuelles, auxquelles le jouriial a prêté sa publicité, et qui se distinguent aisément des aliments plus grossiers , mais moins subtils, qu'il sert chaque jour à l'opinion générale.

Je ne saurais approuver, pour cette raison, l'obligation de la signature imposée aux rédacteurs des journaux. Pour agir efflcacement sur les masses , il faut se tenir plus près d'elles, en leur dérobant sa personne sous un voile collectif, qui participe de leur universalité. Autrement l'importance d'un journal s'attachera moins à l'exactitude de ses informations et à l'excellence de ses raisonnements qu'à l'éclat du talent ou de la réputation de son principal rédacteur, qui deviendra ainsi une véritable puissance. Cette puissance collective, que l'on reproche à la presse périodique, est, au fond, moins dangereuse. En réunissant les efforts d'un certain nombre de rédacteurs, la rédaction devient moins personnelle ; elle est plus voisine du sens commun, elle apporte, jusque dans l'esprit de parti, une modération dont l'individu livré à lui-même ne sentirait pas le besoin.

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Qu'on n'exagère pas, enfin, ce pli exclusif, que chaque journal livré à lui-même tend à imprimer à l'opinion de ses lecteui-s habituels. Celui qui ne lit qu'un journal n'est pas toul à fait dans la situation d'un juge qui n'entendrait qu'une partie. On peut, et toutes les lois sur la presse ont donné leur sanction à cette règle, obliger les journaux h insérer toutes les rectifications qui leur sont adressées, soit par les particuliers, soit par le gouvernement. C'est, d'ailleurs, l'intérêt, aussi bien que le devoir de tous ceux qui redoutent Tesprit de parti, de prendre à tâche de le combattre, dans les limites où s'étend leur influence respective, en redressant toutes les fausses opinions qu'ils voient se produire autour d'eux, soit qu'elles partent de la presse ou de toute autre source de préjugés.

Une institution , dont l'usage se répand de plus en plus dans les moindres localités, offre le plus sûr remède à cet esprit partial dont on accuse la presse périodique : ce sont ces sociétés littéraires, où d'honnêtes gens viennent s'éclairer en commun sur les affaires publiques par la lecture d'un certain nombre de journaux de tous les partis. Tous ceux qui ont à cœur la sincérité de l'opinion publique doivent encourager la multiplication de ces sociétés. C'est aussi le devoir du gouvernement de ne rien faire pour les entraver, sans même s'alarmer des discussions politiques qui pourront s'élever dans leur sein. On peut craindre le lecteur d'un seul journal, comme celui d'un seul livre, suivant le proverbe ; mais quelles garanties d'impartialité n'offrent pas des hommes qui se réunissent pour demander des lumières, non-seulement à plusieurs journaux , mais à de paisibles discussions , nécessairement contenues par les égards qu'ils se doivent entre eux ? Qu'on laisse donc se multiplier sans crainte et les organes de toutes les opinions politiques et les centres où ils peuvent simultanément exercer leur action. Si l'on veut que la lumière soit féconde , il ne faut intercepter aucun de ses rayons.

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Vin.

Nous avons exclu, pour toutes les formes de la presse, les lois préventives et la juridiction administrative. Il reste à déterminer les conditions de la répression judiciaire, dans les limites que nous avons posées : offenses aux particuliers, provocation directe à des actes illégaux. Pour le premier délit, la poursuite légale doit attendre la plainte de la partie lésée; pour le second, elle a naturellement lieu d'ofûce. Dans l'un et l'autre cas, elle peut faire peser la responsabilité de récrit incriminé sur tous ceux qui out prêté à sa publication un concours intelligent et volontaire : non pas, sans doute, sur les ouvriers typographes ou sur les commis de librairie, mais sur Fimprimcur et sur l'éditeur, aussi bien que sur l'auteur. La responsabilité des imprimeurs et des éditeurs devant la police, par voie de retrait de brevet et d'autorisation, a presque tous les effets de la censure: devant les tribunaux, elle est réclamée par tous les principes du droit pénal. Ni les uns ni les autres ne remplissent un ministère aveugle, et, puisqu'ils prennent part à l'action bonne ou mauvaise que peut exercer la pensée de l'écrivain, il est juste qu'ils en partagent l'honneur ou la peine. L'excuse de la bonne foi devra toujours être admise, si les circonstances la rendent vraisemblable ; mais la loi ne saurait dispenser d'un examen consciencieux celui qui concourt, de son plein gré, à une publication d'où peuvent sortir le déshonneur d'une famille et la perturbation d'une société.

Que cet examen soit une espèce de censure, je le reconnais; mais elle ne s'exerce que dans les conditions de la liberté et de la justice. Il n'y aurait gène ou oppression que si le nombre des imprimeries et des librairies restait limité, ou si les délits étaient tellement vagues et indéfinis, que nul ne pût se croire à l'abri de poursuites. Si toutes les professions qui relèvent de la presse sont ouvertes à tous, si ceux qui les embrassent n'engagent leur responsabilité que dans des cas parfaitement déterminés, il est impossible qu'un ouvrage, à moins qu'il n'affronte une condamnation inévitable, ou qu'il n'ait aucune chance de succès, ne trouve personne qui consente à le publier ; l'auteur aurait toujours

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la ressource, à Tabri de la liberté commune, oon-seulement de Téditer, mais de l'imprimer lui-même : comme Aristophane, ne trouvant aucun acteur qui voulût jouer le rôle de Cléon, montait lui-même sur le théâtre, couvert du masque de ce redoutable personnage.

Pour tous les délits de presse et pour tous ceux qui peuvent y être impliqués, la garantie d'un jury est plus nécessaire peutêtre que pour tout autre procès. Tout ce qui tient aux opinions doit être jugé par les représentants naturels de l'opinion, par des arbitres qu'aucune volonté ne s'attribue le droit de désigner. Qu'on ne dise pas que, dans les délits de presse, tels que nous les avons définis, il ne s'agit pas d'opinions, mais d'atteintes volontaires soit à la considération d'un particulier, soit à la sécurité de l'Ëtat. Ces atteintes sont toujours de telle nature qu'elles ne peuvent se séparer de la manifestation d'une pensée, et que, si elles ont pour effet d'aigrir les cœurs ou d'armer les bras, leur action la plus immédiate est toujours dans l'intelligence. D'ailleurs, s'il s'agit de l'honneur privé, est-il besoin d'un caractère officiel pour en êtrejuge? L'appréciation de simples particuliers, dégagés de toute préoccupation légale, et ne consultant que leur conscience, n'est-elle pas la meilleure garantie? Si l'on craint de trop laisser au sort, n'est-on pas protégé par le droit de récusation, et par cette récusation générale que nous avons accordée à la loi elle-même, en lui permettant d'exclure, non pas individuellement, mais par catégories, tous ceux qui ne seraient pas suffisamment aptes à remplir les devoirs de jurés? Ce que nous repoussons, non pour l'application de la loi, mais pour l'appréciation morale des faits, ce ne sont pas les exclusions légales, mais des juges désignés personnellement , soit par le gouvernement , soit même par le suffrage de leurs concitoyens , et représentant toujours plus ou moins la volonté qui les a choisis.

Cette considération est surtout décisive en faveur de la juridiction du jury, lorsque l'intérêt politique est en jeu. Ni l'inamovibilité desmagistrats, ni aucunedesgarantiesquipeuventprésider à leur nomination, ne peuvent faire qu'ils ne soient pas les représentants de l'État. Ils gardent ce caractère, même quand ils sont électifs; car l'État ce n'est pas seulement le gouvernement, c'est toute volonté investie de la souveraine puissance, et s'il s'en

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remet au choix d'une majorité, il lui délègue tous ses droits. L'État serait donc juge et partie, s'il devait faire juger par les organes de la loi les attentats contre sa sécurité. Puisqu'il est le plaignant, 11 faut qu'il cherche des juges étrangers à son action, intéressés comme lui à l'ordre social, mais n'apportant dans la balance que le poids d'une conscience droite, non celui de la volonté dominante. Tant que cette condition n'est pas remplie, le jugement politique n'est qu'un acte de guerre, non un acte de justice.

On craint la faiblesse du jury et le scandale d'acquittements trop fréquents. Pour que le sort désignât constamment des jurés indifférents ou hostiles aux institutions de l'État, il faudrait supposer que ces institutions ne seraient plus soutenues par l'opinion générale. Dès lors, ce ne sont pas les écrits incriminés qui doivent éveiller la sollicitude du gouvernement, c'est bien plutôt l'antipathie qui commence à se manifester contre lui au sein de la nation. Ces acquittements dont il se plaint ont pour effet de l'éclairer; ils accusent un mécontentement auquel il importe de remédier, soit par la réforme des lois, soit par un changement de politique, soit par un appel direct et énergique aux intérêts conservateurs. Si la faiblesse du jury n'atteste que l'indifférence du public, cette indifférence est souvent plus à craindre pour un gouvernement qu'une hostilité déclarée. Ce qui la rend surtout fatale, c'est que rien, en général, ne vient la trahir. Le bruit se révèle de lui-même ; le silence n'appelle l'attention que lorsqu'on l'invite à se rompre. Un sage gouvernement doit tout faire pour prévenir l'indifférence, et, s'il ne peut l'empêcher de se produire, il doit du moins rechercher toutes les occasions qui lui permettent de l'interroger et de lui arracher son secret. Des électeurs indifférents donneront le plus souvent leur suffrage au gouvernement qui les consulte, ne voulant pas son renversement, quoique incapables du moindre effort pour le soutenir. Des jurés indifférents acquitteront presque toujours un accusé politique, n'étant pas assez attachés au gouvernement pour lui sacrifier la liberté ou la fortune d*un de leurs concitoyens. Les décisions du jury, quand elles affectent un caractère constant, sont donc le thermomètre le plus sûr et le plus sensible de l'état de l'opinion, et l'intérêt politique ne les réclame pas moins que la justice.

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Les procès de presse doivent-ils être publics? La publicité du délit appelle naturellement la publicité de la répression, et, par conséquent, la publicité du jugement; car une condamnation dont on ne peut apprécier les motifs ne produit qu'une vague terreur et reste sans effet sur la conscience. On objecte cependant que le compte rendu d*un procès de presse par la presse ellemême n'est pas autre chose que la divulgation de l'écrit incriminé, avec tous les commentaires dont l'intérêt de la défense a pu le renforcer. Non poursuivi, il n'eût eu le plus souvent qu'une publicité restreinte; poursuivi, tout le monde voudra le connaître, et, pour satisfaire la curiosité générale, tous les journaux s'empresseront de le reproduire. N'est-il pas à craindre quel'ambîtion ou le fanatisme, au risque d'une forte amende ou de quelques années d'emprisonnement, ne recherche un procès de presse, comme une sorte de tribune du haut de laquelle on se flattera de répandre ses idées et de remuer les passions populaires?

Nous ne nions pas le danger; mais, comme tous ceux qui peuvent naître de la publicité, nous croyons qu'il porte avec lui son remède. Le délit de presse n'est pas dans le fait même de la publicité, mais dans l'intention coupable de faire tort à autrui ou de troubler l'ordre légal. Si la publicité peut assurer à cette mauvaise action la complicité d'autres volontés, qu'elle donne le moyen de séduire, elle a aussi pour effet de la dénoncer à l'indignation de tous ceux dont elle blesse les sentiments, et de les engager à réunir tous leurs efforts ])our la combattre. La publicité nouvelle , et souvent plus étendue, qu'elle reçoit par le compte rendu du procès, joint, du moins, la défense à Tattaque. Si Ton craint que l'une n'égare les esprits, pourquoi ne compterait-on pas sur l'autre pour les ramener? S'il y a acquittement, le compte rendu est un appel de la partie plaignante à l'opinion générale contre la décision du jury. Ne connaissant que le résultat, la plupart réserveraient toute leur sympathie pour l'objet d'unepoursuite reconnue sans fondement. En livrant lespiècesdu procès à l'appréciation de tous les honnêtes gens, on est en droit d'espérer que beaucoup refuseront leur approbation au déni de justice dont on croit avoir à se plaindre. Ya-t-il eu condamnation, la publicité lui donne la sanction de l'opinion. Elle pourra être

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discutée et contestée par quelques-uns; mais beaucoup l'approuveront, qui peut-être, s'ils n'avaient pu en peser les motifs, auraient cru à une susceptibilité déplacée ou à d'inutiles rigueurs. Elle pourra être, pour celui qui l'aura bravée, un piédestal élevé à sa réputation ; mais, pour une grande partie du public, ce piédestal ne sera qu'un pilori. Il ne faut pas qu'un acte coupable reste impuni; mais, s'il est réellement coupable, c'est faire injure à la société que de lui en dérober la connaissance, de peur qu'il ne se rencontre plus de passions entraînées à le glorifler que de consciences droites disposées à le flétrir.

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